Quant à son vivre ordinaire, chacun sera témoin qu'il a été tellement tempéré, que d'excès il n'y en eut jamais, de chicheté aussi peu, mais une médiocrité louable, hormis qu'il avoit par trop peu d'égard à sa santé, s'étânt contenté par plusieurs années d'un seul repas pour le plus en vingt-quatre heures, et jamais ne prenant rien entre deux ; tellement que tout ce que les médecins lui ont pu persuader quant à ce point, a été qu'environ qu'environ devant sa dernière maladie il prenoit parfois quelque petit de vin, et humoit un oeuf environ le midi.
Ses raisons étoient l'imbécillité de son estomac et la migraine, à laquelle il disoit avoir expérimenté ne pouvoir pouvoir que par une diète continuelle, de sorte que quelquefois je l'ai vu faire entière abstinence jusqu'au deuxième jour.
Étant de si petite vie, il dormoit fort peu, et la plupart du temps étoit contraint de s'échauffer sur son lit, duquel aussi il a dicté la plupart de ses livres, étant en continuel et très-heureux travail d'esprit.
Voilà le train que cet excellent serviteur de Dieu a suivi d'une continuelle teneur, s'oubliant soi-même pour servir à Dieu et au prochain en sa charge et vocation.
Cependant il n'a su tant faire que Satan ne lui ait dressé toutes les calomnies les plus effrontées du monde; mais ce n'est point chose nouvelle, car c'est le salaire que le monde a rendu de tout temps à ceux qui l'ont voulu retirer de perdition.
Je ne répondrai point à ceux qui l'appellent hérétique, et pire qu'hérétique, duquel ils ont forgé un nouveau nom de calvinistes ; car sa doctrine fournit de réponses au contraire plus que suffisantes.
Aucuns l'ont chargé d'ambition; mais s'ils en peuvent alléguer un seul argument, je suis content de passer condamnation.
Y a-t-il homme qui ait suivi plus grande simplicité en exposition d'Écriture ? toutefois, qui a plus eu de quoi se faire valoir, s'il eût voulu profaner profaner par subtilités et vaines ostentations ? Il vouloit tout gouverner, disent-ils.
Ô vilaine et fausse impudence !
Quelle prééminence a-t-il jamais cherchée ? et s'il en eût cherché, qui l'eût empêché d'en avoir ? Avec qui eut-il jamais débat du premier ou second lieu ? Quand on lui a déféré ce qui appartenoit aux dons et grâces que Dieu avoit mises en lui, quand a-t-il été vu changé tant soit peu ? Quand se trouvera-t-il avoir jamais abusé de sa charge et autorité envers le moindre du monde ? Quand a-t-il entrepris ni fait chose sans l'avis ou contre l'opinion de ses compagnons ?
Bref, quelle différence avons-nous jamais vue entre lui et nous, sinon qu'il nous surpassoit tous en toute humilité entre autres vertus, et en ce qu'il prenoit seul plus de peine que nous tous ? Y avoit-il homme plus simplement habillé ni plus modeste en toute contenance ? Y avoit-il maison, pour la qualité d'un tel homme, je ne dis point moins somptueusement, mais plus pauvrement meublée ?
Si on ne m'en croit, et dix mille témoins avec moi, au moins que les petites facultés de son frère et seul héritier, et l'inventaire de tous ses biens en soient crus, et il se trouvera que toute sa succession (y compris même ses livres, qui ont été chèrement vendus â cause de sa mémoire très-précieuse à toutes gens doctes) ne passe point deux cents écus.
Ce sera aussi pour répondre à ces effrontés calomniateurs qui se sont débordés jusqu'à le faire les uns un usurier, les autres un banquier, chose si ridicule et si faussement controuvée, que tout homme qui l'a jamais tant soit peu connu ne demandera jamais défense contre un tel mensonge.
Il a été si fort avaricieux, qu'ayant en somme toute six cents florins de gages, qui ne reviennent jusques à trois cents livres tournois, il a même pourchassé d'en avoir moins, et les comptes de cette seigneurie en feront foi.
Il a été si [peu] convoiteux des biens de ce monde, qu'étant prisé, voire même honoré et de rois et de princes et seigneurs de plusieurs nations, et même leur ayant dédié ses ouvrages, je ne sache (elle saurais, à mon avis, s'il etoit autrement) que jamais il en ait reçu à son profil vingt écus.
Aussi avoit-il la sacrée parole de Dieu en telle révérence, qu'il eût mieux aimé mourir que de s'en servir d'appât en ambition ambition avarice.
Il a dédié ses livres ou à quelques personnes privées, en reconnoissance de quelque bienfait ou d'amitié ; comme un docte et singulièrement Commentaire sur le livre de Sénèque touchant la vertu de la clémence, lequel il fit à Paris à l'âge de vingt-quatre ans, elle dédia à un dès seigneurs de Mommor, avec lesquels il avoit eu ce bien d'être nourri, non pas, toutefois, à leurs dépens.
Le semblable est de ses Commentaires sur l'Épître aux Romains, dédiés à Simon Grinée ; sur la première aux Corinthiens ; au seigneur marquis Caraciol ; sur la seconde, à Melchior Volmar, son précepteur grec ; sur la première aux Thessaloniciens, à Mathurin Cordier, son régent au collège de Sainte-Barbe, à Paris, en sa première jeunesse ; sur la seconde, à Benoît Textor, son médecin ; sur l'Épitre à Tite, à ses deux singuliers et compagnons en l'oeuvre du Seigneur, M. Guillaume Farel et M. Pierre Viret ; et le livre des Scandales, à Laurent de Normandie, son ancien et perpétuel ami.
Quant aux autres dédiés à quelques rois, ou princes, ou républiques, but étoit d'encourager les uns, par ce moyen à persévérer en la protection des enfants de Dieu, et y inciter les autres.
Par quoi, aussi, quand il a vu que tels personnages faisoient tout le contraire, il n'a point fait difficulté d'ôter leurs noms pour y en mettre d'autres ; ce qui est, toutefois, seulement advenu en deux préfaces.
Voilà quant à ce crime d'avarice.
Autres, tout au contraire, l'ont fait prodigue et joueur, mais aussi à propos que ceux qui l'ont chargé de paillardise.
Quant à la prodigalité et ce qui s'en ensuit, au moins ses livres feront foi, jusqu'à la fin du monde, de ses passe-temps et de l'impudence de tels menteurs.
Quant à la paillardise, ce serait merveilles qu'homme ait osé se déborder jusques à forger cette calomnie, n'étoit que c'est une chose tout accoutumée contre les plus excellents serviteurs de Dieu.
Mais il est à naître qui jamais en ait même soupçonné celui dont nous parlons en lieu où il ait conversé.
Il a vécu environ neuf ans en mariage en toute chasteté. [Sa] femme étant décédée, il a demeuré en viduité l'espace d'environ seize ans et jusques à la mort. En tout ce temps-là, qui a jamais aperçu le moindre signe du monde d'une telle et si indigne tâche ?
Et qui eût été la vilaine si effrontée qui eût osé penser à regarder sans vergogne un tel front, si vénérable, et aux hommes qui le regardoient toute pureté et gratuité ? Qui a été plus rigoureux ennemi de toute paillardise ?
Il est vrai que le Seigneur exercé sur ce fait en des personnes qui le touchoient de près. Il est encore pis advenu en la maison de Jacob et David, qu'à celui dont nous parlons, parlons, d'une façon trop plus étrange.
Mais qu'a gagné Satan en cet endroit sur ce fidèle serviteur de Dieu, sinon honte et vergogne contre soi-même au dernier jour devant le siège du fils de Dieu, et dès maintenant contre ceux qu'il a attirés pour en tirer occasion de scandale ?
Les paillardises, adultères et incestes sont choses tenues pour passe-temps et exercices de ces malheureux, que l'un des plus grands scandales qu'ils trouvent es églises réformées, c'est qu'on y punit les paillards et adultères.
Cependant, s'il s'est trouvé quelque tel scandale au milieu de nous, encore qu'il soit rigoureusement puni, ils ont là gorge ouverte pour nous accuser ; en quoi faisant, s'ils disoient vrai, que feroient-ils autre chose que nous blâmer de ce que nous leur ressemblerions ?
Mais, sans entrer en ces discours, il faut, veuillent ou non, qu'ils confessent que les larrons ne s'assemblent point là où sont les potences, et que, pour vaquer à telles choses, il faudrait plutôt demeurer avec ceux-là où tel crime est vertu.
Pour revenir à mon propos, il se trouvera trouvera le fidèle serviteur de Dieu a montré un singulier exemple à tous les hommes du monde de condamner ce vilain et puant vice, tant en eux-mêmes qu'en autrui, attendu que quand il s'en est trouvé de coupables, il n'a eu, sans aucune acception de personnes, égard quelconque qu'à Dieu et à son Église; et ne dis rien en ceci de quoi tout le monde ne porte un vrai témoignage devant Dieu.
Il y en a eu d'autres qui l'ont appelé irréconciliable, et même sanguinaire, ce qu'aucuns ont voulu modérer, l'appelant trop sévère.
La défense est bien aisée, Dieu merci ! et ne serait nécessaire, n'étoit qu'il est bon que les uns soient repris de leur perversité, et les autres avertis de leur ingratitude envers Dieu.
J'ai dit au commencement ce que je dis encore, c'est qu'il n'eut jamais ennemis que ceux qui ne l'ont pas connu ou qui ont fait guerre ouverte à Dieu.
J'alléguerai témoignage de cela, une preuve plus que suffisante, c'est qu'à grand'peine se trouvera-t-il homme de notre temps et de sa qualité auquel Satan ait fait plus rude guerre en toutes sortes d'outrages ; mais il ne se trouvera point qu'il en ait jamais occupé ni cours ni plaids, encore moins qu'il en ait poursuivi vengeance aucune; aussi n'eut jamais maison ni héritage, ne se mêla de trafic ni négociation quelconque.
Bien est vrai que quand on s'est bandé contre la doctrine de Dieu qu'il annonçoit, il n'en a jamais rien quitté, et a pourchassé, selon les saintes lois ici établies, que les moqueurs de Dieu fussent traités selon leurs démérites.
Mais, qui seront ceux qui reprendront cela, sinon ceux qui transforment l'une des vertus les plus rares et exquises, en un vice par trop commun et dommageable ? Cependant, que sera-ce si je dis, et je le puis dire en vérité, qu'une partie de ceux-là même auxquels il lui a été force de s'opposer pour ce que dessus, dessus, honoré sa constance par leur propre témoignage ?
J'en pourrais nommer trois pour le moins , que je ne nommerai toutefois, deux desquels étant menés au supplice pour leurs crimes, ne se pouvoient soûler, à la vue de tout le peuple, de l'honorer et remercier jusques à la dernière issue, l'appelant leur père, de la présence, avertissements et prières duquel ils se crioient être indignes, pour n'avoir écouté ses remontrances paternelles.
Le tiers, étant en son lit malade à la mort, après avoir été durant sa vie le conseil de tous les débauchés, ne se pouvoit jamais persuader que Dieu lui eût pardonné, si son fidèle serviteur, qu'il avait tant offensé, ne lui avoit aussi pardonné; tant s'en faut que ceux-ci l'aient argué, je ne dis pas de cruauté, mais de sévérité trop grande.
Je confesse qu'il a toujours remontré aux magistrats combien l'acception des personnes étoit détestable devant Dieu ; qu'il falloit tenir la balance égale ; que Dieu avoit en abomination , non-seulement ceux qui condamnoient l'innocent, mais aussi ceux qui absolvoient le coupable.
Mais si c'est vice de parler ainsi et de le pratiquer, il faudra donc condamner le Saint-Esprit, qui eu a donné la sentence ; ou, si c'est le contraire, il faut que tels blasphémateurs, qui appellent l'ordonnance [de] Dieu cruauté, aient la bouche close.
Mais, disent-ils, il a été trop rigoureux aux adultères et aux hérétiques. Je pourrois bien répondre, ce qui est vrai, comme toute la ville le sait, qu'il ne jugea jamais personne, car ce n'étoit point son état, et il n'y pensa oncques ; et, si on lui a demandé avis, non point pour confondre les états que Dieu a distingués, mais pour être réglés selon la parole du Seigneur, je sais bien que je serai avoué quand je dirai qu'on n'a pas toujours suivi son conseil.
Mais, laissant cela, que pourront alléguer tels miséricordieux censeurs, quand je leur dirai ce qui est vrai, c'est qu'il n'y eut jamais république bien policée en laquelle l'adultère n'ait été jugé digne de mort; et que, cependant, il ne se trouvera point qu'un simple adultère ait été puni, en celle cité, de peine capitale.
Quant aux hérétiques, où est, je vous prie, cette grande rigueur ? où est-ce que ce sanguinaire a montré un sanglant naturel ? il y a peu de villes de Suisse et d'Allemagne où l'on n'ait fait mourir des anabaptistes , et à bon droit ! ici, on s'est contenté de bannissement.
Bolsec y a blasphémé contre la providence de Dieu ; Sébastien Châteillon y a blasonné les livres mêmes de la sainte Écriture ; Valentin y a blasphémé contre l'essence divine; nul de ceux-là n'y est mort ; les deux ont été simplement bannis, le tiers en a été quille pour une amende honorable à Dieu et à la seigneurie.
Où est cette cruauté ?
Un seul, Servet, a été mis au feu.
Et qui en fut jamais plus digne que ce malheureux, ayant, par l'espace de trente ans, en tant et tant de sortes blasphémé contre l'éternité du Fils de Dieu, attribué le nom de Cerberus à la trinité des trois personnes en une seule essence divine ; anéanti le baptême des petits enfants ; accumulé la plupart de toutes les puantises que jamais Satan vomit contre la vérité de Dieu ; séduit une infinité de personnes ; et, pour le comble de malédiction, n'ayant jamais voulu ni se repentir, en donnant à vérité, par laquelle tant de fois il avoit été convaincu, ni donner espérance de conversion ?
Et, s'il en faut venir aux jugements des Églises, qui ne doit plutôt approuver ce que les Églises de toute l'Allemagne, et nommément Philippe Melancthon, renommé pour sa douceur, en a non-seulement mais aussi publié par écrit, à la louange d'une telle et si juste exécution ?
Pour la fin de ce propos, ceux qui trouvent un tel acte mauvais, ne sauraient mieux montrer ni leur ignorance, en blâmant ce qui mérite singulière louange; ni leur témérité, quand ils s'en attachent à celui qui n'a fait office que de pasteur fidèle, avertissant le magistrat de son devoir, s'efforçant par tous moyens de ramener un tel malheureux à quelque amendement; finalement, n'oubliant rien pour empêcher qu'une telle peste n'infectât [le] troupeau.
Il y en a d'autres qui l'ont trouvé par trop colère. Je ne veux point faire d'un homme un ange.
Ce nonobstant, pource que je sais combien Dieu s'est merveilleusement servi même de cette véhémence, je ne dois taire ce qui en est, et que j'en sais.
Outre son naturel enclin de soi-même à colère, l'esprit merveilleusement prompt, l'indiscrétion de plusieurs, la multitude variété infinie d'affaires pour l'Église de Dieu, et, sur la fin de sa vie, les maladies grandes et ordinaires, l'avoient rendu chagrin et difficile.
Mais tant s'en falloit qu'il se plût en ce défaut, qu'au contraire nul ne l'a mieux aperçu, ne l'a trouvé si grand que lui.
Cela soit dit quant à sa vie et conversation en laquelle ce seul défaut que jamais j'aie connu en lui étoit tempéré de si grandes et tant aimables vertus, et si peu ou point accompagné [d']autres vices qui ont accoutumé de le suivre, que nul ami n'en demeura oncques offensé, ni de fait ni de paroles.
Mais quant au public, concernant la charge que Dieu lui avoit commise, c'est là où il faut que j'admire la grande sagesse de Dieu, tournant toutes choses à sa gloire, surtout en ses organes et instruments plus singuliers.
Ceux qui ont vu et connu à quelles gens il a eu affaire le plus souvent, les choses que Dieu a déclarées et faites par lui, les circonstances des temps et des lieux, ceux-là peuvent juger de quoi une telle véhémence, dis-je, vraiment prophétique, servi et servira à toute la postérité.
Et ce qui le rendoit plus admirable étoit que, n'ayant et ne cherchant rien moins que ce qui est tant requis par ceux qui se veulent faire craindre par une apparence extérieure, il falloit que les plus obstinés et pervers fléchissent sous la grande vertu de Dieu, environnant son fidèle et irrépréhensible serviteur.
Ceux qui liront ses écrits et chercheront droitement la gloire de Dieu, y verront reluire cette majesté dont je parle.
Quant à ceux qui traitent aujourd'hui la religion comme les affaires politiques, plus froids que glace aux affaires de Dieu, plus enflammès que feu en ce qui concerne leur particulier, et qui appellent colère tout ce qui est dit plus franchement qu'il ne leur plaît ; comme il n'a jamais lâché de plaire à telles gens, aussi ferai-je conscience de m'amuser à leur répondre.
Que diroient donc ces sages gens et si attrempés (pourvu qu'il ne soit question que de Dieu), s'ils avoient senti de plus près une telle colère ?
Je m'assure qu'ils s'en fussent aussi mécontentés, comme je m'estime et estimerai heureux tout le temps de ma vie d'avoir ouï d'une si grande et si rare vertu, en public et en particulier.
Je ne pourrais jamais être las de me consoler, en l'absence d'un tel et si excellent personnage, en le me représentant par le discours de ses vertus tant rares et exquises.
Mais si ne puis-je sans merveilleux regret parachever ce qui reste, et qui ne peut, toutefois, nullement être laissé, attendu que c'est comme la couronne et l'ornement de toute sa vie.
Outre ce que Dieu avoit logé ce grand esprit en un corps imbécile et disposé de soi-même au mal de phthisie, duquel aussi il est mort, les études de sa jeunesse l'avoient fort atténué, et quand il est venu aux affaires, il s'est toujours si peu respecté quant au travail de son esprit, que, sans une grâce spéciale de Dieu voulant bâtir son Église par cet instrument, il lui eût été impossible de parvenir seulement jusques à l'âge que les médecins appellent déclinant.
L'an 1558, étant requis par les seigneurs [de] Francfort de faire un voyage vers eux, pour remédier à quelques troubles survenus en l'Église françoise, recueillie un peu auparavant en ladite ville, au retour de ce voyage, bien long et fâcheux, il eut une fièvre tierce fort âpre, qui fut comme le premier heurt de sa santé ; tellement que, l'an 1559, il fut assailli d'une longue et fâcheuse lièvre quarte, durant laquelle force lui fut, à son grand regret, de s'abstenir de lire et de prêcher.
Mais il ne laissoit de travailler à la maison, quelque remontrance qu'on lui fit, tellement [que] pendant ce temps il commença et paracheva sa dernière Institution chrétienne, latine et françoise, de laquelle nous parlerons en la conclusion.
Cette maladie le laissa tellement débilité, que jamais depuis il n'a pu revenir en une pleine santé.
Il traîna toujours depuis la jambe droite, qui parfois lui faisoit grandes douleurs. Ses anciennes infirmités se rengrégeoient aussi, c'est à savoir ses douleurs de tète, et grandes crudités qui lui causoient une défluxion perpétuelle.
Il étoit assailli des hémorrhoïdes, d'autant plus fâcheuses qu'autrefois par un accident cette partie avoit été fort débilitée. La cause étoit qu'en ne donnant nul repos à son esprit, il étoit en perpétuelle indigestion à laquelle même il ne pensa jamais, qu'étant contraint par la douleur. Les coliques s'ensuivirent, et puis à la fin la goutte et le calcul.
Outre cela, pour s'être efforcé, et par une défluxion érodante, il tomba en crachement de sang, qui le débilitoit à l'extrémité.
Parmi tant de maladies, c'est une chose étrange que cette vivacité d'esprit en étoit plutôt empêchée que diminuée, et cette dextérité de jugement nullemenl altérée.
II y avoit seulement ce mal, que le corps ne pouvoit suivre l'esprit; encore qu'il s'efforçât parfois jusques à ce qu'il fût tellement pressé d'une courte haleine, qu'à grand'peine pouvoit-il porter le mouvement de deux ou trois pas.
Les médecins faisaient, tout dévoir, et lui, de sa part, suivoit leur conseil à toute rigueur, nonobstant ses douleurs et tant de maladies impliquées. Mais c'étoit en vain, comme toujours aussi il le disoit, regardant le ciel et disant souvent ces mots :
- "Seigneur, jusques à quand?"
A la fin donc il demeura tout plat, ayant bien l'usage de parler, mais ne pouvant poursuivre un propos longuement, à cause de sa courte haleine ; ce nonobstant, encore ne cessoit-il de travailler.
Car en cette dernière maladie, comme il a été dit ci-dessus, il a entièrement traduit de latin en françois son Harmonie sur Moïse, revu la traduction de la Genèse, écrit sur ce présent livre de Josué, et finalement revu et corrigé la plupart des annnotations françoises sur le Nouveau-Testament, qu'autres avoient auparavant recueillies.
Outre cela, jamais il ne s'est épargné aux affaires des Églises, répondant et de bouche et par écrit quand il en étoit besoin ; encore que de notre part nous lui fissions remontrance d'avoir plus d'égard à soi.
Mais sa réplique ordinaire étoit, qu'il ne faisoit comme rien ; que nous souffrissions que Dieu le trouvât toujours veillant et travaillant à son oeuvre comme il pourrait, jusques au dernier soupir.
Le 25 d'avril il fit un testament fort bref, comme jamais il n'a abusé même des paroles en tant qu'en lui a été, mais contenant un singulier et excellent témoignage à jamais qu'il a parlé comme il a cru; qui a été cause que volontiers je l'ai inséré de mot à mot, par le consentement de son frère et seul héritier, Antoine Calvin, afin que cet acte demeure à perpétuité, comme il a plu à Dieu que quelques testaments de ses plus excellents serviteurs aient été enregistrés, pour être perpétuels témoignages qu'un même esprit de Dieu les a gouvernés en la vie et en la mort, et puis aussi pour faire mieux connoître l'impudence extrême de ceux qui feroient volontiers croire que sa mort a démenti sa vie.
Et si quelqu'un estime qu'en ceci il y ait rien de contrefait, je ne m'amuserai point à le contredire; seulement je l'admoneste, quiconque il soit, de bien penser que c'est qu'il y aura de ferme en la société humaine, s'il est loisible de révoquer en doute ce qui a été fait en une ville, au vu et su de qui l'a voulu ouïr et savoir.