Il naquit à Noyon, ville ancienne et célèbre de Picardie, l'an 1509, le 10 de juillet, d'une maison honnête et de moyennes facultés. Son père s'appeloit Girard Calvin, homme de bon entendement et conseil, et pour cela fort requis ès maisons des seigueurs circonvoisins ; à raison de quoi, sondit fils, dès son jeune âge, fut tant mieux et libéralement nourri, aux dépens de son père, toutefois, en la compagnie des enfants de la maison de Mommor, auxquels aussi il fit compagnie aux études à Paris.
Il étoit dès lors d'un singulier esprit, et surtout fort consciencieux, ennemi des vices et fort adonné au service de Dieu, qu'on appeloit pour lors ; tellement que son coeur tendoit entièrement à la théologie, qui fut aussi cause qu'on le pourvut bénéfice en l'Église cathédrale de Noyon.
Toutefois, son père se résolut de le faire étudier aux lois ; et lui aussi de sa part, ayant déjà, par le moyen d'un sien parent et ami, nommé maître Pierre Robert, autrement Olivetanus, qui, depuis, a traduit la Bible d'hébreu en françois, imprimée à Neufchâlel, goûté quelque chose de la pure religion, à se distraire des superstitions papales ; qui fut cause qu'outre la singulière révérence qu'il portoit à son père, il s'accorda d'aller à Orléans pour cet effet, là où lisoit pour lors un excellent homme, nommé Pierre de L'Étoile, depuis président en la cour de Parlement à Paris, sous lequel il profita tellement en peu de temps, qu'on ne le tenoit pour écolier, mais comme l'un des docteurs ordinaires ; comme aussi il éloit plus souvent enseigneur qu'auditeur, et lui fut offert de le passer docteur pour rien, ce que toutefois il refusa.
Et pource que lors l'Université de Bourges étoit aussi en bruit à cause de cet excellent jurisconsulte André Alciat, qui lors y enseignoit, il le voulut bien voir et ouïr aussi.
Cependant il ne Iaissoit de vaquer aux saintes lettres, avec tel fruit et si heureusement, heureusement, tous ceux auxquels il plaisoit à Dieu de toucher le coeur pour entendre que c'étoit des différends émus pour le fait de la religion, non seulement portoient affection singulière, mais l'avoient déjà en admiration l'érudition et zèle qui étoit en lui.
Entre autres qu'il habitoit - pour lors à Bourges, il y avoit un excellent personnage, Allemand, professeur de lettres grecques, nommé Melchior Volmar, duquel je me souviens d'autant plus volontiers, que c'est celui même qui a été mon fidèle précepteur gouverneur de toute ma jeunesse, dont je louerai Dieu toute ma vie.
Ce bon personnage, voyant que Calvin avoit faute des lettres grecques, fit tant qu'il s'appliqua à les apprendre, à quoi aussi il lui servit beaucoup comme lui-même en a rendu témoignage en lui dédiant ses Commentaires sur la seconde Épître de saint Paul aux Corinthiens, et lui faisant cette reconnaissance de l'appeler son maitre et enseigneur.
Sur ces entrefaites, son père va mourir, qui fut cause que, abandonnant ses études de lois, il retourna à Noyon et depuis à Paris ; là où, nonobstant sa jeunesse, il ne fut guère sans être connu et honoré de tous ceux qui avoient quelque sentiment de vérité.
Lui, de sa part, prenant dès lors résolution de se dédier du tout à Dieu travailloit avec grand fruit, tellement qu'étant advenue émeute à Paris, du temps d'un recteur nommé M. Copus, il fut envoyé en cour pourchasser quelque provision, là où il fut connu et très-bien recueilli de ceux qui avoient quelque droite affection et jugement en ces affaires.
Enfin, voyant le pauvre état du royaume de France, il délibéra de s'en absenter pour vivre plus paisiblement et selon sa conscience.
Il partit donc de France l'an 1534, et celle même année fit imprimer, à Bâle, sa première Institution, comme un apologétique adressé au feu roi François, premier de ce nom, pour les pauvres fidèles persécutés, auxquels à tort on imposoit le nom d'anabaptistes, pour s'excuser envers les princes protestants des persécutions qu'on leur faisoit.
Il fit aussi un voyage en Italie, où il vit Mme la duchesse de Ferrare, encore vivante, grâce à Dieu; laquelle l'ayant vu et ouï, dès lors - jugea ce qui en étoit, et toujours depuis, jusques à sa mort, l'a aimé et honoré comme un excellent organe du Seigneur.
A son retour d'Italie, laquelle il ne fit que voir, il passa à la bonne heure par cette ville de Genève, qui, peu de temps auparavant, avoit reçu l'Évangile par la prédication de maître Guillaume Farel, et ne prétendoit rien moins que d'y faire sa demeure, mais seulement d'y passer pour tirer à Bâle et peut-être à Strasbourg ; mais le Seigneur, voulant lors se préparer chemin à tant de bien qu'il vouloit départir à son Église par le moyen d'icelui, mit au coeur dudit Farel de le retenir; ce qui lui fut très-difficile ; tellement qu'après les prières, il en fallut venir jusqu'aux, adjurations.
Adonc il accorda de demeurer, non pas pour prêcher, mais pour lire en théologie. Et advint tout ceci l'an 1536, au commencement de septembre.
Étant ainsi déclaré docteur en cette Église avec légitime élection et approbation, il dressa un bref Formulaire de confession et de discipline pour donner quelque forme à cette Église nouvellement dressée.
Il fit aussi le Catéchisme, qu'on peut bien appeler l'un de ses excellents ouvrages, et qui a fait un merveilleux fruit, étant si bien recueilli, que de françois il a été depuis traduit en hébreu, pour gagner les juifs ; en grec et en latin, pour les écoles; même en italien, allemand, anglois, écossois, flamand et espagnol ; pour toutes ces nations.
Ces heureux commencements déplurent grandement à Satan et aux siens, qui ne faillirent pas, comme il n'étoit malaisé sur les premiers changements d'état et de religion, de s'opposer à la pratique de l'Evangile, combien qu'elle eût été jurée par tous ceux de cette ville.
M. Calvin, d'autre part, comme il avoit un esprit vraiment héroïque, s'opposa fort et ferme aux séditieux avec ledit M. Farel et un autre bon personnage, nommé Couraut, aussi ministre de cette Eglise, aveugle des yeux corporels, mais clairvoyant des yeux de l'esprit, lequel aussi ledit Calvin avoit attiré de Bâle, là où il s'éloit retiré à cause des ardentes persécutions de la France.
L'issue fut telle, que le Seigneur, voulant tout d'un coup retirer ses serviteurs, de la presse, purger cette ville de certains mutins qui abusoient du nom de l'Evangile, planter son nom ailleurs et finalement façonner son serviteur par une expérience des choses qui depuis lui ont grandement servi, il fut ordonné, la plus grande part du conseil surmontant la meilleure, que les dessusdits sortiraient dans vingt-quatre heures, pour n'avoir voulu administrer la cène en une cité ainsi troublée et mêlée.
Cela étant annoncé au dit Calvin, sa réponse fut, que s'il eût servi aux hommes, il serait mal récompensé ; mais qu'il avoit servi à celui qui, au lieu de mal récompenser ses serviteurs, payoit ce qu'il ne devoit point.
Et c'étoit à bon droit qu'il parloit ainsi, car il avoit ensuivi l'exemple de saint Paul, en servant à l'Église à ses propres coûts et dépens. Il se relira donc, au grand regret de tous les bons, premièrement à Bâle, puis à Strasbourg, là où étant recueilli comme un trésor par ces excellents hommes M. Martin Bucer, Capito, Iledio et autres, qui pour lors reluisoient comme perles précieuses en l'Eglise de Dieu, il y dressa une Eglise françoise, y établissant même la discipline ecclésiastique, ce que jamais toutefois les Allemands n'ont pu obtenir jusqu'à présent pour leur Eglise.
Il lisait aussi en théologie avec grande admiration d'un chacun, et lors il commença d'écrire sur saint Paul, dédiant son Commentaire sur l'Épître aux Romains à M. Simon Grinée, tenu le plus docte des Allemands, et son grand ami.
Il eut aussi cet heur, entre autres, qu'il ramena à la foi un fort grand nombre, d'anabaptistes qu'on lui adressoit de toutes parts, et entre autres un nommé Jean Stordeur, de Liège, lequel étant décédé de peste à Strasbourg quelque temps après, il prit sa veuve à femme, nommée Idellette de Bure, femme grave et honnête, avec laquelle il a depuis paisiblement vécu jusques à ce que Notre-Seigneur la retira à soi, l'an 1548, sans avoir eu aucuns enfants.
En ce même temps furent tenues en Allemagne quelques journées impériales, sur le fait de là religion, à Worms el à Ratisbonne, èsquelles Calvin fut élu des premiers par l'avis de tous les théologiens allemands, où il se porta tellement que sa renommée fut grande parmi les adversaires même, et Philippe Mélanchton, entre autres, le prit dès lors en singulière amitié, qui a toujours duré depuis, et dès lors l'appeloient ordinairement le Théologien, par un singulier honneur.
Cependant le Seigneur exerçoit ses jugements à Genève, punissant expressément lesquels, étant en état de syndique 1538, avoient été cause de déchasser Calvin et Farel, tellement que l'un d'iceux, étant coupable coupable sédition et se voulant sauver par une fenêtre,se creva soi-même ; un autre, ayant commis un meurtre, fut décapité par justice; les deux autres, convaincus de certaine déloyauté contre l'état de la ville, s'enfuirent et furent condamnés en leur absence.
Cette écume étant vidée de la Ville, Calvin commença d'être regretté, et fut redemandé, par plusieurs ambassades ambassades Genève et par l'intercession des seigneurs de Zurich, aux seigneurs de Strasbourg, qui en firent difficulté.
Calvin, d'autre part, voyant le fruit qu'il faisoit à Strasbourg, n'y vouloit nullement consentir, combien que, pour témoigner l'affection qu'il portoit à la ville, dès l'an 1539, un an après son bannissement, il avoit maintenu la cause d'icelle, ou plutôt de la vérité de Dieu, contre le cardinal Sadolet par une longue et docte épître qui se trouve imprimée parmi ses oeuvres.
Enfin il fallut venir jusques aux menaces du jugement de Dieu s'il n'obéissoit à cette vocation, de sorte que, au grand regret desdits seigneurs de Strasbourg, et surtout de M. Bucer et de ses autres compagnons, il fut accordé à Genève pour quelque temps.
Mais y étant arrivé et reçu de singulière affection par ce pauvre peuple reconnoissant reconnoissant faute et affamé d'ouïr son fidèle pasteur, il fut retenu pour toujours. A quoi s'accordèrent enfin lesdits seigneurs de Strasbourg, à la charge, toutefois, qu'ils le tenoient toujours pour leur bourgeois.
Ils vouaient qu'il retînt le revenu d'une prébende qu'ils lui avoient assignée pour ses gages de professeur.
Mais, comme il étoit un homme du tout éloigné de cupidité des biens de ce monde, jamais ils ne purent tant faire qu'il en retînt la valeur d'un denier. Par ainsi, il fut rétabli derechef à Genève l'an 1541, le 13 de septembre, là où incontinent il dressa l'ordre et la discipline ecclésiastique, qui y est toujours demeurée ferme depuis, nonobstant que Satan et ses adhérents aient fait tous leurs efforts pour l'abolir.
Or, qui voudrait ici déclarer par le menu tous les travaux que cet excellent personnage a depuis soutenus par l'espace de vingt-trois ans et par dedans et par dehors, il y aurait matière d'un bien gros volume.
Car s'il y eut jamais ville rudement assaillie de Satan et courageusement défendue durant ce temps, ç'a été Genève : l'honneur en appartient à un Dieu seul ; mais il se peut et doit bien dire que Calvin a été l'instrument de la force et vertu d'icelui. S'il est question de vigilance, jamais Satan et les siens ne le prirent à dépourvu et qu'il n'en ait ou averti le troupeau devant le coup, ou préservé sur-le-champ.
S'il faut parler d'intégrité, il est encore à naître qui lui a vu faire faute en son office, fléchir tant soit peu pour homme vivant, avoir varié en doctrine ni en vie, ni jamais calomnié personne.
S'il faut mettre en avant le travail, je ne crois point qu'il se puisse trouver son pareil. Outre ce qu'il prêchoit tous les jours de semaine en semaine, le plus souvent et tant qu'il a pu il a prêché deux fois tous les dimanches ; il lisoit trois fois la semaine en théologie, il faisoit les remontrances au consistoire, et comme une leçon entière tous les vendredis en la conférence de l'Écriture que nous appelons congrégation; et a tellement continué ce train sans interruption interruption la mort, que jamais il n'y a failli une seule fois, si ce n'a été en extrême maladie.
Au reste, qui pourrait raconter ses autres travaux ordinaires et extraordinaires ? Je ne sais si homme de notre temps a eu plus à ouïr, à répondre et à écrire, ni de choses de plus grande importance.
La seule multitude et qualité de ses écrits suffit pour étonner tout homme qui les verra, et plus encore tous ceux qui les liront.
Et ce qui rend ses labeurs plus admirables, c'est qu'il avoit un corps si débile de nature, tant atténué de veilles et de sobriété par trop grande, et, qui plus est, sujet à tant de maladies, que tout homme qui le voyoit n'eût pu penser qu'il eût pu vivre tant soit peu ; et, toutefois, pour tout cela, jamais n'a cessé de travailler travailler et nuit après l'oeuvre du Seigneur, et n'oyoit rien moins volontiers volontiers ses amis que les prières et exhortations qu'on lui faisoit journellement journellement qu'il se donnât quelque repos.
J'en alléguerai seulement deux exemples.
L'an 1559, étant assailli et merveilleusement pressé d'une fièvre quarte, il a, ce nonobstant, bâti sa dernière Institution chrétienne au plus fort de cette maladie, et, qui plus est, traduite en françois d'un bout à l'autre.
Pareillement en ses dernières maladies, qui étoient la pierre, la goutte, les hémorrhoïdes, une fièvre phihisique, difficulté d'haleine, outre son mal ordinaire de la migraine, il a traduit lui-même de bout en bout ce gros volume de ses Commentaires sur les quatre derniers livres de Moïse, reconféré la translation du premier, fait ce livre sur Josué et revu la plus grand part de la translation et des annotations du Nouveau Testament ; de sorte qu'il n'a jamais cessé de dicter que huit jours devant sa mort, la voix même défaillant.
Outre les peines innumérables et propres à sa charge, en toutes les difficultés et périls où s'est trouvée celle pauvre cité, assaillie par dedans par plusieurs mutins et désespérés citoyens, tourmentée par dehors en cent mille sortes, menacée des plus grands rois et princes de la chrétienté, d'autant qu'elle a toujours été le refuge et la défense de tous les pauvres enfants de Dieu affligés en France, Italie, Espagne, Angleterre, ou ailleurs, il a fallu que Calvin ait soutenu le plus pesant fardeau.
Bref, il pouvoit bien dire, avec saint Paul : « Qui est celui qui est troublé, que je n'en brûle ? »
Et n'étoit point sans cause que chacun avoit son refuge à lui, car Dieu lui avoit tant départi de prudent et bon conseil, que jamais homme ne se trouva mal de l'avoir suivi, mais bien en ai-je trop vu qui sont tombés en extrêmes inconvénients pour ne l'avoir voulu croire.
Cela s'est ainsi trouvé par infinies expériences ; mais surtout es séditions advenues l'an 48, 54 et 55, pour rompre la discipline de l'Église, èsquelles s'étant mis tout nu au travers des épées dégainées, par sa seule présence et parole il a tellement enrayé les plus désespérés mutins, qu'ils étoient contraints de donner gloire à Dieu.
Le pareil se montra en la conspiration catilinaire qui fut faite la même année 55, pour meurtrir en une nuit tous les François, par le capitaine capitaine la ville, nommé Amied Perrin et ses complices; laquelle conjuration ayant attiré une infinité de dangers et travaux, à la fin le Seigneur, par sa grande grâce et par la prudence de son serviteur, a conduite à telle issue qu'on la voit, c'est-à-dire, en la plus grande tranquillité et félicité qu'ait jamais sentie celle cité.