On sait que Norton avait été précédée dans la voie du faux en écriture par un député qui, en 1886, gratta son nom sur cinq de ses bulletins et le remplaça par celui de cinq de ses collègues qui se trouvèrent ainsi avoir, malgré eux, fourni au gouvernement l'appoint nécessaire dont il avait besoin pour mener à bien, ou plutôt à mal, l'inepte expédition du Tonkin.

Sans ce grattage et cette falsification, les troupes étaient rapatriées, le Delta rendu à ses nationaux, et nous avions trente mille soldats de plus dans l'année, et six cents millions de plus dans nos poches.

Ce. coup de grattoir fit scandale. On parla de galères, et une enquête fut ordonnée. Tout le monde connaissant le faussaire, rien n'était plus facile que de la faire aboutir.

C'est pourquoi elle n'abôutit pas. Ce coupable, qui risquait ainsi les travaux forcés pour sauver le gouvernement; l'œuvre de Ferry et les mines de Barier-Chauffour, fut même nommé plus tard sous-secrétaire d'Etat, ce qui lui a permis d'opérer bien d'autres grattages.

Depuis lors, le Tonkin a continué à nous coûter soixante-dix millions par an, et nous n'y sommes pas aujourd'hui plus installés qu'il y a huit ans. Peut-être même y sommes-nous moins,attendu qu'au début nous pouvions supposer qu'on nous y accepterait, tandis que maintenant nous sommes parfaitement sûrs qu'on nous y accueille à coups de fusil.

Récemment encore, plusieurs officiers et une vingtaine d'hommes ont été attaqués et tués par des Annamites révoltés, que les saltimbanques du pouvoir qualifient bêtement de « pirates ».

Si ce sont des pirates, c'est-à-dire des écumeurs de grands chemins, il est honteux que nos troupes se laissent ainsi massacrer par de simples voleurs. C'est à peu près comme si l'on avait appris que la bande de Neuilly, dont le chef, un opportuniste influent, cambriolait les habitants, avait attaqué la garnison de Paris et l'avait mise en déroute.

Et, si ce ne sont pas des pirates, mais tout bonnement des patriotes résolus à secouer le joug de l'étranger, il est probable qu'un succès comme celui du mois dernier ne fera qu'accroître leur nombre, leur confiance et leur audace. De là à être définitivement jetés à la mer, il n'y a pour nous qu'un pas.

Et alors, ce ne sera pas le faussaire de 1886 qui nous rendra nos millions dépensés et ressuscitera nos soldats.

Etranges pirates, en effet, et singuliers pillards, qui se jettent sur qui ? sur de malheureux troupiers français manquant de tout, marchant pieds nus, sans un sou dans leur poche, sans une couverture sur le dos et sans un morcean de pain dans leur sac.

Les ignares du ministère de la marine — lesquels ne savent même pas les premiers éléments de géographie et intitulent « le Calédonien » un transport qui fait le service entre Marseille et Nouméa, ignorant que la Calédonie c'est l'Ecosse — les protecteurs des vols de blés, et des détournements de rations connaissent cependant mieux que personne l'état de délabrement de nos troupes d'Indo-Chine, puisqu'ils gardent polir eux toutes les provisions que des âmes naïves envoient à nos soldats d'infanterie de marine et que jamais ces malheureux n'ont, depuis le commencement de la campagne reçu une bouteille de vin, un paquet de quinine ou un cigare, de toutes les souscriptions organisées pour les secourir.

Que diable feraient les soi-disant pirates tonkinois des dépouilles de ces loqueteux ? Hélas ! ils ne sont pas même bons à être mangés, la misère, la fièvre et l'inanition avant fait d'eux des squelettes sur les os desquels les plus intrépides anthropophages , ne trouveraient pas cinquante grammes de chair masticable.

Les pirates, il y en a beaucoup au Tonkin, seulement ils ne portent ni les noms de Lu-Hong-Fog, ni Ca-Ca-O-Li, ni Pi-Pi-O-Po, mais bien ceux de Constans, Lanessan et autres qu'on découvre facilement dans le Tout-Paris.

La piraterie, c'est rue Royale qu'elle s'exerce, au premier au fond de la cour. C'est là qu'est le nid des flibustiers, et le jour où l'on voudra mettre la main dessus, rien ne sera plus aisé. Les bureaux de la marine, voilà l'ennemi!

Aussi 'aime-t-on mieux faire semblant d'aller le chercher à quatre mille cinq cents lieues, parce qu'ën France plus les expéditions sont désastreuses, plus elles rapportent.

HENRI ROCHEFORT

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Notice complète:

Titre : L'Intransigeant [s.n.] (Paris).

Henri Rochefort, (1831-1913), directeur de publication

Description : 25 janvier 1894

Identifiant : ark:/12148/bpt6k779656f

http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32793876w

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32793876w/date

Provenance : Bibliothèque nationale de France