TRAITÉ PAR LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE LES AMES VEILLENT ET VIVENT APRÈS QU'ELLES SONT SORTIES DES CORPS

CONTRE L'ERREUR DE QUELQUES IGNORANTS QUI PENSENT QU'ELLES DORMENT JUSQUES AU DERNIER JUGEMENT.

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Tout ainsi que je n'emploierai pas grand'peine à bien polir cette disputation, aussi donnerai-je bon ordre que les lecteurs connoîtront facilement quelle est mon intention par une simple perspicuité.

Et de fait, de quelque chose qu'on veuille dresser quelque dispute, combien qu'il soit grandement utile que le fait qui est débattu soit bien entendu de celui qui le met par écrit, et déclaré ouvertement et facilement au lecteur, afin que le premier n'outrepasse ses limites et n'extravague loin de son propos, ou que l'autre ne s'égare dedans le champ même de la dispute, sans tenir certain chemin ; toutefois cela doit être principalement et bien diligemment observé en tous différends, vu qu'il n'est point ici seulement question d'avoir souci d'enseigner, mais aussi j'ai affaire avec un ennemi, lequel (comme sont coutumièrèment les esprits des hommes) ne souffrira jamais d'être vaincu, si ce n'est par force, et ne confessera point qu'il soit vaincu tant qu'il aura de quoi se jouer, et tant qu'il pourra plaisanter par cavillations, répugnances et tergiversations.

Or, c'est ci un fort bon moyen pour presser de près et serrer l'adversaire, à celle fin qu'il n'échappe quand le principal point de tout le différend sera si bien spécifié, et si clairement expliqué et amené au milieu, qu'on le puisse tirer au combat main à main comme sur le fait présent.

Notre différend donc est de l'âme de l'homme, laquelle aucuns confessent bien être quelque chose ; mais depuis que l'homme est mort, ils pensent, qu'elle dort jusques au jour du jugement, auquel elle se réveillera de son somme sans mémoire, sans intelligence et sentiment quelconque.

Les autres ne concèdent rien moins que ce soit une substance, mais disent que c'est seulement une vertu de vie, laquelle est menée d'agitation par le soufflement de l'artère ou des poumons ; et pour ce qu'elle ne peut subsister sans un corps, elle meurt et périt ensemble avec le corps, jusqu'à ce que l'homme ressuscite tout entier.

Mais, quant à nous, nous maintenons que l'âme est une substance, et que vraiment elle vit après la mort du corps comme étant garnie de sens et intelligence, et nous nous faisons forts de prouver l'un et l'autre par évidents témoignages de l'Écriture.

Rejetons tout ce qui est de la prudence humaine, laquelle songe beaucoup de choses de l'âme, toutefois qu'elle n'en entend rien qui soit pur et droit. Rejetons aussi les philosophes, lesquels comme ils ont accoutumé presque en toutes choses de discorder, et ne mettent jamais mesure ni fin aux dissensions, aussi débattent-ils grandement entre eux en cet endroit, en sorte qu'à grand'peine en trouvera-t-on deux qui s'accordent, quelque opinion qu'on suive.

Quant aux facultés de l'àme, Platon en a fort bien traité dans quelques passages ; et sur tous autres, Aristote en a disputé fort subtilement. Mais, si on veut savoir d'eux et de toute la troupe des sages que c'est de l'âme et dont elle est, on perdra sa peine, combien qu'ils en ont eu beaucoup plus pure et droite opinion que ces rustres-ci qui se vantent d'être disciples de Jésus-Christ.

Mais avant que passer plus outre, il leur faut ôter toute occasion de combattre pour les mots, laquelle ils pourroient empoigner de ce que quelquefois nous appellerons esprit et âme indifféremment ce de quoi il est maintenant question ; quelquefois nous en oserons prononcer distinctement comme de choses diverses, car tel est l'usage de l'Écriture de prendre ces mots diversement.

En quoi plusieurs s'abusent, car, n'ayant nul égard à cette diversité de signification, ils empoignent la première qui leur vient en fantaisie, et la maintiennent opiniâtrément.

Quelquefois ils ont lu ce mot d'âme pour la vie. Ils ont cette opinion qu'elle se doit toujours prendre ainsi, et le soutiennent avec aigreur. Mais si quelqu'un objecte à rencontre ce que dit David : "Leur âme sera bénite en la vie", interpréteront-ils que la vie est bénite en la vie ?

Semblablement, si on leur produit le passage de Samuel : "Par ta vie et par la vie de ton âme ", diront-ils qu'il n'est rien signifié par ces mots ? Nous savons donc que ce mot d'âme est bien souvent mis pour la vie, comme en ces passages : "Mon âme est en mes mains ?" Item : "Pourquoi déchirerai-je ma chair à belles dents et porte mon âme enmesmains ?"

Item : "L'àme n'est elle en mes mains ?" Item : " L'àme n'est elle plus précieuse que la viande ?" Item : " Fou, ton âme te sera ôtée cette nuit ", et autres semblables, lesquels ces meurtriers d'âmes ont toujours en la bouche.

Si est-ce toutefois qu'ils n'ont de quoi se glorifier si grandement pour cela; car ils dévoient considérer que ce mot d'âme est là pris par métonymie pour la vie, d'autant que l'âme est la cause de la vie et que la vie consiste par l'âme ; et c'est une figure laquelle les petits enfants apprennent entre leurs rudiments en l'école.

Mais qui ne s'ébahiroit de la folle arrogance de ces rustres, lesquels se persuadent quelque grande chose d'eux, et veulent que les autres en fassent estime, et cependant il faut qu'on leur apprenne les figures et formes de parler ?

Nous savons aussi que, pour une raison quasi semblable, l'âme est prise pour la volonlé et désir, à savoir d'autant qu'elle est le siège de la volonté et du désir.

En ce sens, il est dit que l'âme de Jonathan étoit liée à l'âme de David ; et l'âme de Sichem adhéra à Dina, fille de Jacob.

Item, saint Luc dit : «Et la multitude de ceux qui croyoient étoit d'un coeur et d'une âme.» Au reste, quand il est dit : « Mon âme, bénis le Seigneur; Mon âme magnifie le Seigneur ; Dis à mon âme : je suis ton secours »,

qui est celui qui ne voit bien que telles phrases hébraïques contiennent une grande efficace, et que par icelles il y a quelque chose davantage exprimé que s'il étoit dit simplement sans adjection : Bénis le Seigneur ; Je magnifie le Seigneur ; Dis-moi : je suis ton secours ?

Quelquefois l'âme est simplement prise pour la personne ou homme ayant âme, comme quand il est dit que « Septante-six âmes descendirent avec Jacob en Egypte ; item : « L'âme qui aura péché mourra » ; item : « L'âme qui sera allée aux magiciens et devins mourra de mort», etc.

Aucunes fois elle est prise pour le souffle qui donne respiration aux hommes, et auquel réside le mouvement vital du corps. C'est ainsi que je prends ces passages : « Anxiété m'a saisi, combien combien mon âme soit encore tout entière en moi » ; item : « Son âme est en lui » ; item : « Que l'âme de l'enfant retourne dedans ses entrailles.»

Et davantage, l'Écriture use de celte façon de parler, que « l'âme se départ », au lieu que nous disons coutumièrement « rendre l'âme » ; comme quand il est dit de Rachel : « Et au département département son âme (car Rachel se mouroit), elle appela le nom de l'enfant Benoni. »

Nous savons aussi que ce mot esprit, entre les Latins , signifie souffle et vent, ce qu'on peut voir aussi au mot duquel usent les Grecs. Nous savons qu'en Isaïe il est pris pour une chose vaine et de néant. « Nous avons conçu, dit-il, et avons travaillé comme si nous eussions enfanté esprit.»

Et bien souvent il est pris pqur ce que l'esprit de Dieu a régénéré en nous ; car, quand saint Paul dit que l'esprit convoite contre la chair, il n'entend pas que l'âme bataille contre la chair, ou la raison contre la sensualité ; mais l'âme même, en tant qu'elle est gouvernée par l'esprit de Dieu, combat contre soi en tant qu'elle est encore vide de l'esprit de Dieu et adonnée à ses cupidités.

Or, nous savons que quand ces deux mots, âme et esprit, sont conjoints ensemble, par l'âme est signifiée la volonté, et par l'esprit, l'entendement. Ainsi dit lsaïe :

« Mon âme t'a désiré de nuit; aussi je veillerai après toi du matin, et mon esprit dedans moi.»

Autant en veut entendre saint Paul, quand il prie que les Thessaloniciens aient l'esprit, l'âme et le corps entiers, qui soient conservés sans reproche en la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ car il veut dire que toutes leurs pensées et volontés soient droites, et qu'ils n'abandonnent point leurs membres pour être instruments d'iniquité à péché.

Il faut prendre en ce même sens ce que l'apôtre aux Hébreux dit, que « la parole de Dieu est vive et pleine d'efficace, et plus pénétrante que tout glaive à deux tranchants, et atteint jusques à la division de l'âme et de l'esprit, et aussi des jointures et des moelles, et discerne les cogitations du coeur. »

Toutefois, en ce dernier passage, aucuns aiment mieux par l'esprit entendre cette essence en laquelle est la raison et la volonté, de laquelle nous disputons maintenant; et par l'âme, le mouvement vital, et les sens que les philosophes appellent supérieurs et inférieurs.

Mais vu que l'un et l'autre signifient en plusieurs passages l'essence immortelle qui est cause de la vie en l'homme, qu'ils ne prennent point sur les mots occasion de débattre, mais qu'ils entendent que la chose est, de quelque nom qu'elle soit appelée et signifiée.

Maintenant montrons combien cela est véritable.

Or nous commencerons par la première création dé l'homme, en laquelle nous considérerons quel il a été fait dès le commencement.

La sainte histoire nous récite quelle a été la délibération de Dieu, avant que l'homme fût créé, de le former à son image et semblance. Ces paroles ne peuvent nullement être entendues du corps, auquel combien qu'une oeuvre admirable de Dieu apparoisse par-dessus tous autres corps créés, toutefois on n'y voit point reluire aucune image de Dieu.

Car qui est-ce qui parle ainsi : « Faisons l'homme à notre image et semblance ?» C'est Dieu, qui est esprit. Il ne peut être représenté par aucune forme corporelle.

Or, tout ainsi qu'une image corporelle qui nous représente le visage d'une personne, doit proposer au vif tous les linéaments et traits, à celle fin que de la peinture ou gravure nous puissions concevoir tout ce qui peut être contemplé de celui qu'elle représente, aussi cette image de Dieu doit par sa semblance présenter à nos esprits quelque appréhension de la connoissance de Dieu.

Je sais bien ce qu'aucuns d'entr'eux babillent, disant que l'image de Dieu se rapporte à la domination qui est donnée à l'homme sur les bêtes, pource que l'homme, en cet endroit, a quelque chose de semblable avec Dieu , qui a domination sur toutes choses ; auquel erreur Chrysostôme même est tombé, s'égarant d'une trop grande véhémence à réfuter les anlhropomorphites.

Mais l'Écriture ne peut souffrir qu'on se joue ainsi d'elle ; car afin que nul ne constituât cette image en la chair de l'homme, Moïse récite que le corps a été premièrement formé du limon de la terre, en sorte toutefois qu'il ne représentoit aucune image de Dieu.

Puis après il dit que respiration de vie a été ajoutée à ce corps formé de la poudre de la terre, afin que lors premièrement l'image de Dieu commençât à reluire en l'homme, quand il seroit accompli en toutes ses parties.

Mais quelqu'un dira : Quoi donc ! penses-tu que cette respiration de vie soit l'image de Dieu ? Non point ; combien que je le pourrois bien dire avec plusieurs autres, et possible que cela ne seroit point trop mal dit ; car quel mal y auroit-il si je disois que différence auroit été mise par la parole de Dieu, par laquelle différence cette respiration de vie fut distinguée des âmes des bêtes ?

Car d'où est-ce que les âmes des autres animaux ont leur origine ? Voici que Dieu dit : « Que la terre produise âme vivante », etc. Ainsi ce qui est issu de la terre s'en aille en terre; mais l'âme de l'homme n'est point de la terre, ains de la bouche du Seigneur, c'est-à-dire d'une vertu secrète.

Mais je ne m'arrête point à cela, dis-je, afin qu'ils ne m'en fassent la guerre ; ains je veux obtenir ceci seulement, que l'image de Dieu est hors de la chair. Autrement ce ne seroit pas une fort grande louange à l'homme d'avoir été fait à l'image de Dieu, ce qui nous est néanmoins si grandement loué et tant de fois répété par les saintes Écritures.

Car, je vous prie, quel besoin étoit-il d'introduire Dieu délibérant en soi-même, et comme mettant en conseil, s'il eût dû faire quelque chose vulgaire ? Car quant à toutes autres choses, il a seulement dit qu'elles fussent, et elles ont été faites ; mais quand il vient à cette image, comme s'il eût voulu montrer une épreuve singulière, il appelle en conseil sa sagesse et sa vertu, et délibère en soi-même avant qu'il mette la main à la besogne.

Moïse donc a-t-il tant curieusement affecté sans propos ces façons de parler, lesquelles, empruntées de l'usage commun des hommes, selon la petite capacité de nos esprits, qui sommes comme enfants bégayants, nous représentent le Seigneur, duquel la grandeur et sagesse est incompréhensible à toutes créatures ?

Mais plutôt n'a-t-il pas, en parlant ainsi, magnifiquement loué l'image de Dieu, laquelle reluit en l'homme ? Et ne se contentant point de l'avoir dit une fois, il le répète souvent.

Quelques rêveries qu'apportent ici ou les philosophes ou ces baguenaudiers, nous avons cela, que rien ne peut porter, l'image de Dieu sinon l'esprit, comme de fait Dieu est esprit.

Il ne faut point ici procéder par conjectures ni faire inquisition en quoi cette image ressemble à son original, vu que nous pouvons facilement apprendre cela de l'Apôtre, lequel en nous commandant de vêtir le nouvel homme, lequel est renouvelé en connoissance, selon l'image de celui qui l'a créé, montre clairement quelle est cette image ou en quoi elle consiste.

Et ailleurs aussi quand il dit : « Vêtez le nouvel homme qui est créé selon Dieu en justice et sainteté de vérité. »

Toutes lesquelles choses, quand nous les voulons comprendre en un mot, nous disons que l'homme a été, selon l'esprit, fait participant de la bonté, sagesse et justice de Dieu.

L'auteur de l'Ecclésiastique et l'auteur de la Sapience ont suivi ceci. Le premier, divisant l'homme en deux parties, à savoir le corps pris de la terre, et l'âme, selon laquelle il représente l'image de Dieu, a compris en bref ce que Moïse avoit décrit au long : « Dieu, dit-il, a créé l'homme et l'a fait selon son image. »

Le second, voulant montrer par déclaration à quoi tendoit l'image de Dieu, dit que l'homme a été fait en incorruption comme étant créé à l'image de la semblance de Dieu.

Je ne presserais point nos adversaires par l'autorité de ces auteurs, s'ils ne nous les mettaient en avant, lesquels toutefois nous doivent être en quelque révérence sinon comme canoniques, au moins comme anciens, comme saints et reçus par la voix de plusieurs.

Mais encore laissons-les là ; retenons cette image de Dieu en l'homme, laquelle ne peut avoir son siège sinon en l'esprit, Mais oyons maintenant ce que l'Écriture dit plus ouvertement de l'àme, quand saint Pierre parle du salut des âmes, et dit que les désirs charnels bataillent contre l'àme, et commande que nous purifiions nos âmes, et appelle Jésus-Christ évoque de nos âmes : que voudroit-il signifier, s'il n'y avoit des âmes pour être sauvées, lesquelles seroient assaillies des méchants et pervers désirs lesquelles fussent purifiées, et lesquelles dussent être gouvernées par Jésus-Christ, leur évêque ?

Et nous lisons en l'histoire de Job : « Combien plus en ceux qui demeurent en niaison niaison et le fondement desquels est de terre. »

Si nous considérons cela de bien près, il le faut entendre de l'âme, lar quelle habite en ce corps de terre ; car, il n'a point appelé l'homme vaisseau de terre, mais il a dit qu'il habitait en un vaisseau de terre, comme voulant dire que la meilleure partie de l'homme, qui est l'âme, étoit contenue en ce domicile terrien.

Ainsi dit saint Pierre : « Je cuide que ce soit chose juste, tandis que je suis en ce tabernacle, de vous inciter par admonition admonition sachant que le démolissement de. mon tabernacle est prochain. »

Certes, si nous ne sommes grandement stupides, nous pouvons entendre par cette forme de parler, que ce qui est au tabernacle est quelque chose, et que ce qui est dépouillé du tabernacle est aussi quelque chose.

L'auteur de l'Épître aux Hébreux met une semblable distinction manifeste entre la chair et l'esprit, quand il nomme pères de notre chair ceux desquels nous avons été engendrés, et appelle Dieu seul père des esprits.

Et un peu après, ayant appelé Dieu roi de la céleste Jérusalem, il ajoute pour citoyens les anges et les esprits des justes parfaits.

Aussi je ne vois point comment on puisse autrement entendre ce que dit saint Paul : « Puisque nous avons ces promesses, nettoyons-nous nettoyons-nous toutes ordures de la chair et de l'esprit. »

Car il appert assez qu'il n'y a point là une comparaison entre la chair et l'esprit comme entre choses contraires, ainsi qu'il a accoutumé ailleurs, vu qu'il attribue souillure à l'esprit ; comme ainsi soit que par ce mot d'esprit il signifie, en d'autres passages, une vraie pureté, j'amène encore un autre lieu, combien que je voie déjà que ceux qui voudront calomnier auront incontinent leur recours à leurs gloses.

Car, quand il dit : « Qui est-ce des hommes qui sait les choses de l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui. » Pareillement aussi, « Nul n'a connu les choses de Dieu, sinon l'esprit de Dieu, » il pouvoit bien dire que l'homme connoît les choses qui sont en lui ; mais il a appelé de ce mot la partie en laquelle réside la vertu de penser et entendre ; et aussi quand il dit « que l'esprit de Dieu rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants-dé Dieu », n'a-t-il pas usé d'une même propriété de parler ?

Mais encore pour les convaincre il ne falloit qu'un seul mot ; car nous savons combien de fois l'erreur des sadducéens a été condamné par la voix de Jésus-Christ, une partie duquel erreur étoit, qu'ils disoient qu'il n'y a point d'esprit : comme saint Luc écrit es Actes.

Les propres mots sout : « Les sadducéens disent qu'il n'y a point de résurrection, ni ange, ni esprit ; mais les pharisiens confessent l'un et l'autre. »

Je crains qu'ils n'amènent ici une cavillation, que ceci se doive entendre du Saint-Esprit ou des anges, à laquelle objection il est bien facile de répondre, car il a mis les anges à part, et il est certain que ces pharisiens n'avoient presque nulle connoissance du Saint-Esprit.

Et ceux qui entendent la langue grecque connoîtront mieux ceci, car, sans ajouter aucun article, saint Luc a dit esprit, ce que sans doute il eût ajouté s'il eût parlé du Saint-Esprit.

Que si ceci ne leur ferme la bouche, je ne vois point par quel moyen ils puissent être amenés ni tirés, sinon que par aventure ils ne veuillent dire que l'opinion des sadducéens n'est point là condamnée eu ce qu'ils nieient l'esprit, ni celle des pharisiens approuvée en ce qu'ils affermoient le contraire.

Mais les paroles mêmes de saint Luc obvient à cette cavillation ; car, après avoir mis la confession de saint Paul, qu'il étoit pharisien, il ajoute cette opinion des pharisiens.

Il faut donc dire, ou que saint Paul a usé d'une simulation rusée et malicieuse (ce qui ne doit être aucunement reçu en confession de foi), ou bien qu'il étoit de même opinion avec les pharisiens touchant l'esprit.

Or, si nous ajoutons foi aux histoires, ceci étoit autant certain et résolu entre les apôtres, comme la résurrection des morts ou quelque autre semblable article de notre foi.

Je n'aurai honte d'amener ici les paroles de Polycarpe, qui étoit homme vraiment tendant au martyre, tant en ses dits qu'en ses faits, lequel aussi a été disciple des apôtres, et a si purement enseigné aux autres ce qu'il avoit appris d'iceux, que jamais il n'a souffert que quelque quelque fût mêlé parmi.

Ce saint personnage donc, entre beaucoup de paroles excellentes qu'il prononça au milieu des flammes, dit que ce jour-là il seroit présenté devant la face de Dieu en esprit.

En ce même temps, Mélito, évêque de Sardes, homme de semblable sincérité, composa un livre du corps et de l'àme, lequel si nous avions aujourd'hui, je n'aurais que faire de travailler maintenant sur cette matière.

Or, cette opinion a été si bien reçue en ce temps-là heureux, que Tertullien la met entre les communes et premières conceptions de l'esprit, lesquelles on appréhende communément de nature.

Combien que nous ayons déjà combattu par plusieurs raisons, lesquelles dévoient (ce me semble) du tout abattre ce qu'ils débattoient, à savoir, que l'àme ou l'esprit de l'homme est une substance distincte du corps ; toutefois, ce que nous ajouterons maintenant rendra ceci encore plus certain.

Car je viens à ce que j'avois proposé en second lieu, à savoir, que cette même âme demeure survivante après la mort du corps, ayant sens et intelligence. Or, quiconque pense que j'afferme ici quelque autre chose que l'immortalité de l'àme, s'abuse bien.

Car ceux qui confessent que l'àme vit, et quant il la dépouillent de tout sens, forgent une àme qui n'a rien du tout de l'àme, ou bien divisent l'àme de soi-même, vu que sa nature (sans laquelle elle ne peut aucunement consister) est de se remuer, sentir, avoir vigueur, entendre, et (comme dit Tertullien) que le sens est l'àme de l'âme.

Apprenons donc à connoître des Ecritures saintes cette immortalité de l'âme.

Quand Jésus-Christ exhorte les siens de « ne craindre point ceux qui tuent les corps, et ne peuvent rien sur l'âme, ains qu'ils craignent celui, lequel quand il aura tué lé corps, peut aussi envoyer l'àme en la géhenne du feu » , ne veut-il pas signifier que l'àme est survivante après la mort ?

Or, Dieu a usé bénignement envers nous, en ce qu'il n'a point abandonné nos âmes à l'appétit de ceux-ci, qui les tuent si facilement, ou pour le moins s'efforcent de le faire. Les tyrans mettent à la torture, rompent, brûlent, pendent, mais c'est seulement le corps;

Il n'y a que Dieu seul qui ait puissance sur l'âme pour l'envoyer en la géhenne du feu.

Ainsi donc, ou l'àme demeure après la mort ; ou ceci est faux, que les tyrans n'ont nulle puissance sur l'âme. Ils répondent sur ceci (comme j'entends) que l'âme voirement est occise pour le présent, quand on met à mort le corps, mais elle ne périt point, pource que le temps viendra qu'elle ressuscitera.

Or, s'ils veulent échapper par ce moyen, il faut qu'ils accordent que le corps aussi ne périt point, d'autant qu'il ressuscitera ressuscitera et pource que tous deux sont conservés au jour du jugement, ni l'un ni l'autre ne périt.

Et toutefois Jésus-Christ confesse que le corps est occis, et témoigne que l'àme demeure sauve. Il use de cette manière de parler touchant sa mort même, disant : « Détruisez ce temple-ci, et je le relèverai en trois jours. »

Or, disoit-il cela du temple de son corps. Par laquelle raison il exempte l'àme de leur puissance, laquelle aussi, lui étant prochain de la mort, il recommande es mains de son Père, comme saint Luc écrit, et comme David avoit prédit ; et saint Etienne, à son exemple, dit : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit, »

N'ont-ils pas bien ici de quoi gazouiller que Jésus-Christ recommande son âme à son Père, et saint Etienne à Jésus-Christ, pour être gardée au jour de la résurrection ?

Mais les paroles signifient bien autre chose, principalement celle de saint Etienne; et saint Jean ajoute de Jésus-Christ qu'ayant incliné son chef, il rendit l'esprit ; lesquelles paroles ne peuvent regarder à l'haleine ou à l'agitation des poumons.

Saint Pierre ne montre point moins évidemment que les âmes ont être et vie après la mort, quand il dit que Jésus-Christ a prêché à ceux qui étaient en chartre, à savoir aux esprits ; et non-seulement aux esprits des fidèles, auxquels il a prêché rémission du salut, mais aussi des infidèles, auxquels il a annoncé confusion.

Car il me semble que ce passage, qui a tourmenté beaucoup d'esprits, doit être ainsi interprété, et ai cette confiance de le persuader ainsi à toutes gens de bien.

Car après avoir parlé de l'abjection de là croix de Jésus-Christ, et montré que tous fidèles doivent être faits conformes à l'image d'icelui, afin qu'ils ne tombassent en désespoir, il fait tout incontinent mention de la résurrection, pour donner à entendre quelle fin doivent avoir les tribulations.

Car il récite que Jésus-Christ n'est point succombé sous la mort, mais, l'ayant subjuguée, s'est montré victorieux. Il déclare cela par ces paroles ; quand il dit que Jésus-Christ a été voirement mortifié en chair, mais vivifié esprit ; et c'est en ce même sens que saint Paul écrit qu'il a souffert en l'humilité de la chair, mais est ressuscité par la vertu de l'esprit.

Or, afin que les fidèles entendissent que la vertu même leur appartenoit, il ajoute que Jésus-Christ a déployé cette vertu envers les autres, et non-seulement envers les vivants, mais aussi envers les morts ; davantage, non-seulement envers ses serviteurs, mais aussi envers les incrédules et les contempteurs de sa grâce.

Au reste, il faut entendre que c'est un propos où il y a quelque chose à dire, et l'un des deux membres défaut, il y a plusieurs exemples es Écritures saintes de cette même façon, et principalement quand plusieurs sentences sont recueillies sous une conclusion, comme on voit être ici fait.

Et ne faut point qu'aucun s'ébahisse que les saints Pères qui attendoient la rédemption qui devoit être obtenue par le Fils de Dieu, étaient en chartre.

Car d'autant qu'ils regardoient de loin la lumière comme sous une nuée et ombre, ainsi que font ceux qui vôient le résidu du jour bien tard et sentent venir le jour devant l'aube, et que la bénédiction de Dieu ne leur étoit encore manifestée, en laquelle ils se reposassent, il appelle leur attente prison ou chartre.

Le sens donc de l'Apôtre est tel, que Jésus-Christ a prêché en esprit aux esprits qui étaient en chartre, c'est-à-dire que la vertu de la rédemption obtenue par JésusChrist est apparue et a été manifestée aux esprits des morts.

Ici défaut l'autre membre qui touchoit les fidèles, lesquels ont connu et goûté ce fruit ; et il exprime l'autre membre des incrédules qui ont reçu ce même message à leur grande confusion ; car ils ont vu qu'il n'y avoit qu'une rédemption, de laquelle se voyant forclos, que pouvoient-ils faire autre chose sinon se désespérer ?