Les nhaquês

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Le terme vietnamien "nhà quê" désigne la campagne, le village, "nguoi nhà quê" veut dire le campagnard, le villageois. Les Français avaient francisé en "nhaqué" (njakuê), pour appeler le paysan vietnamien, mot équivalant à bouseux, rustre.

Du premier au dernier jour de ce que les Vietnamiens d'aujourd'hui nomment la guerre des Français, environ 350.000 Annamites, Cambodgiens ou Laotiens ont pris les armes dans les rangs des T.F.E.O. (Troupes françaises d'Extrême-Orient) ou ont soutenu son action.

A partir de 1946, la pénurie d'effectifs entraîne le « jaunissement » de ceux-ci. Jusqu'au début de 1947, il est interdit d'enrôler des Africains et des Maghrébins.

Pour une pacification idéale du delta tonkinois et tenir 7.000 villages sur une surface de 740.000 km2, les effectifs estimés nécessaires sont passés de 50.000 hommes début 1946 à 190.000 en 1951 (pour une Armée de Terre de 400.000 hommes en 1947).

partisans

Les Combattants Indochinois du Corps Expéditionnaire : des autochtones acceptant de participer au rétablissement de l'ordre dans leur région d'origine (fond perso.)


Photo fond personnel

Ainsi, dès 1946, le Commandement, qui est loin d'être partisan de cette solution, est obligé d'envisager l'emploi massif d'autochtones. L'incorporation de tirailleurs africains est préconnisée mais on préfère recruter des partisans ou supplétifs, sans le concours desquels il paraît impossible de pacifier le pays.

Au cours de ses expéditions coloniales, l'Armée Française a toujours incorporé des contingents locaux qui supportent plus facilement le climat et connaissent mieux le pays.

Par ailleurs ils reviennent moins cher. En 1948, un soldat "importé", car tel est le terme utilisé, perçoit une solde de 240 piastres, le "régulier du cru" touche seulement 190 piastres et le "partisan", 140 piastres.

En 1948, les partisans sont dotés du statut provisoire "d'autochtones acceptant de participer au rétablissement de l'ordre dans leur région d'origine". Leur hiérarchie s'étend de partisan à capitaine et leur solde journalière est de 4 piastres pour un simple partisan, assortie d'une prime variant de 3 à 9 piastres, jusqu'à 20 selon le territoire.

En cas de blessure occasionnant une invalidité permanente, l'homme perçoit 1.000 piastres. Les veuves de guerre peuvent prétendre à une indemnité de 1.000 piastres augmentée de 150 piastres par enfants de moins de 15 ans.

En 1949, le manque d'effectif "blancs" environ 26.000 hommes, est ainsi réduit à 7 000, grâce à l'incorporation de suppléants Indochinois. Ils seront de plus en plus nombreux jusqu'au début de 1952.


Photo fond personnel

Supplétifs (partisans) et réguliers (tirailleurs) représentent près du tiers des Forces terrestres d'Extrême-Orient en 1952. Ils se montrèrent particulièrement efficaces dans les combats menés par les Commandos en raison de leur capacité à progresser dans les rizières et dans le jungle.

Les partisans sont recrutés pour garder les plantations, le chemin de fer, les administrations ou assurer la police fluviale du sud. Les recrutements locaux révèlent assez rapidement leurs limites.

Les bonzes, les chefs de province et les familles s'émeuvent du départ des jeunes hommes, qui nuit gravement à la récolte du riz. Durant le même temps, le Viêt Minh plus coercitif, recrute massivement pour son corps de bataille qui passe de 80.000 hommes en 1947 à 280.000 en 1953.

Les besoins en coolies pour les deux camps sont très importants. Il faut, par exemple, en opération 38 porteurs pour charrier 300 coups de mortier. Très souvent, les paysans sont réquisitionnés la nuit par les rebelles pour saboter les routes et le lendemain par les Français pour les réparer. Certains officiers redoutent que la valeur combative des unités soit amoindrie par la présence d'un nombre excessif d'autochtones.

"Fatal jaunissement" des TFEO

Le 21 mars 1947 Le 1er Commando Hoa Hao déserte en assassinant son chef et 15 parachutistes français. Cette même année, un rédacteur d'état-major utilise le terme de "Fatal jaunissement des TFEO"

Le 16 août 1948 une note parle de "sur-jaunissement", quand 22 chasseurs laotiens abandonnent leur poste parce qu'un sergent européen a voulu tirer sur eux ou que quelques mois plus tard, plus de 750 autochtones désertent en emportant 1 mortier, 2 mitrailleuses, 6 FM, 27 PM et 671 fusils.

Les Transmissions sont embarrassées par des recrues qui ne peuvent apprendre la lecture au son car ils ignorent l'alphabet latin.

Le Génie note avec satisfaction que les Tonkinois sont de bons sapeurs et le Train apprécie les aptitudes à la conduite et à la mécanique des nouveaux incorporés, qui ont cependant un peu trop tendance à démonter entièrement les moteurs de leurs véhicules.

On estime les pertes chez les tirailleurs réguliers à 28.000 tués, 21.200 blessés, 12.927 disparus. A la fin des hostilités, 15.589 autochtones sont supposés être prisonniers de guerre ; un an après, seuls 1.648 sont rentrés, 348 étant considérés comme morts.

En 1946, 88% des tués sont européens ; en 1951, seulement 17% . 2.283 citations à l'ordre de l'armée sont établies en faveur des autochtones des TFEO (plus de 300 à titre posthume).

D'après le Colonel Maurice RIVES : Les combattants Indochinois...

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A la conquête des Nha Quê

" Pour le chef de poste, le salut c'est de conquérir la masse asiatique qui l'entoure, les dix milles ou cent milles nhaqués qui peinent dans les rizières comme des bêtes. Ce sont eux qui de leurs corps peuvent constituer la seule muraille valable autour du poste. Mais pour cela il faut les arracher au vietminhs qui défendent furieusement leur emprise.

Pour les viets, cette population est la vie même, à la fois leurs yeux, leurs oreilles, leur riz, leur argent, leur main-d'œuvre. La plèbe c'est donc le facteur décisif de la guerre entre le sergent français et le chef du chidoi vietminh. Le grand gagnant est celui qui sait s'emparer du peuple (p.66).

Le chef de poste français, doit convaincre les nhaqués de se rallier à lui, et cela quand les viets, au moindre soupçon de compromission, les mettent à mort. Le pauvre partisan est sans histoire, c'est un simple nhàqué qui s'enrôle à cause de l'appât d'une solde misérable et surtout d'un fusil.

La plupart d'entre eux sont laissés seuls presque sans armement et sans moyen de résistance dans des tours de garde. Ce sont de minuscules donjons en briques échelonnés le long des routes. Le règlement français interdit de leur donner des mitraillettes ou des armes automatiques, car ils pourraient les vendre aux viets, ou bien ceux ci les attaqueraient pour s'en emparer.

Le commandement annonce presque quotidiennement la perte de plusieurs tours de garde. C'est sans importance. On en reconstruit d'autres. On recrute d'autre nhaqués. Car on en trouve toujours. On dirait que leur sort, la question de vivre ou de mourir, leur est indifférent, s'il ont à manger. Les nhaqués sont trop misérables pour attribuer une grande valeur à l'existence, elle est une sorte de luxe pour eux.

La plupart du temps, les partisans des tours font leur devoir. Ils ont une résignation qui prend la forme de l'héroisme. L'on cite d'eux des faits d'armes extraordinaires. (p.70/71).

L'on construit donc des postes par milliers... C'est toujours un petit univers fermé, dominé par un drapeau tricolore accroché au sommet d'une perche. L'on retrouve l'enceinte en rondins grossiers, le mirador semblable à une réduction de la tour eiffel et, aux angles, les blockhaus de pierres et de bambous, primitives boites qui contiennent des mitrailleuses.

Tout est sommaire. Le poste n'est relié au monde que par l'appareil radio, s'il y en a un. C'est au français de se garder le plus. Les viets savent tout de lui. Ils connaissent tout de ses habitudes, de son caractère de l'horaire de ses journée, il y a partout des yeux pour le regarder. Un guetteur professionnel vietminh, accroupi sur une petite plate forme dans un arbre, épie avec une vieille jumelle, l'intérieur du poste.

La guerre des postes est une partie d'échec. Au bout de quelques jours les beps (cuisiniers) et les nhaqués sont amis. Les paysans prennent l'habitude d'amener avec eux leurs familles. Les nhaqués se rapprochent quotidiennement, mètre par mètre (…) les voilà à la hauteur de l'enceinte. Ils restent là longtemps sans avancer. La garnison, s'accoutumant à eux, ne se méfie plus. Enfin, elle les laisse venir jusqu'à l'appontement où flotte le drapeau tricolore. Le marché au milieu du poste devient une institution consacrée.

D'après Lucien Bodard, La guerre d'Indochine

Lucien Bodard (1914-1998)

Né en à Chongqing, en République de Chine, d'un père consul, Lucien Bodard a une connaissance innée de la réalité asiatique et un regard incisif sur le conflit indochinois qu'il a couvert en tant que correspondant de presse. Il dispose également d'entrées dans l'état-major du Corps expéditionnaire français (CFEO), auprès de l'empereur Bao Dai, mais aussi chez des acteurs divers (administrateurs, chef Thai du Nord-Tonkin...). Dernier monstre sacré du grand reportage, dans la lignée des Albert Londres, Bodard a construit une œuvre romanesque, puissante, baroque et sensible (Olivier Weber, écrivain). Lucien Bodard, La guerre d'Indochine : l'enlisement, l'illusion, l'humiliation, l'aventure, l'épuisement.

Hoài Thanh (1909 - 1982)

Vers 1930, le fameux critique littéraire et publiciste anticolonialiste Hoài Thanh (1909 - 1982) signait Nhà quê dans le Tràng An et Le Nhàquê dans la Gazette de Huê, deux journaux respectivement en vietnamien et en français. Ses chroniques dans le Tràng An révèlent un ardent défenseur de la paysannerie, saignée à blanc par l'administration coloniale en collusion avec la cour royale. Dans une dizaine d'entre eux, Hoài Thanh dresse un sombre tableau de la misère de la campagne et des retards de l'agriculture.

" À l'heure actuelle, la paysannerie est la couche sociale la plus importante et aussi la plus misérable. Après 50 ans d'occidentalisation, la majorité des paysans n'a pu rien profiter de la culture nouvelle. Au point de vue matériel et moral, leur vie reste aussi morne et accablante que pendant les siècles passés... Toujours les mêmes cabanes, les mêmes charrues et herses archaïques, les mêmes superstitions datant de la période des Trân et des .

Notre peuple a depuis toujours pratiqué la monoculture du riz. Actuellement, le prix du riz est très bas, et il est difficile de trouver un pays client. Alors que le maïs se vend bien à l'étranger. Chaque année, quand l'échéance fiscale va expirer, il faut penser à vendre au fur et à mesure ce qu'on a. Rizière, maison, buffles et bœufs, charrues et herses, même les objets de culte et ses propres enfants, son [propre] corps malingre hypothéqué depuis longtemps.

Chaque année, le paysan doit payer en moyenne trois piastres d'impôts et de taxes... Trois piastres, c'est le prix de 2 mois de labeur. Ainsi, chaque année, le paysan contribue 60 jours de corvée au budget public. Il cite le cas d'une jeune femme de 19 ans, de Cao Lanh, qui pour avoir volé quelques fleurs de courge, fut emprisonnée par les tyranneaux campagnards et qui s'est empoisonnée pour échapper à la honte d'être promenée à travers le hameau, le visage barbouillé de charbon.

Ou celui d'un adolescent qui s'est jeté et noyé dans le fleuve pour échapper aux coups d'un tyrraneau local. Il faut avoir vécu à la campagne pour connaître de tels malheurs. L'oppresseur peut être un simple tuân dinh (veilleur de nuit), un lý truong (chef de village), un milicien communal, un subalterne insignifiant. Mais il a un pouvoir sans bornes. Un gouverneur de province doit se baser sur un article de loi pour pouvoir condamner quelqu'un. Le tyranneau de village n'en a pas besoin. Il peut tuer à volonté ! "

A un adjudant français qui se plaint d'une solde mensuelle de 160 piastres (un piastre = 100 sous), il réplique

" avec 3 sous par jour , notre paysan s'estime déjà heureux. Mais il n'est pas aisé de gagner 3 sous par jour... Je pense à Trinh, un simple laboureur. Il habitait près de chez moi. Il était très intelligent, ça se voyait à travers sa vie quotidienne. Je lui ai appris le quôc ngu, l'écriture romanisée. Il l'a maîtrisée en quelques jours. S'il avait pu faire des études, qu'est ce qu'il aurait pu être ?"