Je suis Caporal Chef.
La jalousie règne toujours. Le chef passe les consignes.
Ils me dégoutent tous.
Nos occupations ne changent guère. Toujours au boulot.
J'écris chez nous.
Nous attendons très prochainement le départ mais où devons nous aller: Langson ou Haïphong?
Encore une drole d'embuscade entre Cao-Bang et Dong-Ke.
23 tués dont plusieurs du 2ème.
Parmi ceux ci, le lieutenant Poulard et l'adjudant Petit.
Le 4ème radio est encore blessé, c'est Hervé.
Ils ne restent plus qu'à deux.
Le soir je vais avec Girold manger chez les boulangers.
Je loupe deux vacations dans la nuit d'où grosse engueulade par le chef.
Vivement qu'il ait le bateau!
Nous allons nous baigner à la rivière notre seule et unique sortie.
Nous apprenons le départ pour Langson via Cao-Bang pour le 10.
Nous allons bientôt monter les postes.
Le soir je vais avec Girold, manger chez les boulangers, un vrai gueuleton : frites, viandes, tartes, vin... Tout.
Il y a longtemps que je n'ai mangé ainsi mais je ne suis pas bien.
Vers midi je me couche et je choppe une vraie crise de paludisme.
Je grelotte je suis drôlement malade.
Enfin je prends 8 cachets de quinine.
J'ai passé une drôle de nuit avec la fièvre et un drôle de mal de tète.
Le matin c'est terminé et j'installe mon poste et l'essaye.
Il marche au poil, je suis scout de tète de la deuxième rame, avec Graveline en queue de rame, nous devons travailler en phonie.
Nous quittons enfin Bac Kan, après une halte à Rafac, nous continuons sur Ngang-Soy où nous passons la nuit.
Aucun incidents à signaler sinon que nous frôlons le ravin.
Nous partons le matin et arrivons à Cao-Bang le soir.
Dans la journée le 4e se fait accrocher à Nguyen-Binh : un tué et six blessés.
Nous repartons le matin en patrouille, deux scouts et un Dodge de 'portés.
Jusqu'à 17 heure, de Cao-Bang en plein col, rechercher un fou qui s'est échappé la veille de la colonne.
Nous le retrouvons enfin, on regarde drôlement autour de soi. Mais - un pot ! Nous ne sommes pas accrochés.
Nous ramenons Debret (le fou).
Nous restons camper sur le terrain de sport.
Vivement le retour.
Enfin vendredi au matin nous allons entamer l'étape la plus dure.
Nous quittons Cao-Bang le matin.
En plein col nous tombons en panne, restons seul une demi-heure, puis nous passons Dong-Khé.
A la sortie du village, à cent mètres de nous une trentaine de viets traversent la route, on reçoit l'ordre de ne pas tirer.
On est drôlement mauvais.
Enfin rien, nous passons et arrivons à That-Khé, faisons une halte et repartons sur Rachan, passons vers 6 heures, dépassons Dong-Dang la nuit et arrivons à Langson.
Nous cantonnons près de la citadelle, nous allons manger avec André en ville.
Nous mangeons toujours aux Pacifics.
Enfin le mardi 20 janvier nous mettons le cap sur... Haïphong!
Nous roulons aux pommes, arrivons et couchons à Khé-Tu, il fait un temps de chien, il pleut.
Nous passons une drôle de nuit.
Nous roulons assez bien et arrivons à Than-Tai où nous réussissons à passer juste les derniers.
Nous passons Dong-Dang avec miracle et arrivons enfin à Campha-Port.
Nous partons le matin, crevons à 20 km d'Hongay.
On vient nous dépanner et on nous laisse à Hongay attendons un L.C.T. avec deux Halftracks, ceux de Favreau et Vasseur.
Nous menons une vie de roi.
Je mange au mess.
Il y a de belles femmes, une belle petite ville.
Untel (ndlr : illisible) prend la route de peur de louper le Pasteur.
Nous allons chez des européens, Perruchot.
Nous sommes bien reçus.
Enfin le 30, on vient nous dépanner et nous roulons sur Haïphong.
Nous arrivons enfin à Haïphong, l'après midi.
Aussitôt André me donne mon courrier: une quarantaine de lettres.
Je vais voir Richard à l'hôpital, il a drôlement décollé.
Nous allons, tous les deux André, au cinéma.
Nous touchons la paye, ma grosse : 1100 piastres, j'envoie 600 piastres et 600 à la famille de Belon.
- Elles sont, je crois, uniques au monde, ces mines de Hongay, où l'on extrait le charbon à ciel ouvert.
Campha, Haut, Monplanet, grands pans d'amphithéâtres taillées dans le mamelons.
Ce sont de gigantesques escaliers noirs qui escaladent le ciel et leurs parois sont si lisses, si droites, qu'on croirait que le charbon fut découpé en tranche, ainsi qu'un monstrueux gâteau.
![]() |
![]() |
Rien n'est à l'échelle humaine. Tout est trop haut, trop vaste, et les indigènes qui piochent sur les pentes ne font qu'une poussière humaine, sur ces gradins de jais.
A qui appartiennent toutes ces terres ? aux Charbonnages du Tonkin.
La société possède tout : les champs, les bois, les maisons, les routes, et jusqu'aux entrailles de la terre.
Ce chemin de fer, c'est à elle ; ce port, ces jetées, ces passes balisés, c'est à elle.
(...) Le moins facile, trouver [des] coolies, des milliers de coolies, et les retenir à Hongay, les empêcher de s'enfuir.
On a tout essayé : rien n'y fait. Dès que le tonkinois a quelques piastres dans sa bourse , il quitte l'ouvrage et retourne à sa rizière.
A l'époque du têt, aux approches de la moisson, (...) c'est alors par milliers qu'ils s'échappent.
Que faire ? on ne leur paye leur salaire que la deuxième quinzaine du mois suivant, si bien que , courant toujours après leur dû, ils sont obligés de rester.
On leur verse, s'ils ont bien travaillé, une piastre tous les 10 jours : c'est ce qu'on appelle ici "Faire une avance".
Quand je visitais Hongay, les carrières noires grouillaient d'ouvriers. Etres vêtus de loques. Piocheurs aux bras maigres.
Des femmes auss. Derrière les wagonnets, des nhos de 10 ans s'arc-boutent, petits corps secs, visages épuisés sous le masque du charbon.
La société est riche, très riche : 29 millions de bénéfices nets l'an dernier, plus que son capital. (...) Oui formidablement riche ! Et savez vous combien ce royaume du charbon rapporte à l'Indochine, à la France ? Rien (...)
De puissants inconnus se partagent les bénéfices, sucent la moelle de ce pays, et la colonie n'a rien et la France n'a rien, elle qui a payé cette terre de tant de sang.
Hongay donne au moins à l'Indochine tout son charbon ? Pas même. Presque tout est pour le Japon, qui paye bien. (...) Ni argent ni charbon : Hongay ne nous rapporte que la haine des milliers de coolies..."
Raymond Dorgeles, "Sur la route mandarine" [cf. Belle Indochine]
Jeudi 1er : "Je suis Caporal Chef.
La jalousie règne toujours. (...) Ils me dégoutent tous."
Dimanche 4 : Nous allons nous baigner à la rivière, notre seule et unique sortie.
Mardi 13 : Une trentaine de viets traversent la route. On reçoit l'ordre de ne pas tirer, on est drôlement mauvais.
Mercredi 10 : Hier nous touchons la paye, 243 piastres. J'ai jusqu'à maintenant 355 piastres...
On s'était connu dans un guinche
Près du fort à Pantin
C'était lui le roi des aminches
Un vrai type à béguin...