TRAITÉ PAR LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE LES AMES VEILLENT ET VIVENT APRÈS QU'ELLES SONT SORTIES DES CORPS

CONTRE L'ERREUR DE QUELQUES IGNORANTS QUI PENSENT QU'ELLES DORMENT JUSQUES AU DERNIER JUGEMENT.

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Ils mettent aussi en avant ce qui est dit en l'Épître aux Hébreux des Pères anciens : « Tous ceux-ci sont morts selon la foi, n'ayant point reçu les promesses, mais les saluant de loin, et confessant qu'ils étoient étrangers et hôtes en la terre ; car ceux qui disent ces choses montrent bien qu'ils cherchent un pays. Et certes s'ils eussent eu mémoire de celui duquel ils étoient partis, ils avoient temps pour y retourner. Mais maintenant ils en désirent un meilleur, c'est le céleste. »

Voici donc comme nos dormeurs forment leur bel argument : S'ils désirent le pays céleste, ils ne le possèdent donc pas. Mais nous le formons ainsi : S'ils désirent, ils ont donc être ; car le désir n'est point sans que quelqu'un désire.

Or, je voudrais arracher seulement ceci d'eux : il faut qu'il y ait sentiment de bien et de mal, là où il y à désir, lequel ou il faut qu'il suive ce qui montre apparence de bien, ou qu'il fuie ce qui semblera être mauvais.

Ils disent que ce désir est résident en Dieu. Mais, je vous prie, pourroit-on penser ou forger une chose plus ridicule ? Car de fait, il faut bien que de ces deux points nous en gagnions l'un, ou que Dieu désire chose meilleure que ce qu'il a, ou qu'il y a quelque chose en Dieu qui n'est pas de Dieu.

Cela me donné conjecture que ces gens se jouent en une chose sérieuse et d'importance. Mais encore laissons tout cela : que signifie le temps ou le loisir de retourner ? Qu'ils retournent donc en leur bon sens, et qu'ils oyent chose meilleure que cette opinion fantastique qu'ils ont eue jusques à présent.

L'Apôtre parle d'Abraham et de sa postérité, lesquels habitèrent hors de leur pays entre les étrangers, et ne s'en falloit pas beaucoup qu'ils ne fussent comme bannis ou bien comme loagers, à grand' peine ayant des tentes ou logettes pour couvrir leurs corps selon le commandement fait à Abraham par le Seigneur ; qu'il sortit hors de sa terre et abandonnât ses parents.

Dieu leur avoit promis ce qu'il n'avoit encore manifesté ; Ainsi ils saluèrent les promesses de bien loin ; et sont trépassés en foi certaine que quelquefois il adviendrait que Dieu accomplirait ses promesses ; selon laquelle foi ils ont confessé qu'ils n'avoient point de siège ou habitation ferme en la terre, et qu'ils avoient un pays hors de la terre, lequel ils appétoient, à savoir au ciel ; Et en la fin du chapitre, il signifie que tous ceux qu'il a là racontés n'ont point reçu la dernière promesse, afin qu'ils ne vinssent à perfection sans nous.

Que si nos dormeurs eussent observé la propriété de cette parole, ils n'eussent jamais ému tant de troubles. C'est merveille comme ils ont les yeux si aveuglés au milieu d'une si grande clarté; Mais on se doit encore plus ébahir qu'ils nous donnent du pain pour des pierres.

C'est à dire, quand ils veulent pousser ; ils soutiennent ; Or, quant à ce qui est récité de Tabitha es Actes des Apôlres ils pensent que c'est un ferme appui pour eux, Icelle ayant été disciple de Jésus-Christ ; pleine de bonnes oeuvres et aumônes ; a été ressuscitée par saint Pierre.

Ils disent qu'on fait tort à Tabitha, si nous disons vrai que les âmes séparées du corps vivent en Dieu et avec Dieu, d'autant qu'elle a été retirée de la compagnie de Dieu et de cette vie bienheureuse ; pour retourner en cette hier de maux ; comme si on ne pouvoit rétorquer cela même contre eux.

Car soit qu'elle dormît, soit qu'elle ne fût rien ; toutefois elle étoit bienheureuse ; pour ce qu'elle étoit morte au Seigneur. II ne lui étoit donc expédient de retourner en cette vie, laquelle elle avoit parachevée.

Ils ont embrouillé ce noeud ; qu'ils le défassent les prermiers s'ils veulent ; car c'est bien raison qu'ils obéissent à la loi laquelle ils imposent aux autres. Toutefois il nous sera bien facile de le délier : Quelque condition qui nous soit préparée après la mort, ce que saint Paul dit de soi est transféré à tous fidèles; à savoir : « Que mourir nous est gain ; et vaut mieux être avec Christ. »

Et toutefois saint Paul dit d'Épaphrodite, qui sans doute étoit du nombre des fidèles ; que Dieu avoit eu pitié de lui, d'autant qu'il avoit été délivré d'une grande maladie et retourné en convalescence. Ces gens-ci, qui traitent les mystères de Dieu avec si peu de sobriété et révérence, diraient de cette miséricorde et compassion que ce seroit cruauté.

Mais quant à nous, nous disons et confessons que c'est miséricorde, d'autant que la miséricorde de Dieu a ses degrés. Ceux qui sont élus sont sanctifiés, et ceux qui sont sanctifiés sont glorifiés.

Le Seigneur donc n'exerce-t-il pas sa miséricorde, quand il nous sanctifie de plus en plus ? Disons un peu; si la bonne volonté de Dieu est qu'il soit magnifié en nos corps par la vie, comme dit saint Paul, n'est-ce point miséricorde ?

Que sera-ce, que ce n'est point à nous de donner loi à Dieu pour faire des miracles ? et c'est assez si la gloire de l'auteur reluit en iceux. Que sera-ce, si nous disons que Dieu, en ce faisant, n'avoit point égard aux commodités de Tabitha, mais aux pauvres qui pleuroient et montroient les robes qu'elle leur faisoit, aux prières desquels elle a été ressuscitée ?

Car saint Paul pensoit que cette raison de vivre lui suffîsoit, combien qu'il lui valût mieux, d'aller au Seigneur ; et après avoir dit que Dieu avoit eu compassion d'Epaphrodite, il ajoute : « Et non-seulement de lui, mais aussi de moi, afin que je n'eusse tristesse sur tristesse, ».

Allez maintenant et prenez querelle contre Dieu de ce qu'il a rendu aux pauvres une femme soigneuse de subvenir aux nécessités dés pauvres. Car combien que la raison de cette oeuvre ne nous apparaisse point, toutefois Jésus-Christ a bien mérité ceci, d'être glorifié en notre vie et en notre mort, vu qu'il est mort et ressuscité, afin qu'il domine sur les vivants et sur les morts.

Ils prennent aussi David pour défenseur de leur cause, qui toutefois est très-bon patron de la nôtre. Mais c'est avec une telle impudence et sans aucun sens commun, que j'ai honte et me fâche de réciter plusieurs arguments qu'ils empruntent de lui. Néanmoins, nous réciterons fidèlement ceux que nous avons ouï qu'ils usurpent.

Premièrement, ils osent alléguer celui-ci : ce j'ai dit : « Vous êtes dieux , et êtes tous enfants du Très-Haut. Toutefois vous mourrez ainsi qu'hommes », etc.

Et voici l'exposition qu'ils donnent : Que les fidèles voirement sont dieux et enfants de Dieu ; néanmoins ils meurent et tombent comme les réprouvés, en sorte que la condition des uns et des autres est semblable, jusqu'à ce que les agneaux seront séparés d'avec les boucs.

Nous répondons ce que Jésus-Christ nous a enseigné, que ceux qui sont là appelés dieux, ce sont ceux auxquels là parole de Dieu a été donnée, c'est-à-dire les ministres de Dieu, à savoir les juges qui portent le glaive en la main, lequel ils ont reçu de Dieu.

Et quand encore l'interprétation de Jésus-Christ nous défaudroit, et quand l'usage de l'Écriture ne feroit point pour nous, si est-ce que le passage même est assez clair de soi, auquel sont repris ceux qui jugent injustement et qui portent faveur aux méchants ; Iceux sont appelés dieux ; d'autant qu'ils représentent la personne de Dieu, en ayant prééminence sur les autres. Mais ils sont admonestés qu'ils auront un juge auquel ils rendront compte de leur office.

Oyons le second passage qu'ils allèguent, « L'esprit d'icelui se départira et rétournera en sa terre; En ce jour-là périront toutes leurs cogitations ; » Là, ils prennent l'esprit pour vent ; que l'homme s'en ira en terre, c'est-à-dire, il ne sera rien sinon terre.

Toutes ses cogitations périront, lesquelles demeureraient, si l'homme avoit une âme. Mais quant à nous, nous ne sommes point si subtils, ains nous appelons une chacune chose par son nom.

Nous appelons esprit esprit ; lequel étant départi de l'homme, l'homme retourne en sa terre de laquelle il est pris, comme nous avons amplement déclaré. Il reste à voir que signifie, que ses cogitations périssent. Nous sommes admonestés de ne mettre notre fiance aux hommes, laquelle doit être immortelle. Car elle seroit incertaine et peu ferme, vu que la vie des hommes passe, légerement.

Pour signifier cela, le prophète a dit que leurs cogitations périssent, c'est-à-dire que tout ce qu'ils machinoient et entreprenoient durant leur vie est dissipé et s'en va en fumée.

Comme il est dit ailleurs : « Le méchant le verra et en sera marri, il grincera les dents et sera transi ; le désir des méchants périra, » Et au lieu de périr, il est dit ailleurs, sera dissipé : « Le Seigneur dissipe les conseils des gens. » Item : «Prenez conseil conseil et il sera dissipé. » Ce que la vierge Marie a signifié par circonlocution en son cantique : « Il a déconfi les orgueilleux en la pensée de leur coeur, »

Ils amènent, puis après, ce troisième passage : « Il a eu recordation qu'ils sont chair, et un esprit allant et ne retournant plus », et débattent que ce mot esprit est mis pour vent, comme bien souvent il est pris ; en quoi ils n'entendent pas que non-seulement ils abolissent l'immortalité des âmes, mais aussi retranchent l'espérance de là résurrection.

Car s'il y a résurrection, il est bien certain que l'esprit retourné, et s'il ne retourne points la résurrection est ôtée. Par quoi il vaut mieux qu'ils prient que cette inadvertance ne leur soit imputée ; que de poursuivre opiniâtrement à ce qu'une demande si inique et perverse leur soit octroyée.

Et ceci soit dit seulement afin que tous voient quelle ouverture nous avons pour échapper, si nous ne pensions qu'à réfuter leurs arguments ; car nous confessons volontiers que ce mot de vent convient bien en cet endroit.

Nous accordons que les hommes sont un vent allant et venant. Que s'ils tirent cela à leur fantaisie, ils errent, ignorant les Ecritures qui ont cette façon de signifier, par un tel circuit de paroles, maintenant la fragilité et imbécillité de la condition humaine, maintenant la brièveté de cette vie.

Quand Job dit de l'homme que c'est une fleur qui sort et est coupée et qui s'enfuit comme une ombre, qu'a-t-il voulu décrire, sinon que l'homme est caduc et fragile, et semblable à une fleur flétrissante ?

Il est aussi ordonné à Isaïe de crier que « toute chair est foin, et que toute sa gloire est comme une fleur d'herbe ; que le foin est séché et que la fleur est flétrie, mais que là parole du Seigneur est ferme et permanente à jamais. »

Or sus donc, que ceux-ci recueillent en un mot que l'âme de l'homme sèche et flétrit, et qu'ils soient plus clairvoyants que ce lourd pêcheur qui prouve que tous fidèles sont immortels, d'autant qu'ils sont régénérés d'une semence incorruptible, à savoir de la parole de Dieu, laquelle est ferme et demeure éternellement.

Or , l'Ecriture appelle fleur caduque et vent passant, ceux qui mettent leur fiance en cette vie, lesquels ont établi en ce monde une habitation perpétuelle, et pensent régner sans fin, et qui ne regardent point la fin par laquelle la condition sera changée, et faudra partir pour aller ailleurs.

Desquels aussi le prophète dit : « Nous avons fait alliance avec la mort, nous avons accordé avec l'enfer. » Se moquant de leur vaine espérance, il n'attribue point à vie ce qui leur est un commencement d'une mort mauvaise, et afferme qu'ils prennent fin ét meurent : comme ainsi soit qu'il vaudrait beaucoup mieux pour eux de n'être point que d'être ainsi.

Il y a une chose semblable en un autre psaume : « Comme un père bénin a pitié de ses enfants, le Seigneur a eu pitié de ceux qui le craignent ; car il connoît de quoi nous sommes faits, et se recorde que nous sommes poudre. Les jours de l'homme sont comme foin, il fleurira comme la fleur des champs. Car l'esprit passera par-dessus elle, et elle ne subsistera point, et ne connoîtra plus son lieu. »

Que s'ils afferment de ces paroles que l'esprit périt et s'évanouit, je leur dénonce derechef qu'ils se gardent bien de faire ouverture aux épicuriens si aucuns s'élèvent pour corrompre la foi qu'eux et nous avons de la résurrection, comme de fait il y a trop grand nombre de tels moqueurs ; car par cette même raison ils feront cet argument, que l'esprit ne retourne point au corps, vu qu'il est dit qu'il ne connoîtra plus de lieu.

Mais ils le diront et le recueilleront faussement ; car les passages de la résurrection répugnent apertement à une telle façon d'argumenter. Et ceux aussi concluent mal, lesquels ont un argument commun avec eux.

Ce qui est dit en l'Ecclésiastique est presque semblable : « Le nombre des jours de l'homme pour la plupart sont cent ans, et nul n'a la connoissance arrêtée de son trépas. Comme une goutte d'eau de la mer ou un grain de sablon au prix du gravier, ainsi sont peu les années au jour d'éternité. Pourtant le Seigneur est bénin et patient vers les hommes et épand sur eux sa miséricorde. »

Or donc, il faut qu'ils confessent que le prophète a bien eu une autre intention que celle qu'ils songent que Dieu, par sa bonté, a eu pitié de ceux qu'il a avoués pour siens, qu'ils ont être seulement par sa miséricorde ; et s'il retire sa main un bien peu d'eux, ils retourneront en poudre de laquelle ils ont été pris.

Puis après il ajoute une brève description de la vie humaine, la comparant à une fleur, laquelle verdoyante aujourd'hui, n'est toutefois autre chose que du foin pour le lendemain.

Que s'il eût dit que l'esprit de l'homme périt et tombe à néant, encore n'eût-il pas par cela fortifié leur erreur ; car quand nous disons que l'esprit de l'homme est immortel, nous n'affermons point qu'il puisse subsister contre la main de Dieu ou être ferme sans la vertu d'icelui.

Jà ne plaise à Dieu que nous blasphémions en telle sorte. Mais nous disons que l'esprit est fermé, et soutenu par là main et bénédiction de Dieu. Ainsi Irénée maintient l'immortalité de l'esprit avec nous, et nonobstant il veut que nous apprenions que de nature nous sommes mortels ; et que Dieu seul est immortel.

Il dit aussi en cette façon : « Afin que ne soyons quelquefois enflés et remplis de vain orgueil comme ayant la vie de nous-mêmes ; et en soyons élevés fièrement contre Dieu ; et apprenions par expérience que c'est de la grandeur d'icelui ; et non point de nôtre nature, que nous avons ferme et éternelle persévérance ; »

Voilà donc quelle est notre bataille contre David, lequel ils nous font si fort adversaire ; Or, il dit que l'homme déchet et périt si le Seigneur ôte de lui sa miséricorde ; et nous, nous enseignons qu'il est ferme et soutenu par là bénignité et vertu de Dieu ; et la raison est que Dieu est seul immortel; et tout ce qui est de vie est de lui.