TRAITÉ PAR LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE LES AMES VEILLENT ET VIVENT APRÈS QU'ELLES SONT SORTIES DES CORPS

CONTRE L'ERREUR DE QUELQUES IGNORANTS QUI PENSENT QU'ELLES DORMENT JUSQUES AU DERNIER JUGEMENT.

ÉPITRE DE JEAN CALVIN AUX LECTEURS.

Vie et mort de Calvin par Théodore de Bèze (part 1)
Vie et mort de Calvin (part 2)
Vie et mort de Calvin (part 3)
Testament de Jean Calvin
Traité de la Vie des Âmes après la Mort
Traité contre L'astrologie Judiciaire

Oeuvres françoises de Jean Calvin, recueillies pour la première fois, précédées de sa vie par Théodore de Bèze ; et d'une notice bibliographique par P. L. Jacob, bibliophile (P. Lacroix)

Éditeur : C. Gosselin (Paris), 1842. Contributeur : Paul Lacroix (1806-1884). Monographie.

Bibliothèque Nationale de France, domaine public : bnf.fr

Cette Vie de Calvin, que Théodore de Bèze avait composée sons la forme d'une préface pour la placer en tête d'une traduction française de l'ouvrage de Calvin "Commentarius in Josué librum", fut publiée séparément à Genève en 1564, in-4 et pet. in-8, aussitôt après la mort du chef de la Réforme, et l'année suivante, avec le Commentaire sur Josué, in-fol. On ne l'avait pas réimprimée depuis, excepté traduite en latin par l'auteur lui-même.

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Comme je relisois cette disputation sur le point où le différend est traité, j'ai aperçu aucunes choses un peu aigrement, voire même àprement dites, lesquelles par aventure pourroient fâcher les oreilles délicates d'aucuns.

Or, pour ce que je sais qu'il y a aucuns bons personnages qui ont laissé découler quelque quelque de ce dormir des âmes dedans leurs coeurs, ou par trop grande facilité d'ajouter foi, ou par ignorance de l'Ecriture, qui a fait qu'ils n'étoient pas bien armés pour résister sur-lechamp, je ne voudrois qu'ils fussent offensés contre moi, ni encourir leur mauvaise grâce, tant qu'ils le permettront, d'autant qu'ils ne pèchent par obstination ni malicieusement. J'ai donc ici voulu avertir de bonne heure ceux qui sont tels, afin qu'ils n'interprètent rien comme étant dit pour les outrager.

Mais toutes fois et quantes que je prends hardiesse et liberté de parler, qu'ils sachent que je m'adresse à ce troupeau méchant obstiné des anabaptistes, de la source desquels cette eau est premièrement sortie comme j'ai dit ; lesquels, en ce faisant, ne sont pas encore traités comme ils ont bien mérité.

J'ai délibéré de tellement combattre contre eux, que s'ils résistent par ci-après, ils trouveront en moi un défenseur constant de la vérité, et si je ne suis assez savant, tant y a, toutefois, que je m'ose promettre hardiment ceci par la grâce de Dieu, qu'ils m'expérimenteront invincible.

Combien même que je n'aie jeté ma colère contre eux, sinon modestement, comme de fait je me suis toujours déporté de paroles outrageuses et piquantes, et ai presque partout tellement attrempé mon style, qu'il a été plus propre à enseigner qu'à tirer par force, tel, toutefois, qu'il peut attirer ceux qui ne voudroient être menés.

Et à la vérité, mon intention a été de réduire au chemin plutôt que d'irriter et provoquer à courroux. Or, j'exhorte les lecteurs et les supplie au nom de Dieu et de son fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'ils apportent ici un rond et pur jugement pour lire ce traité, et un coeur bon et droit, qui soit comme un siège préparé pour recevoir ouvertement la vérité.

Je sais quelles grâces peut avoir la nouveauté pour donner plaisir aux oreilles d'aucuns ; mais on doit penser qu'il n'y a qu'une seule voix de vie, qui sort de la bouche du Seigneur.

Nos oreilles doivent certes être ouvertes à icelle seule, quand il est question de la doctrine de salut, et fermées à toutes autres quelles qu'elles soient.

La parole de Dieu n'est point nouvelle, mais telle qu'elle a été dès le commencement elle est encore, et sera à tout jamais; et autant que faillent lourdement ceux qui arguent de nouveauté la parole de Dieu quand elle retourne en lumière après avoir été opprimée ou ensevelie par pervers usages et nonchalance, autant pèchent d'autre part ceux qui, comme roseaux, sont poussez à tout vent, et, qui plus est, sont ébranlés et fléchissent pour bien peu de soufflement.

Est-ce apprendre Jésus-Christ, quand, sans la parole de Dieu, on prête l'oreille à toutes doctrines, tant véritables soient-elles ? Si nous recevons la doctrine comme d'un homme, n'avalerons-nous pas aussi les mensonges d'une même facilité ? Car qu'est-ce que l'homme a du sien, sinon la vanité ?

Or, cela n'est point fait à l'exemple de ceux qui, après avoir reçu la parole, soudoient les Écritures pour savoir s'il étoit ainsi. Voilà un bel exemple, pourvu que nous l'ensuivissions.

Mais nous recevons la parole par je ne sais quelle nonchalance, ou plutôt par mépris, en sorte que, quand nous en avons appris trois mots, tout incontinent nous sommes enflés d'une opinion de sagesse, et toutefois sans crever; il nous semble bien que nous sommes rois et riches.

Par ce moyen, on en verra plusieurs qui crient hautement et font grands bruits contre l'ignorance de tous siècles, et cependant ne sont pas moins ignorants que ceux contre lesquels ils crient si orgueilleusement.

Mais qu'y feroit-on ? ils veulent être réputés chrétiens, et sont appelés tels, pource qu'ils ont goûté du bout des lèvres aucuns des principaux points ou articles des lieux communs.

Et d'autant qu'ils auraient honte d'ignorer quelque chose , ils répondent de toutes choses hardiment, comme si c'étoient oracles qui leur sortissent de la bouche.

De là sourdent tant de schismes, tant d'erreurs et opinions perverses, tant de scandales et aheurtements de nôtre foi, et par celte occasion les infidèles prostituent et blasphèment le nom et la parole de Dieu ; et à la fin (qui est le comble du mal), quand ils continuent obstinément à maintenir ce qu'ils ont une fois légèrement mis hors de leurs bouches, lors ils ont leur recours aux saintes Écritures pour défendre par icelles leurs erreurs.

Ô bon Dieu ! quand ils sont venus jusques à ce point, y a-t-il chose qu'ils ne renversent? qu'est-ce qu'ils ne dépravent ou corrompent pour le faire fléchir, voire courber par force à leur sens et intelligence ?

Et certes le poëte a bien et vraiment dit que la fureur administre les armes. Est-ce ci le moyen d'apprendre, je vous prie, de tourner et feuilleter les Écritures à ce qu'elles servent à notre fol appétit, et qu'elles soient assujetties à notre sens ? Y a-t-il chose plus sotte que celle-là ? Y a-t-il plus grande folie ?

Ô peste pernicieuse ! ô ivraie très-certaine de l'homme ennemi, par laquelle il veut couvrir et étouffer la bonne et vraie semence !

Et encore nous ébahissons-nous d'où viennent tant de sectes entre ceux qui premièrement ont fait profession de l'Évangile, et ont reçu la parole sortant hors des ténèbres.

A la vérité, cette dénonciation m'étonne grandement, quand il est dit :

« Le royaume de Dieu vous sera ôté, et sera donné à un autre peuple faisant les fruits d'icelui. »

Je ferai ici fin de me plaindre, car il faudroit un gros livre, si je voulois faire une telle déclamation qu'il appartient, contre la perversité de ce temps. Or, quant à nous, mes frères, après avoir été admonestés par tant d'exemples, pour le moins soyons sages sur le tard.

Dépendons toujours de la bouche du Seigneur, et ayons les yeux fichés incessamment sur sa parole, et n'ajoutons rien ou ne mêlons rien du nôtre avec sa sapience, à cette fin que notre levain ne corrompe toute la masse et ne rende fade le sel même qui est en nous.

Montrons-nous disciples obéissants du Seigneur, tels qu'il nous veut avoir, à savoir humbles, pauvres, du tout vides de notre sagesse, pleins de zèle d'apprendre, toutefois ne sachant rien ou ne voulant rien savoir, sinon ce qu'icelui nous enseignera, et, davantage, fuyant comme poison mortel, tout ce qui est étrange et hors de sa doctrine.

Je veux aussi venir au-devant de ceux qui reprendront mon intention, que je suscite de terribles bruits et combats pour une chose de néant, et que je décide ces querelles par dissensions sanglantes ; car je sais bien qu'il y en aura assez de tels qui me traiteront de cette sorte.

Cette réponse leur soit faite : Vu que de propos délibéré et obstiné la vérité de Dieu est assaillie, il ne faut nullement souffrir qu'on en ôte rien, tant peu que ce soit ; et ce n'est une chose de néant ou qu'on doive mépriser, de voir ainsi furieusement éteindre la lumière de Dieu par les ténèbres et obscurités du diable.

Davantage, cette cause est de plus grande importance que plusieurs ne pensent. Cependant toutefois, celui qui n'acquiesce point aux erreurs et folles opinions des autres, ce n'est pas à dire qu'il discorde opiniâtrement jusqu'à effusion de sang, comme ils interprètent faussement.

J'ai repris la curiosité folle de ceux qui débattoient ces questions, lesquelles, de fait, ne sont autre chose que tourments d'esprit ; mais après qu'ils ont remué cette ordure, il faut que leur témérité soit réprimée, afin qu'elle ne gagne par-dessus la vérité.

Or, je ne sais si je l'ai pu faire : toutefois, je l'ai bien voulu, et tout ce que j'avois de bon, je l'ai donné de bon coeur.

Si les autres ont quelque meilleure chose, qu'ils la donnent au profit commun.

De Bâle, 1556.