(…) Mon ami [prit] en main un modeste cahier d'écolier, dont la couverture portait en belles lettres moulées ce simple titre : DEUX ANS AU TONKIN : « Voulez-vous que, je vous en lise quelques pages, je ne serais d'ailleurs pas fâché d'avoir votre avis à ce sujet ». Et sans attendre un acquiescement certain, il commença. (…) « Mais c'est très bien, m'écriai-je, lorsque le lecteur se tut ; votre inconnu a parfaitement vu et très bien décrit les choses de là-bas (…). »
J'ai lu le manuscrit en entier, j'y ai trouvé une partie anecdotique et personnelle, alerte et souvent amusante, un abrégé historique précis, une documentation agricole, industrielle et commerciale pratique, une étude de la faune et de la flore très complète, enfin, une description fidèle et colorée des paysages, des particularités physiques des indigènes, des costumes et des moeurs du Tonkin.
A tout prendre, l'orthographe employée n'est pas plus conventionnelle et rend aussi bien les sons, j'y vois d'ailleurs la preuve indiscutable que l'auteur a fait oeuvre entièrement personnelle et ne s'est même pas aidé d'un manuel franco-annamite. Mon premier jugement s'est donc trouvé confirmé, de tous points : La monographie présentée par Monsieur LE ROUX est intéressante, exacte et instructive. (Lisieux, novembre 1931. Ct CHANGEUX, de l'Infanterie Coloniale).
CETTE année a été célébré dans toute la France, du continent et d'outre-mer, le centenaire du grand homme d'Etat que fut Jules Ferry ; (...) il donna à notre expansion coloniale, deux de ces plus beaux joyaux : la Tunisie et principalement le Tonkin.
(...) L'Exposition coloniale, qui a attiré à Paris des millions de visiteurs, dont beaucoup d'étrangers incalculables, et des trésors artistiques récelés dans notre vaste empire colonial, englobant une population de près de 100.000.000 d'habitants (...) a développé dans le public le goût des choses exotiques.
(...) L'auteur a voulu, dans ce modeste ouvrage sans prétention, promener le lecteur dans notre Orient mystérieux, enchanteur et captivant, et lui faire mieux comprendre les beautés, les ressources et les besoins de cette belle possession indo-chinoise qu'est le Tonkin. (René Le Roux. Juillet 1931).
Les Tonkinois, au nombre de 7.000.000 d'âmes, font partie de la race annamite et leur empereur réside à Hué (60.000 habitants), qui est la capitale de l'Annam. (…)
Le Tonkin s'étend, à proprement parler, depuis le golfe du même nom jusqu'à la frontière de Chine ; il se compose de la vallée du Song-Coï et de ses affluents ; la rivière Claire et la rivière Noire, dénommée Delta, et de la partie nord qui est montagneuse et couverte de forêts vierges.
L'Annamite du Delta est petit, celui du Nord est plus grand. L'homme, comme la femme, sont habillés de la même façon, d'un pantalon large appelé « Ké-Kouan » et d'une petite veste nommée « Ké-Kao ». La couleur de ces vêtements est généralement marron, quelquefois aussi le pantalon est en soie noire, et, en cas de deuil, la veste est blanche.
L'homme ou « nail », porte, de même que la femme, les cheveux très longs, d'un noir bleuté, en forme de chignon, pendant que son épouse, nommée « congaï », tresse les siens et en forme un rouleau enfermé dans une étoffe blanche ou noire, qui couvre la partie postérieure de la tête, le devant étant formé de deux bandeaux séparés par une raie.
Les Tonkinois mâles s'épilent la barbe et la moustache au moyen de petites pinces spéciales, et ce n'est que lorsqu'ils vieillissent qu'ils laissent pousser ce qui a résisté de leur système pileux ; on appelle cela un « loum-loum » et le vieillard, avec ses quelques gros poils rares et longs sous le nez et au menton, fait penser aux masques chinois, dont on se sert dans les mascarades.
Les femmes ont une démarche gracieuse, portant sur l'une ou l'autre épaule, suspendus à une latte de bambou, deux paniers attachés par trois cordes à chaque extrémité, et donnent l'impression d'une balance ; elles vont de leur pas élastique se prêtant à chaque tressaut du bambou-porteur, tout en balançant d'un mouvement nonchalant leurs bras de droite à gauche.
Ce sont elles qui traînent les plus grosses charges, transportant presque toutes les marchandises.
Lorsque le fardeau est lourd, elles s'attellent à plusieurs à un câble, et tirent qui de l'épaule, qui des bras en s'accompagnant d'une mélopée qui ne varie pas : « Kéééé...ôôôô », ce qui veut dire tirons.
Elles sont surveillées par un chef appelé « caï » (caporal), qui marche à côté de l'attelage pour le stimuler, et cela sous une température de 45° à l'ombre et quelquefois plus. Elles sont presque toutes coiffées d'un grand chapeau, nommé « caï-nonne », en larges feuilles de latanier, et qui leur sert indifféremment de parapluie ou d'ombrelle.
Le chapeau du « nail » a la forme d'un grand entonnoir évasé et renversé, qui recouvre un turban noir ou blanc, enserrant le front et noué derrière la tête. Voilà pour l'Annamite pauvre, qui marche toujours pieds nus. (…)
Chez les pauvres, une certaine quantité de sapèques en cuivre sont enfilées, par leur trou carré, sur un lien de paille souple ou de jonc, et portées autour du cou ; elles remplacent en même temps le porte-monnaie et servent à leurs propriétaires à faire des emplettes, cette monnaie équivalant au millième du taïl.
Chaque fois que l'annamite a quelque chose à payer, il dénoue son enfilée de sapèques, sort le nombre nécessaire à son acquisition, rattache le collier et le suspend à son cou.
La hiérarchie s'établit d'après la couleur dont s'habillent les Annamites.
L'empereur est vêtu d'étoffes jaune-citron ; les hauts dignitaires, mandarins, portent du rouge ; le bleu étant réservé aux personnages de situation inférieure, et il est absolument interdit de contrevenir à ces règles.
Les mandarins, ou « Kouans », qui sont des hommes très importants et très lettrés, puisqu'ils ont pour eux un langage spécial appelé langue mandarine, ont un costume de cérémonie très luxueux, tout en soie, brodé de dragons ou d'animaux fabuleux, d'un coloris intense et varié.
Ils portent, tous, les ongles d'une grande longueur, qui va parfois jusqu'à 20 centimètres, sauf à un doigt dont ils se servent pour se gratter. Ils sortent presque toujours dans une sorte de palanquin en étoffe de couleur, porté par deux coolies, et sont garantis du soleil par un grand parasol, qui est l'insigne de leur grade. (…)
En avant du cortège, un serviteur muni d'une « cadouille » ou trique en rotin tressé, fait écarter les Annamites trop curieux qui gênent son passage, en frappant dessus à coups redoublés ; c'est le règne de la force brutale qui remplace celui de la persuasion, façon française de coloniser.
Au Tonkin, les représailles exercées par les chefs indigènes sont terribles, et, pour prêcher d'exemple, ils font décapiter un ou plusieurs sujets au moyen du coupe-coupe, par le bourreau qui est spécialisé dans ce genre d'exercice.
Il finit même par acquérir une très grande dextérité et, d'un seul coup de son arme, il fait voler à plusieurs mètres le chef du patient agenouillé près de lui, la tête légèrement inclinée et les bras attachés derrière le dos, ou le cou sur un billot. (…)
Une des plaies du Tonkin est aussi le « choum-choum » ou eau-de-vie de riz.
De même que pour l'opium, la régie en vend en bouteilles munies de vignettes ; mais une grande quantité vient en fraude de la Chine. Et pourtant, une chasse sans merci est faite aux fraudeurs qui, lorsqu'ils sont pris, se voient dépouillés de tout ce qu'ils possèdent.
Cet alcool est très néfaste aux Français qui en font abus et les prédispose aux fièvres, à la dysenterie et aux maladies de foie. (...)
Une chose curieuse à voir au Tonkin est le marché annamite. Chaque village possède tous les jours le sien, les marchandises sont exposées par terre, sur des nattes tressées ou dans de petits paniers.
Vous y trouvez tout ce qui sert à la nourriture des Tonkinois : du riz, de la tubercule des marais, des tronçons de canne à sucre, du manioc, des pastèques, des bourgeons de palmier et de bananier, des jeunes pousses de bambou qui font une salade très recherchée, ayant comme goût beaucoup de rapport avec la raiponce ; des oranges, citrons, mandarines, ananas, des bananes, du poisson frais ou fumé, du porc dont il est fait une grande consommation, du buffle frais, des oeufs, des poulets, des canards, etc.
Pendant l'été, on ne mange que des pommes de terre et des haricots secs, mais d'Octobre à Janvier, vous trouvez à profusion sur le marché : des melons, aubergines, tomates, citrouilles, petits pois, haricots verts, radis, navets, carottes, laitues, chicorées, scaroles, etc.
La nourriture du Tonkinois se compose principalement du riz, qui en est la base, comme le pain chez nous ; les annamites ont une manière spéciale de le faire crever, qui fait qu'il reste ferme sous la dent tout en étant cuit à point ; et, l'un des meilleurs plats confectionnés pour les Européens, est un poulet rôti, accompagné de riz cuit de cette façon et assaisonné d'une sauce « Karry », mets très épicé, auquel notre palais a du mal à s'habituer au début, mais qui plaît énormément par la suite.
Le repas de l'annamite se compose de poisson frais ou séché au soleil et fumé, de buffle, de porc, d'oeufs, de poulet et de légumes cuits ; souvent de plantes grasses qui poussent sur les mares et dont ils engraissent aussi leurs gorets ; ces derniers ont un gras très flasque et d'une couleur légèrement vert pâle, à cause de cette alimentation.
Ils sont aussi grands amateurs de cuisses de grenouilles et de serpents d'eau.
Ces reptiles quelquefois d'une longueur de deux à trois mètres et de la grosseur du bras, sont de couleur sombre, tachetée de jaune. Ils se nourrissent de poissons, de crapauds-buffles et de grenouilles, et, aux heures chaudes de la journée, ils sortent de l'eau des rizières pour venir se chauffer sur les diguettes qui les séparent.
Quand vous chassez, ils s'enfuient précipitamment, regagnant leur royaume liquide, dont ils brouillent le fond vaseux. Il n'est pas rare que celui qui pêche la grenouille au moyen d'un hameçon à quatre ou cinq branches recouvert d'un chiffon rouge, voie frétiller à l'extrémité de son bambou, un serpent d'eau qui s'est bêtement laissé prendre à l'appât.
(...) La plupart des plats annamites sont corsés avec du « nûôc-mâm », espèce de saumûre obtenue en faisant sécher sur des claies, au soleil, les poissons ouverts par le milieu. Il en sort une sorte de jus noirâtre, qui tombe dans les plats placés dessous, et qu'ils salent et épicent.
Ce liquide, qui a une odeur très forte, a, surtout au point de vue de la couleur, beaucoup de ressemblance avec notre arôme Patrelle.
Comme dessert, (…) un de leurs plats favoris, est confectionné avec des vers à soie, des mouches-à-miel ou de grosses fourmis, qu'ils font frire dans la graisse.
Leur viande et leur poisson sont tout prêts coupés en petits dés dans des soucoupes, et, ils se servent, avec dextérité, de deux baguettes qu'ils tiennent entre les doigts de la main droite pour porter chaque morceau à la bouche, l'accompagnant à chaque fois de riz qu'ils se jettent littéralement dans le gosier avec le même ustensile, et tenant de leur main gauche, à la hauteur voulue, un petit bol appelé « kébat » et rempli de ce qu'ils appellent « tiou-tiou ».
Leur boisson se compose de thé infusé, et chez les pauvres, ce sont les feuilles qui servent à faire le breuvage, les fleurs restant l'apanage du riche.
On reconnaît aussi la situation d'une famille, à la valeur des baguettes à manger, qui vont du simple bambou à des bois plus rares (ébène), pour être chez les cossus façonnés en ivoire incrusté d'argent.
Les paillottes ou cagnas des vulgaires annamites sont toutes façonnées sur le même modèle.
Les piquets des quatre coins et les fortes pièces du toit, sont faits de gros bambous sur lesquels ont entrelace des lamelles du même bois, fendu avec le coupe-coupe, et reliées entre elles par des minces lanières découpées dans l'écorce.
De la paille de riz sèche forme la toiture et de l'argile délayée avec des brins de paille font un enduit qui s'encastre dans l'enchevêtrement des lamelles de bambou, pour former les murs.
Comme lit, des bas-flancs de même bois sur lesquels couche toute la famille, qui est toujours très nombreuse : le chien (kôntiô), le chat (kon-mêâô), les poules (kon-gâs), souvent même le porc, couchent dessous, et, de ce fait, toute la maisonnée vit en promiscuité.
Aussi, il faut sentir l'odeur nauséabonde qui se dégage par l'unique porte, et qui n'est combattue, de temps à autre, que par la senteur étrange des petits bâtons d'encens, brûlés en l'honneur de Bouddha, ou en sacrifice à la maison des ancêtres.
Dans chaque cagna, une petite construction, accrochée à l'un des murs et devant laquelle les Annamites font chaque soir leur prière, contient, d'après leurs croyances, les mânes de leurs parents défunts.
Il faut voir, avec quelle ferveur, ils procèdent chaque jour à cette cérémonie.
Pour les enterrements, il y a, suivant la fortune du défunt, deux ou plusieurs pleureuses. Les femmes qui sont payées pour remplir cet emploi, dénouent tous leurs cheveux et les renvoient en avant, par dessus leur tête, voilant complètement leur face ; elles sont vêtues de blanc.
Pendant le cortège, comme au moment de la mise en terre, elles poussent ensemble des plaintes discordantes, qui passeraient en France pour des cris de folles.
Ces hurlements sont faits pour regretter le défunt ; plus il est riche, plus il y a de regrets et partant, plus de pleureuses et de cris. Autour du lourd catafalque supportant la bière et porté par un grand nombre d'hommes, circulent des « naïls » qui font partir des pétards, pour éloigner les mauvais esprits.
A tout ce bruit se mêle celui des gongs, des tambours de basque et des flûtes nasillardes et chevrotantes.
Derrière, suivent la famille et les amis du défunt, porteurs de parasols, et agitant de longues banderolles au sommet de bambous ; un disque en bois, appelé « taï-ki » symbolise le vide et l'inconnu qui est l'au-delà de l'éternité.
Le trou où est déposé le cercueil est peu profond, et, toujours, suivant la situation du défunt, on place sur la tombe plus ou moins de riz, de poulets, de bananes, mandarines, de bouteilles de « choum-choum » (eau-de-vie de riz), etc., tout cela, d'après les rites annamites, pour nourrir les démons qui entourent la tombe, et qui pendant qu'ils dévorent ces victuailles, laissent le mort tranquille, dormir en paix son dernier sommeil.
Comme de juste, aussitôt que le bonze ou prêtre bouddhiste pourra le faire, il enlèvera toutes ces bonnes choses dont il se régalera ; et, si le lendemain, la famille venant visiter le tombeau, voit que tout est disparu, elle en sera très heureuse, convaincue que les malins esprits ont tout mangé et, de ce fait, laissé la tranquillité à leur parent défunt, ce qui était le but des dons qu'elle avait offerts.
Le mariage au Tonkin se fait de très jeune âge ; quatorze ans pour la femme, de quinze à seize pour l'homme. Le jeune Tonkinois qui a trouvé une fille à son goût, fait demander sa main par un ami que l'on appelle « mai-dûông », il fait force cadeaux à ses futurs beaux-parents.
(…) La femme tonkinoise, de même que toutes les Asiatiques, est plutôt considérée comme une esclave. Dans le ménage, elle a tout à faire : préparer la nourriture, tisser les étoffes, décortiquer le riz, soigner les animaux, porter les charges. Le plus dur est certainement la plantation du riz, qui se fait au plein soleil.
Retroussée jusqu'à mi-cuisses, les pieds nus dans l'eau boueuse des rizières, le corps courbé en deux, et tenant dans la main une poignée de riz à repiquer, elle va, inlassable, enfonçant chaque pied, un à un, à une égale distance, avec sa main droite, et ce travail s'exécute dans la proportion de dix femmes au moins pour un seul homme.
L'unique labeur qui incombe à celui-ci étant de labourer la terre de la rizière, au moyen d'une charrue rudimentaire à un soc, traînée par un buffle, quand ce ne sont pas deux « congaïs » qui sont attelées, lorsque le mari n'est pas riche et ne peut se payer un bœuf de trait.
Le buffle est le boeuf sauvage du Tonkin ; bien plus gros que celui de France, d'une couleur grisâtre tournant sur le noir, avec quelques rares poils clairsemés, possédant une paire de cornes annelées, qui vont en s'écartant beaucoup vers le sommet, d'une longueur de 75 à 80 centimètres et d'une grosseur phénoménale au départ de la tête, le buffle va de son pas tranquille, insensible à la chaleur torride comme à la piqûre des moustiques.
Quand il est au repos, il va sur le bord des digues paître les rares brins d'herbe maigre, complètement grillés. Il est gardé par un petit annamite (bécon) au ventre gonflé par le riz, comme une outre pleine, à la tête rasée, gardant au milieu une petite touffe de cheveux, et qui, couché sur son large dos, fait sa sieste au soleil, n'ayant pas l'air de se soucier des lois de l'équilibre, et que ne dérange en rien chaque pas tranquille du buffle cherchant sa maigre pitance.
Il est même bizarre de voir un si gros animal se laisser conduire par un si petit gamin, et lui obéir à la parole.
(…) Le Tonkinois est prolifique, et chaque famille comporte beaucoup d'enfants ; il est vrai que, pour faire contrepoids à cette natalité intense, la mortalité infantile y est très grande.
L'Annamite est, en général, très sale, et la promiscuité dans laquelle vivent pêle-mêle : le père, la mère, les enfants et tous les animaux domestiques de la maison, réunis dans une cagna qui a, comme unique moyen d'aération, une seule porte, est le point de départ de beaucoup d'épidémies.
Il est phénoménal de voir, en été, les myriades de mouches qui volent dans la paillotte, agents transmetteurs de bien des microbes, apportant souvent des maladies contagieuses qui, en peu de temps, se propagent avec une grande rapidité, et emportent des quantités d'indigènes.
(…) Les petits enfants (gnôs) sont, en général, nus ou ont juste la poitrine cachée par un léger morceau d'étoffe. La mère les porte presque toujours à califourchon, indifféremment sur l'une ou l'autre hanche.
Dans bien des villages du fond de la brousse, presque les trois-quarts de ces petits malheureux sont couverts de gale comme des lépreux et font peine à voir. Dans certaines familles très pauvres, les parents vendent leurs enfants pour des prix insignifiants, 4 ou 5 piastres, quitte à convenir qu'ils les reprendront un jour, en payant une somme fixée d'avance.
C'est de cette façon que les missionnaires retirent de leur foyer malsain de malheureux « bécôns », qu'ils élèvent ensuite dans leurs couvents de paillottes, dotés d'une petite chapelle en pierres brutes.
La religion pratiquée au Tonkin est le bouddhisme. Leur dieu, Bouddha, est représenté de cent façons : presque toujours assis à la turque, et possédant un nombre extraordinaire de bras ; mais, dans chaque cas, ayant une figure au sourire grimaçant, bariolée et effroyable, qui fait horreur.
(…) Les pagodes, dans lesquelles les Tonkinois pratiquent leur religion, sont presque toujours situées au fond d'une cour entourée de murs et dans laquelle on accède par une ou plusieurs portes, flanquées de lanternes étranges et couvertes de dragons, serpents ou animaux bizarres et inconnus.
Dans la pagode même, au toit terminé par des angles en sabot, à la manière chinoise, se trouvent un ou plusieurs autels laqués et incrustés de motifs en argent, or ou nacre ; sur chacun d'eux, un Bouddha.
Aux murs sont pendues des images aux couleurs criardes, représentant les supplices effrayants subis dans l'autre monde par ceux qui ont fauté sur terre.
Devant l'autel, une table qui sert aux bonzes à officier, est couverte de fleurs, de petites bougies, de bâtons d'encens qui dégagent une odeur sauvage et exotique. Pendant la cérémonie, une sorte de violon a deux ou trois cordes, qui accompagne le nasillement d'une flûte annamite se mêle au bruit des chants, des paroles et des rires des fidèles, qui s'offrent même le plaisir de fumer, sans respect du lieu saint.
(…) Les Annamites sont d'un caractère docile ; ils sont patients, plutôt doux, très orgueilleux et d'un caractère puéril.
Ils s'assimilent tout avec facilité et l'on trouve au Tonkin des « bebs » (cuisiniers), à qui l'on a inculqué les principes de leur métier, et qui ne le céderaient en rien, à beaucoup de nos maîtres-coqs européens.
Ils se sont mis aussi à la sculpture, sur bois principalement, et, avec des outils rudimentaires, ils arrivent à faire, à force de patience, des choses fouillées à pleine matière, qui sont d'une finesse incomparable.
(…) Ils excellent aussi dans la fabrication de vases ou objets en cuivre ; dans celle des bijoux en or ou argent chinois, bien plus titrés que les nôtres : bagues, colliers, pendentifs, broches, bracelets, où domine, comme pierre précieuse, le jade.
Ils font aussi, avec art, de petits coffrets sculptés ou incrustés de nacre représentants des paysages tonkinois, et qui sont de toute beauté.
Ils sont intelligents et beaucoup d'enfants de familles riches viennent en France faire leurs études, et en sortent instituteurs, avocats ou médecins.
Malheureusement, pendant leur séjour dans la métropole, ils sont travaillés par les agents de Moscou qui les excitent contre nous ; une fois rentrés au Tonkin, quelques-uns fomentent des révoltes sanglantes, qui éclatent de plus en plus souvent, et qui finiront par détruire notre prestige, si nous n'y prenons pas garde.
(...) Ils sont aussi terriblement joueurs.
(…) Pour donner une idée de leur passion du jeu, au moment de la fête du « Têt », cette folie augmente d'intensité. Cette fête est chez eux le premier jour de l'an, qu'ils célèbrent, d'après le calendrier annamite, environ un mois et demi après le nôtre.
C'est prétexte à repas aux ancêtres, visite aux parents et amis, illuminations aux lanternes en papier multicolore, festins et beuveries au « choum-choum ».
Le violon à deux ou trois cordes, la flûte, le tam-tam, les cymbales, redoublent de fureur, accompagnés par le crépitement des pétards annamites, qui fusent en zigzaguant à travers les rues, allant éclater jusque dans les jambes des passants.
A ce moment, tout Tonkinois, si pauvre soit-il, ne travaille pas de huit jours, et fait une noce copieuse ; le jeu reprend ses droits avec une force accrue, et, il n'est pas rare qu'un Annamite malchanceux, ayant perdu tous ses « lombacks » (argent), sacrifie à sa passion : sa récolte de riz de l'année, sa cagna, ses rizières, ses animaux domestiques, sa femme et jusqu'à ses enfants, s'ils sont en âge de travailler.
(...) Au moment de la fête du « Têt », les représentations théâtrales sont plus nombreuses. Les pièces sont incompréhensibles pour nous, même en se les faisant expliquer par un Tonkinois parlant le français.
Elles ne ressemblent en rien aux nôtres et tiennent du théâtre chinois. On y raconte les exploits d'anciens héros imaginaires, en y mélangeant des génies représentant des tigres, des serpents ou des crocodiles, et, à chaque fois, le personnage porte un masque imitant la tête d'un animal cité. De même, la femme ne joue pas comme chez nous ; son rôle est tenu par un homme.
De temps en temps, et comme si la compréhension de la pièce n'était pas assez ardue, paraît un vieux bouffon grimaçant, portant des faux visages apocalyptiques de diverses couleurs, d'un monstrueux inimaginable, et qui parle par monosyllabes aigües et gutturales, tout en dansant comme un épileptique.
Le théâtre annamite ne paie pas, comme chez nous, de gens pour faire la claque, au contraire ; au fond de la salle, dans une tribune surélevée, celui qui est chargé de donner le signal des applaudissements, paie très cher cette faveur.
Aux passages qu'il veut souligner, il frappe à grands coups de mailloche sur un gong placé à côté de lui, et, de ce fait, déchaîne l'enthousiasme des spectateurs, qui hurlent et trépignent.
(…) Ce qui paraît bizarre, à l'arrivée à la colonie, c'est l'aspect de la bouche des indigènes ; ils donnent l'impression d'être édentés, quant au contraire, ils possèdent, en général, de très belles dents.
Seulement, de jeune âge, ils les recouvrent d'une sorte d'émail noir très solide, qui les leur conserve intactes, mais les rendent invisibles à première vue, surtout lorsque les lèvres sont couvertes de jus de bétel, comme je le disais plus haut.
Cet émail, qui est de leur invention, ils le font disparaître avec facilité, quand il en est besoin, entre autre, lorsqu'une Annamite se marie à un Européen, et que celui-ci tient à ce qu'elle ait les dents blanches.
Le Tonkin serait une très riche colonie s'il était bien mis en exploitation. (…) Nous allons examiner successivement, en commençant par l'agriculture, les différentes sources de richesse de ce pays de cocagne.
Le riz
D'abord, au premier plan le riz. Cette graminée qui forme la base de la nourriture des Tonkinois, est cultivée indifféremment dans le Haut et le Bas Tonkin ; mais, dans ce dernier, vu la température plus chaude, il réussit beaucoup mieux et on en fait, facilement, trois récoltes par an.
Le riz germe et pousse exclusivement dans l'eau, et on ne la supprime que lorsqu'il est à maturité complète, prêt à être récolté. Il est semé dans de petites rizières, dont le fonds vaseux est préparé tout spécialement.
Avant de le repiquer, le terrain est fumé et labouré à sec à cet effet, au moyen d'une charrue rudimentaire à un soc, traînée par un ou deux buffles ; puis, après l'avoir inondé, on recommence à le tourner et on le herse avec un outil composé de deux pièces de bois brut, garnies de longs clous.
Ensuite, c'est le repiquage ; on l'arrache par touffes dans les rizières de semis pour le mettre en place, pied par pied.
Ce travail est presque exclusivement exécuté par les congaïs, qui retroussées jusqu'à mi-cuisse, et le buste complètement incliné, s'acharnent à ce travail opiniâtre, même pendant les heures chaudes de la journée.
Lorsque, par suite de l'évaporation intense, due au soleil brûlant, l'eau commence à baisser, on irrigue les terres en y déversant le contenu des mares les plus proches, et, le moyen employé le plus souvent et qui est très rudimentaire, est le suivant : sur un trépied formé par trois longues tiges de bambou, les Tonkinois attachent au bas d'une corde fixée en haut de leur jonction, une sorte de pelle concave en fibres de bois tressés, et munie d'un long manche.
Donnant à cet ustensile un mouvement de balancier de l'arrière à l'avant, ils l'emplissent de l'eau de la mare, et le poussant devant eux, renversent le contenu par dessus la diguette entourant la rizière, faisant monter le niveau autant qu'il le faut.
Si les rizières qui sont plus éloignées n'ont pas d'eau à proximité, ils font passer, de la même façon, l'élément liquide de l'une dans l'autre, et cela indéfiniment.
Pendant que pousse la récolte, les Annamites mettent comme engrais, dans les rizières, toutes sortes de choses mal odorantes ; et il me souvient, en allant de bon matin, au champ de tir situé sur la route, à gauche de Bac-Ninh, avoir croisé bien des fois des femmes portant, à chaque extrémité d'un bambou, deux jarres qu'elles allaient remplir à notre caserne, et contenant un engrais dont je veux taire le nom.
Quand la récolte est mûre, elle est coupée au moyen de faucilles, gerbée, battue et passée au tarare ; ensuite, on l'envoie au moulin pour être décortiquée.
Un triage est fait ensuite ; d'abord, le beau riz blanc, dit riz de Saïgon, et propre à la consommation ; ensuite, les brisures de riz, qui servent à engraisser les porcs. Le riz inférieur sert à faire de l'alcool appelé « choum-choum ».
Ce produit est employé aussi dans la médecine ou la pharmacie. Le riz non décortiqué se nomme paddy ; il est employé pour la nourriture des chevaux et des volailles. (…)
L'hevea
Peu de temps avant l'expédition du commandant Rivière, il avait été fait de timides essais de plantations d'hévées, importées de la Guyane, et du suc desquelles on extrayait la gomme élastique.
Depuis, on tenta l'opération avec différentes essences caoutchoutifères, et on s'arrêta principalement sur une hévée, originaire du Brésil et appelée « hevea bresilientis ».
Le gouvernement facilita l'acquisition de terrains propres à cette culture et encouragea les colons, grands et petits, qui voulaient s'y adonner. Depuis une quinzaine d'années, l'exploitation a augmenté de plus de 50 %.
Malheureusement, toute la récolte n'est pas réservée à la seule France et à ses colonies ; presque la moitié est achetée par l'Etranger.
Ce produit, qui nous est enlevé brut, nous revient manufacturé et coûte énormément cher, nous étant décompté au taux de la livre et du dollar, puisque nous venant d'Angleterre et d'Amérique.
Le coton
Le coton, dont on commence à faire une culture intensive au Tonkin, comme en Indochine, et dans nos autres colonies, n'est pas, non plus, réservé exclusivement à la métropole, qui n'en reçoit qu'une très faible proportion, le reste étant destiné à la colonie même, ou vendu à l'Etranger.
De ce fait, la France est obligée d'acheter tous les ans à l'Amérique pour plusieurs milliards de francs de coton, sur lesquels joue toujours son change élevé, ce qui fait tort à notre balance commerciale.
Le tabac vient très bien au Tonkin, principalement dans les rizières ; il est d'excellente qualité et d'un bon rapport ; mais c'est surtout dans l'Annam que sa culture est la plus développée. (…)
Le bambou
Le bambou est peut-être l'arbre de la colonie le plus indispensable ; il entre au moins pour les trois-quarts dans la confection des paillottes ou cagnas.
Il sert aussi à la fabrication des claies, échelles, paniers, barques légères, dont les interstices sont bouchés avec de l'argile et que les Annamites nomment « Ké tu yên », cannes à pêche, petits meubles, porte-parapluies, cadres, etc., ainsi que pour faire du papier.
Les jeunes pousses de certains bambous, arrangées en salades, sont très comestibles et très recherchées ; elles font un plat sain et rafraîchissant, et ce qui ne gâte rien, délicieux.
On trouve le bambou partout au Tonkin principalement dans le delta.
Sur l'enceinte en argile battue entourant tous les villages, il forme comme une palissade, abritant de nombreux oiseaux, surtout des tourterelles sauvages, et qui, rôties, sont exquises et valent bien notre pigeon ramier.
Les Annamites, pour les attraper, se servent de filets, à proximité desquels ils placent, dans une cage, un appelant. Ils les prennent vivantes et vous en trouverez ainsi tant que vous en voudrez sur le marché.
La canne à sucre s'érige en fourrés impénétrables auprès des villages, à l'abri des touffes de bambous ; les indigènes la vendent après l'avoir coupée en tronçons de vingt-cinq à trente centimètres. Elle est très rafraîchissante et beaucoup de soldats en marche en sucent un morceau pour calmer leur soif. (…)
Il est regrettable que les moyens de communication manquent, routes carrossables ou chemins de fer, car, dans cette contrée, en passant par Moncay et la baie d'Along, on pourrait exporter des quantités d'arbres de toutes essences, qui concurrenceraient avantageusement, sur le marché français, les envois étrangers.
Faute de ces débouchés, on voit dans les immenses forêts, traversées par un étroit sentier de montagne, parcouru seulement par les troupes en colonne, des arbres géants et d'une grosseur inimaginable, terrassés par bien des siècles d'existence, et pourrissant au milieu de fourrés inextricables.
Un bois, beaucoup employé pour faire des malles dans lesquelles les lainages se conservent indéfiniment, car ils ne craignent pas les mites, est celui du camphrier, dont on extrait aussi le camphre.
On trouve également au Tonkin des mandariniers produisant de gros fruits d'une saveur exquise, et des orangers, dont la pomme, de la couleur du citron, en possède aussi le goût acide. Dans une province plus tempérée, poussent des pommiers et des poiriers, importés de France, mais qui donnent des produits sans saveur et très durs.
Vu l'étendue du pays, le nombre des bovins y est relativement restreint, et le chiffre des boeufs et buffles est de moitié inférieur à celui de la race porcine. Partant de là, il ne faut pas s'attendre à y trouver les produits de nos fermes, et le lait, le beurre et le fromage y sont presque impossible à trouver, car la race bovine est surtout utilisée pour tirer les chariots ou les charrues.
Les porcs sont très nombreux, et il faut qu'une famille tonkinoise soit bien misérable pour ne pas élever son goret, qu'elle nourrit de brisures de riz mélangées à des plantes grasses cuites. De ce fait, la chair est molle, sans grande saveur, et n'a pas une grande valeur nutritive. (…)
Le canard est dans un pays privilégié, puisqu'il vit presque exclusivement dans l'eau ; les oies, les pigeons, les poules y abondent, mais ces dernières sont loin d'avoir la renommée de leurs soeurs de la Bresse ou du Mans, car elles ont une chair nerveuse et peu savoureuse.
De même qu'en Allemagne, le chien est, au Tonkin, viande comestible ; on engraisse tous jeunes les « Kon tiôs » (chiens) en les gavant de riz et, lorsqu'ils sont gras, on les destine à la boucherie. Vous trouvez, dans les villes et les villages, de nombreuses boutiques, offrant à la façade, en guise d'enseigne, des chapelets de petits cervelas d'un rouge sombre, qui n'excitent pas l'appétit des Français.
Il est vrai que les Tonkinois mangent bien les lézards, serpents d'eau, rats, et jusqu'à certaines espèces d'éphémères qu'ils font frire dans la graisse. (…)
Comme animaux féroces, on y rencontre des tigres et des panthères, des sangliers, des buffles.
Des éléphants sauvages et des rhinocéros qui y existaient, je n'en ai jamais entendu parler pendant mes deux ans de séjour ; l'espèce est-elle disparue ? Il est vrai que l'on rencontre aussi beaucoup moins de tigres ; je n'ai pas vu, non plus, en remontant la rivière jusqu'à Saïgon, de crocodiles, qui, paraît-il, dormaient auparavant sur les berges, au plein soleil ?
Il y a, au Tonkin, une variété infinie de singes, qui par leur façon de piller les récoltes, sont la terreur des indigènes (…)
La pêche est également pour le Tonkinois une grande source de revenus. Sur place même, il est fait une énorme consommation de poisson frais, salé ou fumé ; mais, une grande quantité est aussi expédiée dans toute l'Asie. (…)
Le pays est très poissonneux ; non seulement la baie d'Along est d'un commerce très lucratif pour les pêcheurs, mais à l'intérieur, les plus petites mares récèlent des variétés infinies de poissons de toutes grosseurs, qui y pullulent en compagnie de crevettes et de crabes d'eau douce, particularité du Tonkin.
(...) Il y a dans le Song-Coï des poissons énormes, et, il me souvient d'avoir vu sur le grand pont métallique, qui relie à Dap-Cau les deux bras du fleuve, passer un Tonkinois qui portait sur ses épaules un de ces mastodontes dont la tête dépassait la sienne de vingt-cinq à trente centimètres et dont la queue traînait par terre. Il pouvait peser une quarantaine de kilos.
Vous trouvez aussi des poissons bizarres : le poisson-scie, qui est tout petit, ce qui ne l'empêche pas, vu sa mâchoire garnie de dents acérées, de couper votre crin quand ce n'est pas l'hameçon lui-même ; le poisson-ballon, ainsi appelé, parce qu'à peine sorti de l'eau, son corps s'enfle et que la partie supérieure forme comme une petite vessie bien gonflée.
Au Tonkin, les algues marines ne servent pas seulement à extraire l'iode et le brome, mais aussi à fabriquer, suivant les espèces, certaines confitures très saines et très recherchées, qui, mises en boîtes, sont expédiées en Europe. (…)
Comme on peut le voir, le Tonkin est favorisé à bien des points de vue ; si son sous-sol était bien exploité, et si tous les arbres et plantes qui y poussent à l'envi, était cultivées d'une façon intensive, il serait pour la France une très grande source de profits.
Après cette brève revue des produits agricoles, passons maintenant aux richesses énormes que récèle le sous-sol tonkinois ; c'est une fortune qui est très insuffisamment exploitée, car elle est inépuisable et elle nous rendrait de grands services dans notre redressement financier.
Commençons par la houille qui y abonde, et se trouve presque à fleur de terre ; elle est très riche en carbone et, comme son extraction est relativement facile, elle revient à moins cher que celle d'Indo-Chine ou des Indes Anglaises.
On trouve d'importants gisements à Yen-Bé et à Hongaï, port sur la baie d'Along, dans le golfe du Tonkin.
Le 5 Octobre 1930, un article paru dans l'Ami du Peuple signalait l'arrivée au Havre du steamer Baugkok, venant de l'Indo-Chine, et apportant, pour la première fois en France, 2.000 tonnes d'anthracite, dont le prix était moins élevé que celui qui vient d'Angleterre ; et pourtant, vu l'énorme distance, ce devrait être le contraire, à cause du fret.
Nous aurions donc intérêt à faire venir le charbon de nos possessions asiatiques, pour deux raisons : d'abord, il est moins cher, et ensuite, le change ne vient pas jouer dans l'opération, d'où bonne pesée pour notre balance commerciale.
Le cuivre existe partout dans le Tonkin, principalement dans les montagnes. Au poste de Thi-Cau, l'eau était distillée par ébullition et refroidissement, pour éliminer l'élément cuprifère et devenir potable. Malheureusement, vu le peu d'encouragement donné à l'initiative privée, l'exploitation ne prend pas l'extension qu'elle mériterait.
Les Tonkinois se servent beaucoup du cuivre pour faire leurs ustensiles de cuisine : casseroles, chaudrons, cafetières, cuvettes, et ils excellent dans l'art de fabriquer des vases de même métal, ornementés de l'éternel dragon, ou dans la confection de bouddahs, gros crabes en cuivre, etc., d'un aspect très original et ayant un grand cachet artistique.
Il existe également des mines d'or et d'argent, et certains prospecteurs qui vont chercher la fortune dans le Klondike ou le Colorado, la trouveraient peut-être plus promptement au Tonkin.
Les cours d'eau qui descendent du Yun-Nann, au nord de notre protectorat, charrient des paillettes d'or, et les alluvions de la rivière Noire, entre autres, sont très chargés en pépites ; dans ce pays, les enjeux se font en poudre d'or, qui remplace les « lombachs » (argent). (…)
De très nombreux gisements de phosphates sont, pour le Tonkin, une source inépuisable de richesse. Cet engrais excellent est beaucoup employé en Indochine et en Cochinchine, mais il est expédié aussi bien dans des pays de l'Asie, en particulier au Japon.
Il doit exister aussi des mines de pétrole, dont les usages multiples devraient tenter le gouvernement ou des sociétés françaises privées ; mais, jusqu'ici, il n'a été fait aucun effort sérieux pour faire jaillir le naphte de ses nappes souterraines.
Une des industries les plus florissantes au Tonkin est celle de la soie. Certains villages ou villes, entre autre Bac-Ninh, en vivent presque exclusivement ; ce qui surprendra les Européens, les broderies en soie, d'un relief insoupçonné, sont faites presque uniquement par les hommes. (…)
La distillation de l'alcool de riz ou choum-choum, y est aussi très florissante, et rapporte beaucoup à la colonie, de même que l'opium de régie. (...) Et, au Tonkin, la régie est, si possible, encore plus exigeante qu'en France pour punir les délinquants, car ceux-ci sont, non-seulement roués de coups par leurs congénères qui les dépistent, mais ils se voient dépouillés de tout, après condamnation par l'agent chargé du service des fraudes, dans leur contrée.
Quant aux voies de communication, elles laissent à désirer. Le plus fort trafic se fait par eau, au moyen de sampans ou de chaloupes à vapeur.
Le Tonkin n'a possédé, pendant les quarante-cinq premières années de notre occupation, qu'une ligne de chemin de fer traversant le delta.
Trois ou quatre ans plus tard, trois voies ont été mises en construction et sont, maintenant, presque terminées : L'une d'elles, allant d'Haïphong à Lao-Kay, en passant par Hanoï ; l'autre partant de Lang-Son et gagnant le port de Tourane, traversant également la capitale du Tonkin, et la dernière, reliant Saïgon à Nhatrang.
Des services d'auto-cars, ainsi que de nombreuses autos, sillonnent les routes qui sont richement entretenues et facilitent les déplacements rapides, en permettant de faire de grandes vitesses.
Le Tonkin ne possède, en somme, qu'un port véritable : Haïphong, qui s'envase continuellement, ce qui nécessite des dragages incessants ; de plus, quelques petits hâvres dans le golfe du Tonkin : Hongay, Benthuy, Tourane, où font escale les légères chaloupes à vapeur, à fond plat, qui relient Haïphong à Moncay, en passant avec une sûreté déconcertante, surtout la nuit, au milieu des innombrables rochers dentelés et ajourés de la baie d'Along, qui est unique au monde.
Le climat du Tonkin, malgré les fortes chaleurs de la saison d'été, est bien plus sain que celui de la Cochinchine.
A Saïgon, par exemple, vous ne trouverez pas, pendant la période estivale, de température aussi élevée qu'au Tonkin ; mais, par contre, elle ne varie pas beaucoup dans l'année. Tandis qu'au Tonkin, vous avez deux périodes bien distinctes : un été très chaud et un hiver relativement froid ; dans le delta, le thermomètre ne descend guère que de 8 à 12 degrés au-dessus de zéro, pour atteindre, dans le Nord, de 2 à 5 degrés, également en-dessus.
Mais, cette différence de température, vu la chaleur tropicale de l'été, se fait sentir quand même, et, pendant la froide saison, relative, le Français est obligé de se vêtir de lainages et de mettre des couvertures supplémentaires sur son lit, car il sent la fraîcheur de l'hiver.
L'avantage de cette époque tempérée est très grand.
Vous dormez bien et vous mangez encore mieux ; cela vous permet de reprendre des forces pour l'été suivant, et de combattre l'anémie provoquée par la chaleur torride et déprimante qui vous coupe l'appétit, provoque des insomnies, et vous fait suer mieux que des bains de vapeur, ce qui vous épuise beaucoup.
C'est une sorte de cure que vous faites à ce moment et à laquelle contribuent beaucoup de légumes importés de France, en graines, et qui vous incitent à manger ; au même titre que les primeurs d'avril et mai, dans la métropole, avec cette différence qu'au Tonkin tout ce « nanan » vous arrive en hiver. Du mois de septembre au mois de janvier, le temps est complètement à la sécheresse.
C'est après cette période qu'arrive la saison des pluies, précédée de violents ouragans, appelés typhons, qui proviennent de l'Océan Indien ; ces cyclones sévissent dans un faible rayon, mais ils causent des dégâts terribles, soufflant avec une grande violence et arrachant tout.
Les Tonkinois, qui connaissent bien cette saison pluvieuse, et leurs récoltes étant faites, mettent auparavant le feu sur les digues, diguettes et mamelons, aux brins d'herbes desséchés, qui ne demandent qu'à flamber.
Le soir, à l'horizon, vous apercevez, de tous côtés, une lueur immense provoquée par ces incendies volontaires, qui ne peuvent causer de dégâts, puisqu'il n'existe pas de forêts dans cette partie du Tonkin, et que l'herbe étant très malingre, on peut facilement circonscrire le feu, en frappant dessus avec des bambous, pour l'éteindre.
Mais, pour des gens non prévenus, on se figurerait assister à un immense désastre, dans le genre des incendies de forêts en France (...).
Ce n'est pas pour faire des feux de joie que les Annamites allument ces incendies, mais pour fertiliser leurs terres. Pendant tout le mois de février, il tombe, sans discontinuer, une petite pluie fine appelé « crachin » ; en même temps qu'elle remplit les mares et les rizières, elle lave le terrain, emmenant avec elle toutes les cendres ainsi accumulées, et, de ce fait, les rizières se trouvent, sans aucune fatigue pour les habitants, engraissées de façon économique.
C'est, en même temps, la provision d'eau pour toute l'année qui arrive régulièrement à cette époque ; car, une fois la saison du « crachin » passée, il n'en tombera que très rarement et encore, par temps d'orage. Aussi, en fait-on réserve le plus possible, mais il arrive quelquefois que ces immenses quantités d'eau, mal endiguées, produisent des catastrophes.
Quand j'arrivai au Tonkin, en septembre 1917, une grande partie des territoires de Bac-Ninh, Thi-Cau, Dap-Cau et Cômé, était inondée.
Les digues du grand canal situé un peu en aval de Hanoï ayant crevé, une trombe d'eau s'était déversée à travers le pays, détruisant des villes et des villages, noyant beaucoup d'indigènes, et occasionnant d'immenses dégâts.
Il y avait, par ce fait, à deux kilomètres du mamelon sur lequel était bâtie notre caserne, un grand étang qui avait plusieurs kilomètres de circonférence, et sur lequel, vivaient en paix, d'énormes bandes de canards sauvages de toutes espèces et des macreuses ; on ne pouvait leur faire la chasse qu'en « Ké-tu-yens », petites barques du pays, à l'équilibre très instable, et qu'il faut toujours étancher car elles prennent l'eau comme une écumoire.
Avec le « crachin » redoublent les accès de fièvre. Aussi, dans les casernes, fait-on prendre tous les jours, à cette époque, des comprimés de quinine aux soldats, et cela sous la surveillance des gradés, pour être certain qu'ils les avalent.
Avec les Annamites, il n'y a pas lieu d'agir ainsi, car ils sont très friands de ce spécifique du paludisme ; on ne peut leur faire de plus grand plaisir, qu'en leur offrant trois ou quatre comprimés, qu'ils croquent comme un bonbon, paraissant y trouver un goût exquis, malgré leur amertume.
Il existe deux sortes de fièvres : celle des marais et celle des bois, qui est plus maligne. Cette infection est occasionnée par la piqûre des moustiques, qui introduisent dans le sang des hématozoaires.
Chaque année, pendant la saison chaude, et principalement au début, le choléra fait de nombreuses victimes parmi les indigènes, mais très rarement chez les Européens ; la lèpre est commune dans la race annamite, de même que le tænia ou ver solitaire.
Cette dernière maladie s'explique facilement, les Tonkinois faisant une énorme consommation de porc ; comme ce ver intestinal commence à se développer chez cet animal, les Annamites ne faisant pas suffisamment cuire le lard, s'inoculent la maladie.
La dysenterie, qui est souvent causée par un refroidissement au bas-ventre, s'évite assez facilement en ayant soin de toujours porter une ceinture de flanelle sur l'abdomen, le jour comme la nuit. C'est même réglementaire dans les régiments coloniaux.
Une des choses les plus à craindre aux colonies, et à laquelle bien des gens n'attachent pas assez d'importance, est l'insolation ; le « coup de bambou », comme disent les soldats coloniaux. La meilleure façon de l'éviter, est de ne pas sortir pendant les heures chaudes de la sieste ; (…)
La question de l'eau est aussi primordiale ; et, si l'on ne peut avoir à sa disposition d'eau distillée ou filtrée, il faut purifier celle dont on dispose en y versant quelques gouttes de permanganate ou d'eau de javel ; ou alors boire de l'eau de pluie ; on évitera ainsi la dysenterie, qui ne pardonne pas souvent.
Pendant la saison chaude, consommer le moins possible de crudités ; et, si l'occasion se présente de manger, par exemple, de la salade, il faut la laver plusieurs fois avec de l'eau potable, avant de l'assaisonner.
Il faut boire le moins possible de spiritueux ; la meilleure des boissons, aux colonies, est le vin rouge, auquel on ajoute de l'eau suivant son goût ; à cause de la grande chaleur qui tiédit tous les liquides, mettre un peu de glace (niok-dâ), mais ne pas en abuser comme j'ai vu faire à beaucoup de personnes, qui se prédisposent ainsi, aux maladies d'intestin et d'estomac. (…)
Dans la partie montagneuse du Tonkin, la température est plus fraîche, et, l'hiver, il vous arrive quelquefois, le matin, d'apercevoir un peu de gelée blanche. C'est dans ces contrées que les Européens, affaiblis, vont faire une cure pour se refaire. Il existe à Quang-Yen, un sanatorium pour les colons et les soldats déprimés par la maladie ou l'anémie.
Le climat y est tempéré et excellent. J'ai passé quatre mois d'hiver, sur la frontière nord, pendant que je faisais colonne, et ce climat était très frais ; au point que les tirailleurs annamites faisaient de grands feux de bois, autour desquels ils se chauffaient. La plupart venant du Delta, supportaient mal la température du Haut-Tonkin.
Une particularité des immenses forêts situées dans cette contrée, est d'y trouver des sangsues de bois. Nous avions été obligés de voler au secours d'une colonne, qui avait été attaquée dans le col de Van-Mi-Taô, sur la frontière chinoise, à la chute du jour.
En traversant, de nuit, ces forêts, par un étroit sentier de montagne, bordé, à droite, de grands ravins profonds, dans lesquels tombèrent deux des petits chevaux de la section de mitrailleuses, nous récoltâmes en route une quantité de ces hirudinées, qui trouvaient le moyen de nous sucer, à travers l'épaisseur de nos kakis ; nous faisant éprouver comme une sensation de piqûre suivie de brûlure.
Le lendemain matin, nous eûmes bien du mal à en débarrasser nos chevaux tonkinois, qui avaient été les mieux partagés dans la récolte et en étaient couverts. (…)
Voilà, en peu de mots, ce qu'est le climat du Tonkin.
En se conformant aux principes de l'hygiène et aux quelques conseils donnés plus haut, un Français peut y séjourner pendant longtemps sans, pour cela, se porter plus mal qu'en France. (...)
On y a construit déjà quelques lignes de chemin de fer qui aident beaucoup au trafic, mais qui sont insuffisantes. Le jour où les réseaux ferroviaires auront atteint un développement suffisant, le Tonkin prendra une importance insoupçonnée.
Par Haïphong, dont le port, suivant un mouvement ascendant, devra être agrandi, s'écouleront des quantités de marchandises : produits agricoles ou miniers, essences d'arbres rares provenant des immenses forêts inépuisables du Tonkin septentrional (...).
Depuis un demi-siècle, le Tonkin s'est pacifié ; les actes de piraterie y sont devenus plus rares. L'indigène a senti passer les bienfaits de notre civilisation ; car, pour coloniser, nous employons, contrairement aux Anglais, la manière douce. N'étant plus sous la tutelle écrasante de la Chine, n'étant plus exploité par ses mandarins et leurs sous-ordres, le Tonkinois n'a jamais été si heureux, et il nous en sait gré.
De temps à autre, il est vrai, se produisent quelques soulèvements, provoqués par un petit nombre de mécontents, comme il en existe partout. (...) Ces derniers temps, on a vu des massacres, de légers soulèvements, vite réprimés d'ailleurs, mais qui, à la longue, pourraient nuire à notre influence.
Il faut voir en cela l'oeuvre du communisme, qui travaille de toutes ses forces à désorganiser notre belle colonie. De même, les Annamites qui viennent en France faire leurs études, ou qui, comme en ce moment, y séjournent au titre de l'Exposition Coloniale, sont en butte aux agents de Moscou, qui cherchent à les exciter contre nous.
Surveillons attentivement les faits et gestes de ces prêcheurs de désordre, et, lorsqu'il se produit au Tonkin une révolte quelconque, frappons les quelques meneurs moscoutaires sans pitié, c'est le meilleur moyen de réaction possible.
L'asiatique que l'on corrige mollement, se moque de vous, et voit dans cette façon de procéder, un signe de faiblesse ; il craint, au contraire, les répressions brutales, où l'on supprime radicalement le mal en sacrifiant la racine. Leurs chefs eux-mêmes emploient couramment les exécutions capitales, précédées d'une très brève enquête, pour servir d'exemple à ceux qui voudraient s'élever contre leur autorité, et les ramener dans la bonne voie.
En procédant de cette façon, nous posséderons un Tonkin paisible, discipliné, ne demandant qu'à travailler en sécurité, sous notre protectorat, pour son plus grand bien, et celui de la Mère Patrie.
FIN
précédente | suivante
Lisieux : Imprimerie Emile Morière, [1931] 61 p.-1 f. de pl. ; 21 cm. Collection électronique de la Médiathèque André Malraux. Saisie du texte : S. Pestel (05.VI.2009)
Courriel : mediatheque@ville-lisieux.fr.
Diffusion libre et gratuite (freeware). Orthographe et graphie conservées. Texte établi sur l'exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : R-139 br).