Le quatrième passage : « Mon âme est soûlée de maux et est bien près de la fosse. J'ai été estimé comme ceux lesquels on dévalle au sépulcre, comme un homme sans aide ; comme les blessés gisant au tombeau, desquels tu n'as plus souvenance et qui ont été retranchés de ta main ; »
Quoi ! disent-ils, s'ils ont été retranchés par la vertu de Dieu ; s'ils sont écoulés de sa providence et mémoire, n'ont-ils point cessé d'être ?
Comme si je ne pouvois rejeter cet argument contre eux ; Quoi ! s'ils ont été retranchés de la vertu de Dieu et s'il n'a plus aucune recordation d'eux ; comme seront-ils derechef ? et davantage, où sera la résurrection?
D'autre part ; comme pourrons-nous faire accorder accorder choses : «Les âmes des justes sont en la main de Dieu ; ou (afin que nous leur proposions autres certains oracles de Dieu) ; le juste sera en mémoire éternelle ? »
Ainsi donc on voit qu'ils ne sont point éboulés de la main de Dieu, et qu'il ne les a oubliés ; mais plutôt par cette forme de parler comprenons un grief et fâcheux sentiment d'un homme affligé et troublé, qui fait sa complainte devant Dieu, remontrant qu'il ne s'en faut pas beaucoup qu'il ne soit délaissé avec les méchants en perdition et ruine, desquels il est dit que Dieu ne les connoît et les a mis en oubli, d'autant que leurs noms ne sont point écrits au livre de vie ; et les a rejetés de sa main, d'autant qu'il ne les conduit et ne les gouverne par son esprit.
Le cinquième passage est aussi du psaume 88. « Feras-tu miracle aux morts, ou les médecins les ressusciteront-ils, afin qu'ils fassent confession ? Y aura-t-il quelqu'un qui raconte ta bénignité au sépulcre, ou ta justice en la terre d'oubliance ? »
Item : « Ô Seigneur ! les morts ne te loueront point, ni tous ceux lesquels on dévalle au tombeau. Mais nous qui vivons nous bénissons le Seigneur dès cette heure et à tout jamais. » Item : « Y auroit-il profit en mon sang, quand je descendrois en la fosse ? la poudre te louera-t-elle, ou annoncera-t-elle ta vérité ? »
Ils y ajoutent aussi du cantique d'Ézéchias une sentence du tout semblable : « Car le sépulcre ne te confessera point, et la mort aussi ne te louera point. Ceux qui descendent en la fosse ne loueront point ta fidélité. Mais le vivant, le vivant, icelui te confessera, comme moi aujourd'hui, et le père fera connoître ta vérité aux enfants. »
Et ce qui est dit en l' Ecclésiastique ? « La confession périt du trépassé comme s'il n'étoit point ; mais le vivant et celui qui est sain louera le Seigneur, »
Nous répondons qu'en tous ces passages il n'est point simplement parlé des morts qui sont décédés hors de ce monde selon la loi commune de nature; il n'est point simplement dit que les louanges de Dieu cessent après la mort, mais il est signifié en partie que nuls ne chanteront louanges au Seigneur, sinon ceux qui auront senti sa miséricorde de bonté ; en partie aussi est signifié que son nom ne sera point glorifié après la mort. Car lors ses bénéfices ne sont annoncés entre les hommes comme ils sont sur la terre.
Considérons ces choses l'une après l'autre, et les traitons par ordre, afin que nous remontrions aussi quel est le sens d'un chacun de ces passages. Il nous faut en premier lieu apprendre ceci, à savoir, que jà soit que bien souvent et quasi toujours la séparation de cette vie soit signifiée par la mort, et le sépulcre par ce mot d'enfer, néanmoins on trouvera assez de fois en l'Écriture que ces mots sont pris pour l'ire de Dieu et réjection , en sorte qu'il est dit de ceux qui sont aliénés de Dieu, qui sont abattus du jugement de Dieu et brisés par sa main, qu'ils descendent en enfer, ou qu'ils habitent en enfer.
A parler proprement, enfer ne signifie pas la fosse ou sépulcre, mais abîme ou confusion, comme ceci : « Enfer a ouvert son âme et a englouti plusieurs ».
Et combien qu'on trouve cette figure partout ès saintes Ecritures, elle est toutefois principalement familière es Psaumes : « La mort vienne sur eux, et qu'ils descendent vifs en enfer, » Item : « O mon Dieu ! ne fais point le sourd, de peur que je ne sois fait semblable à ceux qui descendent en la fosse. »
Item : « O Seigneur ! tu as retiré retiré âme d'enfer, tu m'as restitué la vie, afin que je ne sois de ceux qui descendent en la fosse. » Item : " Les méchants en se revirant trébucheront en enfer, et tous les gens qui oublient Dieu. » Item : « Il ne s'en a guère fallu que mon âme n'ait habité habité enfer, si le Seigneur ne m'eût baillé secours. » Item : « Nos os sont dissipés sur la gueule delà fosse »
Item : « Il a abaissé ma vie en terre, il m'a mis es lieux obscurs, comme ceux qui jadis sont morts. » Item, en saint Luc, chapitre seizième, où il est parlé du mauvais riche : « Et élevant ses yeux quand il étoit es tourments en enfers, etc. Item, en saint Matthieu, XI, « Et toi, Capernaum, qui as été élevée jusques au ciel, tu seras rabaissée jusques en enfer. »
En tous ces passages, par mot d'enfer, le lieu n'est pas tant signifié, que la condition de ceux que Dieu a condamnés et adjugés en exil. Et c'est ce que nous confessons au symbole, que Jésus-Christ est descendu aux enfers, c'est-à-dire que le Père l'a plongé dedans toutes douleurs de mort pour l'amour de nous ; qu'il a souffert toutes les angoisses de la mort, et toutes afflictions, tous étonnements et horreurs de la mort ; qu'il a été vraiment affligé, combien qu'il soit dit auparavant qu'il a été enseveli.
Au contraire, il dit de ceux auxquels Dieu fait sentir sa miséricorde et bénignité, qu'ils vivent et qu'ils vivront, car le Seigneur a mandé bénédiction illec et vie à tout jamais.
Item : « Afin qu'il rachète leurs âmes de mort et les entretienne en vie durant la famine. » Item : « Dieu t'arrachera de ton tabernacle et te rasera de la terre des vivants. » Item : « Afin que je chemine devant toi en la lumière des vivants. » Item : « Je plairai au Seigneur en la région des vivants. »
Pour faire fin, contentons-nous d'un seul témoignage, lequel décrit l'un et l'autre si naïvement, que quaud nous ne dirions mot, si est ce qu'il explique fort bien ce que nous voulons dire : « Lesquels se fient en leur grande vertu et se glorifient en l'abondance de leurs richesses. Le frère ne rachète point : l'homme rachètera-t-il ? Baillera -t-il quelque chose à Dieu pour son appointement et pour le prix de la rançon rançon son âme, et qu'il travaille à jamais, et vive jusques à la fin ? Ne verra-rt-il point la fosse quand il verra mourir les sages ? Le fou et le niais périront ensemble. Ils ont été mis comme brebis es enfer ; la. mort les repaîtra, et les justes auront domination sur eux au matin. Aussi leur gloire viendra à faillir, et enfer sera leur domicile. Mais Dieu délivrera mon âme de la main d'enfer, quand il m'aura reçu, ».
Voici la somme : « Ceux qui ont mis leur espérance aux richesses et en leur vertu mourrront mourrront et descendront en enfer, Le riche et Je pauvre, le fou et le sage, tous périront ensemble, Celui qui a mis sa fiance au Seigneur sera délivré de la puissance d'enfer. »
Or, je maintiens que ces mots, mort et enfer, ne peuvent être autrement pris es versets des psaumes qu'ils mettent en avant et en ce cantique d'Ézéchias, et j'afferme que ceci peut être bien prouvé par certains arguments.
Car, soit que Jésus-Christ, le fils de Dieu, qui est le chef des fidèles, soit que l'Église, qui est le corps de Jésus-Christ, parle en ces versets : «Feras-tu miracle » etc, Item : « Quel profit y a-t-il en mon sang », etc., il a en horrreur la mort comme une chose détestable et effrayante ; il la fuit tant qu'il peut, et prie qu'elle ne lui soit envoyée ; ce que fait aussi Ézéchias en son cantique.
Pourquoi est-ce qu'ils ont telle horreur pour ouïr seulement nommer, la mort, s'ils ont cette certitude que Dieu leur est miséricordieux et favorable ? Est-ce pour ce qu'ils ne doivent plus être rien ? Mais ils échapperont de ce monde plein de troubles, de tentations fâcheuses, de toute inquiétude, pour venir à un souverain repos et bienheureux.
Et pource qu'ils ne seront rien, ils ne sentiront point de mal, et en leur temps ils seront ressuscités à gloire, laquelle n'est point différée par leur mort ni avancée par leur vie.
Tournons notre vue sur l'exemple des autres saints, pour voir si quelque chose semblable leur est advenue. Quand Noé meurt, il ne lamente pas sa condition. Abraham ne gémit point. Jacob aussi, entre les derniers soupirs, s'éjouit de ce qu'il attend le salutaire du Seigneur.
Job ne pleure point. Moïse, oyant que sa dernière heure étoit prochaine, ne s'émeut point, Autant qu'on peut voir, tous ceux-ci embrassent la mort d'un courage prompt et allègre.
Oh trouve tant souvent ces réponses des fidèles faites au Seigneur qui les appelle : « Me voici, Seigneur. » Il faut donc qu'il y ait quelque autre chose qui contraigne Jésus-Christ et ses fidèles à faire telle complainte.
Il ne faut point douter que, quand Jésus-Christ se présentoit pour nous à la peine, il n'ait combattu contre la puissance du diable, contre les tourments des enfers et les douleurs de la mort, toutes lesquelles choses dévoient être vaincues en notre chair, afin qu'elles perdissent le droit qu'elles avoient contre nous.
Comme ainsi soit donc qu'en ce combat il satisfit à la rigueur et sévérité de la justice divine ; et bataillât contre les enfers, la mort et le diable ; il invoqua son Père à ce qu'il ne l'abandonnât au milieu de si grandes détresses ; qu'il ne le livrât point en la puissance de la mort, ne demandant autre chose à son Père sinon que notre infirmité ; laquelle il soutenoit en son corps ; fût délivrée de la puissance du diable et de la mort.
C'est ci notre foi ; sur laquelle nous nous appuyons maintenant, que la peine du péché commis en notre chair, laquelle, devoit être payée en cette même chair pour satisfaire à la justice de Dieu ; a été acquittée et payée en la chair de Christ qui étoit nôtre. Christ donc ne fuit pas la mort, mais cet horrible sentiment de la sévérité de Dieu, laquelle réquérait qu'il fût châtié de mort pour notre salut.
Voulez-vous savoir de quelle, affection, cette voix est sortie ? Je ne le vous saurois mieux exprimer que par une autre parole d'icelui même, quand il dit : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu laissé ?"
Il appelle donc ces morts et ensevelis et portés en la terre d'oubliance, d'oubliance, de Dieu. En cette sorte, les saints, instruits par l'esprit de Dieu, n'useront point de ces voix pour détourner la mort et repousser Dieu qui les apppelle, mais à celle fin qu'ils puissent éviter le jugement, l'ire et la sévérité de Dieu, par laquelle ils sentent que Dieu les châtie de mort.
Et afin qu'il ne semble que je forge ceci de ma tête, je fais cette demande,, à savoir si le fidèle, appellera une mort simple et naturelle, ire et étonnements de Dieu ? Je ne pense point que nos dormeurs soient si impudents qu'ils osent affermer cela.
Et toutefois le prophète interprète ainsi cette mort en ces mêmes passages : « Tes fureurs ont passé sur moi, ô Dieu, et tes étonnements m'ont troublé, » Et il ajoute beaucoup d'autres choses qui appartiennent à l'ire de Dieu. Il y a aussi un autre passage où il est dit : « Car son ire passe bientôt et en un moment, mais la vie est en son bon plaisir et bénévolence. »
Mais j'exhorte les lecteurs de recourir au livre, afin que, de ces deux psaumes entiers et de ce cantique, ils aient beaucoup plus certaine foi. Car, en cette sorte, ils ne seront point abusés, et quand et quand je gagnerai ma cause envers ceux qui les liront avec un bon et saint jugement.
Nous concluons donc que la mort en ces passages-là est sentir l'ire et le jugement horrible de Dieu, et être étonné et troublé de ce sentiment.
Ainsi Ézéchias, voyant qu'il délaissoit le royaume exposé aux opprobres et pillages des ennemis, et ne laissoit aucuns enfants desquels descendit l'attente des gentils, avoit son âme émue de ces choses, qui étoient signe du courroux et punition de Dieu, et non point de l'étonnement de la mort, comme de fait il mourut, après, sans requérir de vivre plus longtemps.
En somme, je confesse que la mort, de soi est un mal, vu que c'est une malédiction et peine du péché, et que d'un côté elle est de soi pleine d'étonnement et désolation, et que d'autre part, elle pousse jusques au dernier désespoir ceux qui sentent qu'elle leur est envoyée de Dieu se courrouçant et punissant.
Il n'y a qu'un assaisonnement qui puisse adoucir cette si grande aigreur de la mort, à savoir, connoître, au milieu des angoisses d'icelle, que Dieu est favorable et père propice, et avoir Christ pour conduite et compagnie.
Or, ceux qui n'ont point cet assaisonnement ont la mort pour confusion et perdition éternelle. Par quoi ils ne peuvent louer Dieu en la mort. Or, quant à ce verset : « Les morts ne te loueront point », etc., c'est une conclusion des louanges du peuple rendant grâces à Dieu, d'autant qu'il avoit été défendu du danger par la main d'icelui.
Le sens donc est tel si le Seigneur eût permis que nous eussions été opprimés et fussions tombés sous la puissance de nos ennemis, ils se fussent élevés contre sa majesté, et se fussent glorifiés qu'ils eussent vaincu le Dieu d'Israël.
Mais maintenant, après que le Seigneur a réprimé et brisé l'orgueil des ennemis, après qu'il nous a délivrés de leur cruauté en main forte et bras étendu, les gens ne pourront dire où est leur Dieu, lequel se montre être vraiment le Dieu vivant.
Et sa miséricorde ne pourra venir en doute, laquelle il a manifestée si excellemment. Et ici ceux qui sont délaissés de Dieu, et qui n'ont point senti sa vertu et bénignité envers eux, sont appelés morts, comme s'il eût abandonné son peuple à la cruauté et félonie des méchants.
Cette sentence est pleinement confirmée par l'oraison qui est au livre du prophète Baruch : « Ô Seigneur, ouvre tes yeux, et regarde, car les morts qui sont en enfer, des entrailles desquels l'esprit est retiré, ne donneront point d'honneur ni de justification au Seigneur ; mais l'âme qui est triste à cause de la grandeur du mal et qui chemine courbe et foible et les yeux défaillants, défaillants, l'âme qui a faim, te donnera gloire et justice. »
Là on peut bien voir sans doute que, sous le nom des morts, sont compris ceux qui sont affligés et abattus par la main de Dieu, et sont tombés en ruine, et que l'âme triste, courbe et foible est celle qui, étant destituée de sa propre vertu et ne s'appuyant sur la fiance de soi-même, a son refuge, au Seigneur, l'invoque et attend secours de lui.
Si on veut prendre toutes ces choses par une figure nommée description de personne, il y aura facile méthode pour venir à l'explication d'icelles, en prenant ès personnes le fait, et entendant, sous ce mot de morts, la mort, en ce sens le Seigneur n'obtient point louange de miséricorde et bonté quand il afflige et détruit, combien que les punitions soient justes! mais lors finalement il crée un peuple à soi pour chanter et célébrer la louange de sa bonté, quand il délivre ceux qui sont affligés, abattus et désespérés, et les redresse en espérance;
Mais afin que nos dormeurs n'amènent point de cavillations, disant que nous recourons aux figures obliques, ces choses aussi peuvent être prises sans aucune figure. ... En second lieu, j'ai dit qu'on conclurait mal et faussement de ces passages, que les saints, après là mort; ne font rien et cessent de louer Dieu.
Mais plutôt louer c'est raconter et annoncer envers les autres les bénéfices de Dieu es quels-il soit loué. Les paroles non-seulement reçoivent ce sens, mais aussi le requièrent.
Car annoncer, et raconter, et donner le Père à connoître aux enfants, ce n'est point concevoir la gloire de Dieu en l'esprit et entendement ; mais célébrer de bouche ; afin que les autres oyent. Que s'ils me veulent ici détourber de mon propos ; et dire qu'il leur est licite dé faire le même s'ils sont en paradis avec Dieu (comme hous croyons) ; je réponds à cela, qu'être en paradis et vivre, avec Dieu ; ce n'est point que l'un parle à l'autre et que l'un soit ouï de l'autre ; mais seulement avoir là jouissance de Dieu ; sentir sa bonne volonté se reposer en lui.
S'ils ont d'ailleurs quelques autres révélations, qu'ils les gardent bien. Quant à moi, je n'irai point chercher ces questions tortues qui servent plus à émouvoir contention qu'à avancer la religion et crainte de Dieu.
L'Ecclésiastique ne tend point à ce qu'il montre que les âmes des morts périssent. Mais quand il exhorte que de bonne heure et par occasion nous donnions louange à Dieu ; quand et quand il enseigne qu'il n'est plus temps après la mort de le louer ; c'est-à-dire qu'il n'y a plus lieu de repentance.
Que si quelqu'un d'entre eux murmure encore, disant : Il ne nous chaut point de ce qui doit advenir aux enfants de perdition, je réponds pour les fidèles qu'ils ne mourront point, ains vivront, et raconteront les oeuvres du Seigneur, ceux qui habitent en la maison du Seigneur le loueront à tout jamais.
Le sixième passage des Psaumes c'est : « Je louerai le Seigneur en ma vie, et chanterai psaumes à mon Dieu tant que j'aurai être. »
Et ils argumentent en cette sorte : S'il doit louer le Seigneur en sa vie et tandis, qu'il aura être ; il ne le louera point après la vie, et quand il n'aura plus d'être. Comme je pense que c'est par jeu et par forme d'ébattement qu'ils proposent ceci, aussi veux-je, pour l'amour d'eux, dire quelque chose par joyeuseté.
Quand Œneas en Virgile promet à son hôtesse de reconnaître cette humanité qu'il avoit reçue d'elle, tant qu'il aurait souvenance de soi-même, signifie t-il par cela qu'il se mettra quelquefois en oubli ?
Quand il disoit : « Tant que l'âme me battra au corps ; » pensoit-il par cela qu'il reconnoitroit le benéfice après la mort, en ses champs fabuleux ? Jà n'advienne que nous leur permettions de faire ainsi violence à ce passage de peur que quand et quand nous ne nous laissions vaincre à ce malheureux hérétique Helvidius.
Je parlerai maintenant à bon escient. Et afin qu'ils ne reprochent point que nous n'ayons autant fait qu'eux, je leur en rendrai cinq fois autant.
« Ô Seigneur mon Dieu, je te confesserai à tout jamais. » Item : « Je louerai le Seigneur en tout temps. Ses bénéfices sont toujours eu ma bouche. » Item : « Je te louerai perpétuellement, pourtant que tu as fait ceci. » Item : « Mon Dieu, mon roi, je t'exalterai, et bénirai ton nom à tout jamais. » Item : « Ainsi je célébrerai par. psaumes ton nom perpétuellement, »
Ils voient bien maintenant que David, qui leur était tantôt ami, leur fait ici âprement la guerre.
Rejetons donc ces arguments qui sont fondés sur la pointe d'une aiguille.
Le septième passage qu'ils allèguent, c'est : « Déporte-toi de m'affliger, et je serai remis en vigueur avant que je m'en aille et que je. ne sois plus. »
Ils conjoignent ce qui est dit en Job : « Laisser moi un peu plaindre ma douleur, avant que je m'en aille, sans plus retourner, en la terre ténébreuse et couverte d'obscurité de mort, terre de misère et de ténèbres, où est l'ombre de mort, et n'y a nul ordre, mais l'horreur perpétuelle y habite. »
Ceci ne fait nullement à propos ; car ce sont paroles pleines d'ardeur et de trouble de conscience, qui expriment au vrai et représentent au vif comme en un tableau l'affection de ceux qui, étant vivement touchés de l'étonnement du jugement de Dieu, ne peuvent plus porter la main d'icelui.
Or, ils prient que s'ils méritent que Dieu les rejette : pour le moins qu'ils puissent, tant peu que ce soit, reprendre haleine de devant le jugement de Dieu, duquel ils sont effrayés, et ce en extrême désespoir.
Et ne se faut ébahir si les fidèles serviteurs de Dieu viennent jusqu'à ce point, car le Seigneur est celui qui fait mourir et qui fait vivre ; qui fait descendre en la fosse et qui en fait remonter. Et ce mot : n'être point, signifie être aliéné de Dieu. Car s'il n'y en a point d'autres qui ait être que celui qui est, ceux, qui ne sont point en lui n'ont point vraiment être, pourtant qu'ils sont perpétuellement confondus et rejetés de devant sa face.
Davantage, je ne vois point que nous dussions être si grandement offensés de cette forme, de parler, s'il est dit simplement des morts qu'ils ne sont plus, moyennant que cela se rapporte aux hommes.
Car ils ne sont plus entre les hommes, ni devant les hommes, combien qu'ils soient devant Dieu. Ainsi, pour déclarer ceci en un mot, n'être point, c'est n'apparaître point, comme ce qui est dit en Jérémie : « Voix de lamentation, de pleur amer, de gémissement, a été ouïe en Rama, de Rachel pleurant ses fils, et refusa d'être consolée sur eux, pour ce qu'ils n'étaient plus »
Venons maintenant à ce qui reste de l'histoire de Job ; car nous en avons touché par-ci par-là, ainsi qu'il est venu à propos.
Le premier est : « Pourquoi ne suis-je mort en la matrice ? pourquoi ne suis-je péri aussitôt que je suis sorti du ventre ? Pourquoi ai-je été tenu sur les genoux ? pourquoi ai-je allaité les mamelles ? Car maintenant je serais gisant et me tairois, et reposerais en mon somne avec les rois et les conseillers de la terre, qui édifient pour eux des lieux solitaires ; ou avec les princes, qui possèdent l'or et remplissent leurs maisons d'argent. Ou que n'ai-je été comme un avorton caché, ou comme les enfants qui n'ont pas vu la lumière ! Là les méchants ont cessé de faire tumulte, et ceux qui ont vertueusement travaillé se sont reposés, et ceux qui jadis étoient prisonniers sont sans fâcherie, et n'oyent point la voix de l'oppresseur. Le petit et le grand sont là, et le serf y est affranchi par son seigneur. »
Mais que sera-ce si je ramène contre eux le quatorzième chapitre d'Isaïe, où il introduit les morts sortant hors des sépulcres et allant au-devant du roi de Babylone, où il récite aussi leur propos : « Voici tu es abaissé comme nous » ; etc.
Car j'aurai aussi bonne couleur d'argumenter par cela que les morts ont sens et intelligence, qu'eux de recueillir par les paroles de Job, que les morts ont perdu tout sens.
Mais je leur laisse telle faribole. Or, ce ne sera pas chose fort difficile de déclarer le passage qu'ils allèguent, sinon que nous nous voulions forger des labyrinthes de notre propre gré. Car Job étant pressé de merveilleuse affliction et presque défailli sous la charge, ne regarde sinon à sa misère présente ; et non-seulement il la fait plus grande que toutes les autres, mais aussi il estime presque qu'il n'y en à point d'autre.
Il ne craint nullement la mort, ains il la désire, d'autant qu'elle apporte une condition, commune à tous, qu'elle met fin aux dominations des rais et aux oppressions des serfs, et finalement qu'elle est le but de toutes choses ; auquel un chacun se démet de la condition qu'il aura eue en ce monde ; car par ce moyen, il espère qu'il verra la fin de sa calamité.
Cependant il ne regarde point quelle façon de vivre on tient là, que c'est qu'il y devoit faire, que c'est qu'il devoit endurer. Seulement, de toute ardeur d'esprit il désire le changement de la condition présente ; comme ont accoutumé ceux qui sont pressés et affligés d'un véhément sentiment de douleur.
Car si au milieu des grandes chaleurs d'été, nous jugeons que l'hiver est bénin et gracieux et au contraire, quand nous sommes poincts des froidures âpres de l'hiver, nous mettons tout notre désir après l'été, que fera celui, au prix qui sent la main de Dieu lui être contraire ?
Or, il ne se faut point ébahir si ceci ne peut être persuadé à nos gens, car ils frippent des sentences coupées pour se munir et ne visent point à la somme de toute l'oeuvre. Mais j'espère que ma raison sera approuvée de ceux qui auront regardé toute cette histoire d'un oeil droit.
Le second : « Qu'il te souvienne que ma vie n'est que vent et que mon oeil ne retournera plus pour regarder les biens. L'oeil de celui qui me voit ne me régardera plus, et tes yeux sont sur moi et je ne subsisterai plus. Comme la nuée est consumée et passe, ainsi celui qui descend au sépulcre ne retournera plus. »
Par ces paroles, Job pleure sa calamité devant la face de Dieu, et l'agrandit, comme celui qui n'a devant ses yeux aucune espérance de voir l'issue de son mal.
Il a ses maux devant soi qui le poursuivent jusques au sépulcre. Lors il lui vient en fantaisie qu'après sa vie misérable il ne peut attendre qu'une mort aussi misérable. Car celui qui sent la main de Dieu lui être contraire ne peut autrement penser.
En amplifiant donc son mal, il émeut la miséricorde et se fait misérable devant Dieu. Or, je ne vois point que puissiez rien demander en ce passage outre ceci, sinon qu'il ne faut point attendre aucune résurrection, ce que je n'ai point délibéré d'éplucher maintenant.
Le troisième : « Il ne me reste que le sépulcre. » Item : « Toutes choses miennes descendront au plus plus profond d'enfer. » Cela est bien vrai, car il ne reste rien meilleur à celui qui n'a point Dieu favorable (comme Job pensoit de soi alors), que le sépulcre ; la fosse profonde et la mort.
Après donc avoir fait long discours de toutes ses misères, il dit que la conclusion d'icelles c'est la confusion. Et c'est ci la fin et issue de ceux lesquels Dieu frappe de sa main. Car la mort est en son ire, mais la vie est en sa bénignité et miséricorde. L'Ecclésiastique a très-bien expliqué ceci quand il dit : « La vie de l'homme est en nombre de jours, mais les jours d'Israël sont infinis. »
Mais pour ce que cet auteur n'a point ferme autorité, laissons-le là, et oyons le prophète enseignant fort bien ceci, disant : « Il a humilié ma vertu en chemin et a abrégé mes jours ; et je disois : " Ô Seigneur ! ne me défais point au milieu de mes jours, car tes ans sont de génération en génération. Tu as jadis fondé la terre, et les cieux sont les oeuvres de tes mains. Ils périront, et tu seras permanent, et tous s'envieilliront comme le drap ; tu les changeras comme le vêtement. »
Jusques ici il a déclaré combien la condition des hommes est fragile et caduque, combien qu'il n'y ait rien sous le ciel qui soit ferme et stable, vu qu'eux aussi tendent à corruption et ruine. Il s'ensuit puis après : « Mais tu demeureras, et tes ans ne finiront jamais. Les enfants de tes serviteurs habiteront, et leur postérité sera établie en ta présence. »
En ceci nous pouvons bien voir comment il conjoint le salut des fidèles avec l'éternité de Dieu. Toutes fois et quantes donc qu'ils nous mettront Job en avant, comme affligé de la main de Dieu, et presque tombé en désespoir, ne se proposant proposant de reste que l'enfer et la mort, je répondrai que quand Dieu est courroucé, nous ne pouvons attendre autre issue, et que ceci est de sa miséricorde quand nous sommes tirés hors des gouffres de la mort.
Le quatrième : « S'il met son coeur sur l'homme pour retirer à soi son esprit et son souffle, lors toute chair défaudra ensemble, et l'homme retournera en poudre. » S'ils entendent ces paroles du jugement, comme s'il étoit dit que par l'ire de Dieu l'homme est dissous, abattu, confondu et réduit à néant, je leur en accorderai plus qu'ils n'en demandent.
S'ils entendent que l'esprit, c'est-à-dire l'âme, retourne à Dieu par la mort, et que le souffle, c'est-à-dire la vertu du mouvement ou agitation vitale se part de l'homme, je ne contredis point à cela. S'ils débattent que l'âme périt, j'y résiste fort et ferme, combien aussi que l'hébreu a un peu autrement.
Mais, me contentant d'avoir repoussé leurs cavillations, je ne poursuivrai point plus avant. Ils dardent d'autres flèches, mais elles sont rebouchées et ne blessent point, et si n'étonnent pas beaucoup. Car ils allèguent des passages qui ne font rien à propos, et des livres qui n'ont point d'autorité certaine, comme du quatrième d'Esdras et du deuxième des Machabées.
Pour tout cela, nous ne voulons répondre autre chose, sinon ce que nous avons traité ci-dessus de la résurrection. Combien qu'en toutes ces choses ils montrent ouvertement combien ils sont impudents et du tout déhontés, vu qu'ils osent bien tirer à eux Esdras qui fait entièrement pour nous.
Et quant aux livres des Machabées, ils n'ont point honte de les produire pour maintenir leur cause, où Jérémie, après sa mort, prie le Seigneur pour le peuple bataillant, où prières sont instituées pour les trépassés, à celle fin que par icelles ils soient absous de leurs péchés.
Par aventure ont-ils d'autres arguments, mais ils ne sont encore venus à ma connoissance, comme de fait je n'ai point encore vu toutes leurs gloses et songes. Je n'ai rien laissé que je sache qui puisse faire varier les simples et les ébranler.
Je désire derechef que tous ceux qui liront ceci se souviennent que les anabaptistes (lesquels il me suffit d'avoir ainsi nommés pour dénoter toutes sortes de méchancetés horribles) sont auteurs de cette belle doctrine ; car nous devons avoir pour suspect (et à bon droit) tout ce qui sortira d'un tel retrait et d'une telle boutique, qui a forgé et forge tous les jours tant de choses monstrueuses.