Nous éplucherons maintenant les linges et drapeaux auxquels ils emmaillottent les âmes endormies, et détremperons le pavot, lequel ils leur font avaler pour les endormir ; car ils ont quelques passages de l'Écriture qu'ils font courir ça et là, lesquels semblent favoriser à ce somne.
Puis après, comme si ce dormir étoit clairement prouvé, ils foudroient contre ceux qui ne consentent point tout incontinent à leur erreur.
Premièrement, ils mettent en avant que Dieu n'a point mis une autre âme en l'homme, laquelle ne lui soit commune avec toutes les bêtes, car l'Écriture attribue également à tous une âme vivante, comme comme il est dit : « Dieu a créé les grandes baleines et toute âme vivante. » Item, « Ils vinrent de toute chair qui a en soi esprit esprit vie, par couples, en l'arche de Noé » ; et autres lieux semblables.
Et quand les saintes Écritures n'en auraient fait aucune mention, toutefois nous sommes clairement admonestés par saint Paul, que cette àme vivante ne diffère en rien de la vie présente, par laquelle ce corps reçoit vigueur et force.
Voici qu'il dit : « Ce qui est semé en corruption ressuscitera en incorruption ; ce qui est semé en mépris ressuscitera en gloire ; ce qui est semé en débilité ressuscitera en force et puissance ; ce qui est semé corps sensuel ressuscitera corps spirituel ; ainsi qu'il est écrit : Le premier homme Adam a été fait en âme vivante, et le dernier Adam en esprit vivifiant. »
Or je confesse bien que l'âme vivante n'est point seulement une fois attribuée aux bêtes, pource qu'elles ont aussi leur vie. Nonobstant, elles vivent d'une façon que ne font pas les hommes.
L'âme vivante en l'homme fait qu'il a sens, prudence, raison et intelligence ; l'âme vivante es bêtes leur donne seulement mouvement et sentiment.
Comme ainsi soit donc qu'il y ait raison, intelligence et volonté en l'àme de l'homme, lesquelles vertus ne sont point annexées au corps, il ne se faut ébahir si elle subsiste sans le corps, et si elle ne périt comme celle des bêtes, les âmes desquelles n'ont sinon des sentiments corporels.
Pour cette cause, saint Paul, après ce poète païen, n'a eu honte de nous appeler appeler de Dieu. Par quoi, qu'ils communiquent maintenant maintenant ils voudront aux bêtes l'âme vivante avec l'homme, l'homme, que, quant au corps, et les bêtes et les hommes ont du tout une même vie ; néanmoins ils ne peuvent faire de cela un degré pour confondre l'âme de l'homme avec celle des bêtes.
Et ne faut point qu'ils nous opposent la sentence de saint Paul, laquelle est plutôt pour nous que contre nous : « Le premier homme Adam a été fait en âme vivante, et, le dernier Adam en esprit vivifiant. »
Car c'est une réponse à l'objection de ceux qui ne pouvoient être persuadés de la résurrection ; car voici l'objection qu'ils faisoient : Comment ressusciteront les morts ? En quel corps viendront-ils ?
Le saint Apôtre, pour venir audevant de cette objection, les prend par cet argument : « Si nous apprenons par usage que la semence qui vit, qui croît, qui rend fruit, a été premièrement morte, pourquoi le corps qui étoit mort ne ressuscitera-t-il comme la semence ? et si le grain nu et sec rapporte fruit plus ample après qu'il aura été mort, et ce par une vertu admirable, laquelle Dieu y a mise, pourquoi est-ce que par la même vertu divine le corps ne ressuscitera d'une meilleure façon qu'il n'étoit mort ? »
Et à cette fin que tu ne t'ébahisses encore, d'où vit l'homme, sinon qu'il a été formé en âme vivante ? Néanmoins, combien que cette âme baille agitation et soutènement à la pesanteur du corps pour quelque temps, si est-ce qu'elle ne lui-donne pas immortalité ou incorruption.
Et tandis aussi qu'elle déploie sa vertu, nonobstant elle n'est pas assez suffisante de soi, sans les aides de boire, manger et dormir, qui sont signes de corruption ; et ne lui baille point un état ferme et constant, en sorte qu'il ne soit sujet tantôt à une inclination inclination tantôt à une autre.
Mais quand le Fils de Dieu nous aura pris avec soi en gloire, il ne sera point seulement corps animal ou vivifié par l'âme, mais spirituel, et tel que notre entendement ne peut penser ni notre langue exprimer.
On voit donc que nous ne serons point autre chose en la résurrection générale, mais que nous serons bien autres, voire si ainsi faut parler. Et ces choses sont dites du corps auquel l'âme administre administre vie sous les éléments de ce monde ; mais quand la figure figure ce monde sera passée, la participation de la gloire de Dieu l'élèvera par-dessus la nature.
On peut bien voir par ceci quel est le vrai et naturel sens de l'Apôtre. Or, saint Augustin, voyant qu'il avoit failli (comme ceux-ci faillent maintenant) en l'explication de ce passage, a depuis reconnu sa faute, et l'a corrigée entre ses rétractations, et beaucoup plus ouvertement en d'autres lieux.
Et il est ici bon que nous alléguions alléguions peu de paroles d'icelui. « Il est bien vrai, dit-il, que l'âme vit au corps animal ou animé ; nonobstant, elle ne vit pas jusque-là qu'elle ôte la mortalité ou corruption.
Mais quant au corps spirituel, quand elle est faite un esprit vif, adhérent parfaitement au Seigneur, elle vivifie en telle sorte, qu'elle fait le corps spirituel, consumant toute corruption et ne craignant aucune séparation.
Davantage, encore que je leur accorde toute choses touchant l'âme vivante (auquel mot je ne m'arrête point, comme j'ai déjà dit ci-dessus), tant y a toutefois que ce siège de l'image de Dieu demeure toujours en son entier, soit qu'ils le nomment ou âme ou esprit, ou bien quelque autre chose.
Et ne sera non plus difficile de repousser l'objection l'objection font du trente-septième chapitre d'Ézéchiel, où le prophète, faisant une description du fait de la résurrection, appelle des quatre vents l'esprit, à cette fin qu'il donne et inspire vie aux os secs.
De là, ils pensent bien faire une bonne conséquence, que l'âme de l'homme n'est autre chose qu'une vertu et faculté de remuement sans substance ; laquelle vertu et faculté s'évanouit bien en la mort, mais se reprend derechef en la résurrection générale.
Comme s'il ne m'étoit semblablement licite de faire une telle illation, à savoir que l'esprit de Dieu est un vent ou une agitation évanouissante, vu qu' Ézéchiel, en la première vision appelle vent ou souffle, au lieu de l'esprit éternel de Dieu.
Mais il sera facile à celui qui ne sera du tout stupide, de résoudre cette difficulté, laquelle ces gens de bien ne peuvent observer ni apercevoir, tant sont-ils savants et bien aigus.
Car en tous ces deux passages a été fait ce que les prophètes font bien souvent, lesquels figurent les choses spirituelles et plus hautes que tout sens humain par signes corporels et visibles.
Ézéchiel donc, voulant représenter au vif devant les yeux, par une vision comme pourtraite au vif, tant l'esprit de Dieu que les esprits des hommes, et que cela étoit contraire à la nature spirituelle, a emprunté une similitude des choses corporelles, laquelle en fût comme une image ou patron.
Ils font cette seconde objection : Combien que l'àme eût été douée d'immortalité, toutefois, étant tombée en péché, elle a, par cette chute, perdu son immortalité.
Cette peine étoit ordonnée pour le péché et dénoncée aux premiers parents : « Vous mourrez de mort » ; et saint Paul dit que « la mort est le gage du péché » ; et le prophète crie que « l'âme qui aura péché mourra.»
Nos dormeurs mettent en avant ces passages et autres semblables. Mais je demande,en premier lieu : ce même gage de péché n'a-t-il pas été rendu aussi au diable, et nonobstant, iceluy n'est point tellement mort, qu'il ne veille toujours, qu'il n'environne ça et là cherchant quelqu'un pour le dévorer, qu'il ne besogne es enfants d'incrédulité.
Davantage, y aura-t-il quelque fin en cette mort, ou non ? Car s'il n'y a point de fin (comme de fait il faut qu'ils le confessent), iceux donc, quelque chose qu'ils soient morts, néanmoins sentiront le feu éternel de la géhenne et le ver qui ne meurt point.
Ces choses nous montrent ouvertement que l'âme, lors même qu'elle est morte, a son immortalité, laquelle nous affermons et disons avoir sentiment du bien et du mal, et que cette mort est quelque autre chose que ce qu'ils veulent obtenir, à savoir, qu'elle soit réduite à néant.
Et les Écritures n'ont point oublié cela, voire s'ils employoient leur esprit à accommoder leur sens à icelles, plutôt que d'affermer arrogamment, et d'une façon orgueilleuse, tout ce que leur cerveau, encore tout fumeux de leur ivrognerie endormie, leur aura dicté.
Quand Dieu prononce cette sentence contre l'homme pécheur : « Tu es poudre, et tu retourneras en poudre », à savoir s'il dit autre chose, sinon, que ce qui est pris de la terre retournera es terre ?
Que devient donc l'àme ? Descend-elle au sépulcre sépulcre devenir flétrie et pourrie ? Or, nous déclarerons ces choses ci-après un peu plus ouvertement.
Maintenant, que tergiversent-ils ? Nous avons ouï que ce qui est à la terre, il faut qu'il soit rendu à la terre. Y a-t-il raison que nous plongions l'esprit de L'homme sous terre ?
Or, il ne dit pas que l'homme retournera en terre, mais celui qui est poudre retournera en poudre, et celui qui a été formé du limon de la terre est cette poudre.
Icelui voirement retourne en poudre, et non point l'esprit, que Dieu a donné à l'homme comme étant pris d'ailleurs que de la terre. En cette façon nous lisons au livre de Job : « Aie mémoire que tu m'as fait comme la boue, et que tu me réduiras eu poudre,»
II parle là du corps ; et un peu après, il ajoute de l'âme : « Tu m'as donné vie et grâce, et ta Visitation a gardé mon esprit,»
Cette vie donc ne devoit retourner en poudre. La mort de l'àme est bien autre, à savoir le redoutable jugement de Dieu, la pesanteur duquel la pauvre âme ne peut porter qu'elle ne soit toute confuse, abattue et perdue, comme les Écritures nous enseignent, et comme ont expérimenté ceux auxquels Dieu a fait sentir au vif un tel étonnement.
Et afin que nous commencions par Adam, lequel a gagné le premier ce beau gage, pensons un peu quel courage il avoit, ou pour bien dire, quel il étoit du tout quand il ouït cette voix horrible : « Adam, où es-tu ? »
Cela est plus facile à penser qu'à dire, combien qu'on ne le puisse penser si quand et quand on ne le sent ; et tout ainsi qu'on ne pourrait exprimer par paroles combien la majesté de Dieu est haute, aussi ne pourroit-on expliquer combien son ire est terrible à ceux sur lesquels elle tombe.
Ils voient le courroux de Dieu, pour lequel éviter ils sont prêts de se plonger dedans mille abîmes, et nonobstant ne le peuvent éviter. Et qui est-ce qui ne confessera que c'est ci la vraie mort ?
Je dis derechef qu'il n'est besoin de paroles à ceux qui ont été quelquefois piqués du cautère de la conscience. Et ceux qui ne l'ont expérimenté, qu'ils oyent les Écritures quand il est dit : « Notre Dieu est un feu consumant, lequel quand il parle en jugement, jugement, occit. »
Il a été connu tel de ceux qui disoient : « Que le Seigneur ne parle point avec nous, de peur que nous ne mourions. » Or, voulez-vous savoir quelle est la mort de l'àme ?
Quand elle est, sans Dieu, abandonnée de Dieu, délaissée à soi-même. Car si Dieu est la vie d'icelle, elle perd sa vie quand elle perd la présence de Dieu.
Et afin que nous montrions par parties ce qui a été dit en général, si ainsi est qu'il n'y ait point de lumière hors Dieu, laquelle éclaire à notre nuit, quand cette lumière se sera retirée, il est certain que l'àme étant ensevelie en ses obscurités et ténèbres, est aveugle.
Elle est lors muette, vu qu'elle ne peut confesser à salut ce qu'elle a cru à justice. Elle est sourde, d'autant qu'elle n'oit point cette vive voix ; elle est boiteuse, et qui pis est, elle ne se peut soutenir quand elle n'a point à qui elle die : « Tu as tenu ma dextre, et m'as conduit selon ta volonté ; et finalement elle ne fait aucun acte de vie.
Car voici que dit le prophète quand il veut montrer que la source et fontaine de vie gît en Dieu : « Apprends à connoître où est la prudence, où est la vertu, où est l'intelligence, afin qu'ensemble tu saches où est la longue durée, la vie, la lumière et clarté des yeux et la paix, »
Que demandez-vous plus pour venir à la mort ? Or, afin que ne demeurions point ici en beau chemin, pensons en nous-mêmes quelle vie Jésus-Christ nous a apportée, et il nous souviendra de quelle sorte de mort il nous a rachetés.
Saint Paul nous enseigne enseigne et l'autre. Il dit : « Éveille-toi, qui dors, et te lève des morts, et Christ t'illuminera. »
Là il ne parle point à la poudre, mais à ceux qui, étant enveloppés de péchés, portent avec eux les enfers et la mort. Et ailleurs : « Et vous, quand vous étiez morts par péchés, il vous a vivifiés ensemble avec Christ, vous pardonnant tous vos péchés. »
Tout ainsi donc que saint Paul dit que nous mourons à péché quand la concupiscence est éteinte en nous, aussi mourons-nous à Dieu quand nous sommes asujettis à notre concupiscence vivante en nous ; et pour dire tout en un mot, en vivant nous mourons (ce que saint Paul dit de la veuve qui est en délices), c'est-à-dire nous sommes sommes à la mort.
Car, combien que l'àme retienne son sens, néanmoins la mauvaise conscience est comme une stupidité d'entendement. Or, maintenant, quelle que fût cette mort de l'âme, tant y a toutefois que Jésus-Christ est mort de cette mort pour nous, car il a accompli par sa mort ce que les prophéties avoient prorois de sa victoire contre la mort.
Les prophéties annonçoient ainsi : « Il détruira la mort à toujours. » Item, « Je serai ta mort, ô mort, ta morsure, ô enfer. » Item, « La mort ira devant sa face, »
Les apôtres dénoncent les choses déjà faites : « Il a détruit la mort, mais il a illuminé la vie par l'Évangile. » Item, « Si par le forfait d'un, la mort a régné par un, par plus forte raison ceux qui reçoivent l'abondance de grâce et du don de justice régneront en vie par un, à savoir Jésus-Christ. »
Qu'ils soutiennent ces foudres, s'ils peuvent ; car puisqu'ils disent que la mort est d'Adam (ce que nous confessons, non pas telle qu'ils forgent, ains telle que nous avons dit en laquelle l'âme tombe), et nous, d'autre part, disons que la vie est de Christ, ce qu'ils ne peuvent nier : le point de tout le différend git dans la comparaison d'Adam et de Jésus-Christ.
Il faut premièrement qu'ils accordent ceci à saint Paul, que non seulement tout ce qui avoit été perdu en Adam a été restauré en Jésus-Christ, mais tant plus que la vertu de la grâce a surmonté le péché, tant plus aussi Jésus-Christ a été puissant en restaurant, qu'Adam en perdant.
Car il enseigne apertement que le don n'est point comme le péché, mais a abondé grandement, non point sur plusieurs hommes, ains plus abondamment sur ceux esquels il a abondé.
Qu'ils répondent s'ils veulent qu'il a abondé, n'ont point d'autant qu'il ait donné vie plus abondante, mais pource qu'il a effacé plusieurs péchés, vu que le seul péché d'Adam nous avoit tirés en ruine.
C'est ce que je demandois.
Davantage, vu qu'il enseigne ailleurs que le péché est l'aiguillon de la mort, qu'est-ce qu'a la mort pour nous poindre, vu que son aiguillon est rebouché, voire du tout consumé ?
Or, est-il ainsi qu'il ne traite autre chose en plusieurs chapitres de l'Epître aux Romains, sinon qu'il déclare ouvertement que le péché est du tout aboli, à ce qu'il n'exerce plus sa domination sur les fidèles.
Maintenant, si la loi est la puissance du péché, quand nos dormeurs tuent ceux qui vivent en Jésus-Christ, que font-ils autre chose que les retirer en la malédiction de la loi, laquelle est ôtée du milieu ?
Par quoi l'Apôtre prononce hardiment qu'il n'y a point de damnation en ceux qui sont en Jésus-Christ, lesquels ne cheminent point selon la chair, mais selon l'esprit.
Vraiment ils prononcent une terrible sentence contre ceux lesquels saint Paul délivre de toute condamnation, quand ils disent : Vous mourrez de mort.
Mais où est la grâce, si la mort règne encore entre les élus de Dieu ? Or, comme dit saint Paul, « le péché règne bien à mort, mais la grâce règne à vie éternelle. Que si elle surmonte le péché, elle ne laisse plus aucun lieu à la mort. Tout ainsi donc que la mort entrée par Adam a régné, semblablement la vie règne maintenant par Jésus-Christ. Or, nous savons que Jésus-Christ étant ressuscité des morts, ne meurt plus ; la mort n'aura plus dénomination sur lui ; car ce qu'il est mort à péché, il est seulement mort pour une fois, mais ce qu'il vit, il vit à Dieu. »
Et on peut bien voir par ceci qu'ils ne réfutent eux-mêmes leur erreur de leur propre bouclier. Car, quand ils disent que la mort est la peine du péché, quand et quand ils confessent que si l'homme n'eût point péché il eût été immortel.
Car quelque fois n'a point été ce qui a commencé d'être, et ce qui est de peine n'est point de nature. Au contraire, saint Paul prononce que le péché est englouti par la grâce, en sorte qu'il ne peut avoir opération quelconque contre les élus de Dieu.
Nous gagnons donc ce point, que les élus de Dieu sont maintenant tels qu'a été Adam avant le péché. Et tout ainsi qu'icelui a été créé incorruptible, aussi sont maintenant ceux qui sont réformés en meilleure nature par Jésus-Christ.
Et ce que dit l'Apôtre ne répugné point à ceci : « Lors la parole qui est écrite sera accomplie : La mort est engloutie engloutie victoire » ; car s'ils disent qu'il y a : la parole sera faite, nul ne peut nier qu'être fait ne soit pris pour être accompli.
Car ce qui est maintenant commencé en l'âme sera accompli au corps ; ou plutôt, ce qui est seulement commencé en l'àme sera accompli en l'âme et au corps ensemble.
Car cette mort commune de laquelle nous mourons tous, comme par une commune nécessité de la nature, est un passage naturel aux élus pour parvenir au degré souverain d'immortalité, plutôt qu'un mal ou peine ; et, comme dit saint Augustin, ce n'est autre chose qu'un définiment de la chair, qui ne consume point les choses conjointes, mais les divise, quand il rend l'une.et l'autre à son origine.
Pour le troisième, ils allèguent ce qui est dit tant de fois de ceux qui sont morts, à savoir qu'ils dorment ; comme il est dit de saint Etienne « qu'il s'endormit au Seigneur. » Item : « Lazare, notre ami, dort. » Item : « Ne soyez contristés des dormants. »
Et tant de fois,ceci est répété aux livres des Rois, en sorte qu'à grand peine y a-t-il encore une autre phrase de l'Écriture plus familière.
Or, surtout ils font valoir la sentence qui est au livre de Job, où il est dit : « Le bois a espérance, s'il est coupé, qu'il rejettera encore, et ses rameaux bourgeonneront ; mais quand l'homme est mort, et dénué et défailli, où est-il ? Comme les eaux se retirent de la mer et le fleuve se dessèche et tarit, ainsi l'homme, après qu'il est endormi, ne se relève plus et ne se réveillera de somne, jusques à ce que le ciel ne sera plus. »
Si nous croyons que les âmes dorment pource que la mort est appelée dormir, en premier lieu l'àme de Jésus-Christ a été saisie de ce même somne, car David parle ainsi en la personne d'icelui :
« J'ai dormi et ai pris somne; si me suis réveillé, car le Seigneur est avec moi. » Et ses ennemis disoient ainsi mal de lui : « Celui qui dort ne se relèvera-t-il plus ? »
Or, s'il n'est point licite de penser chose si abjecte et vile de l'àme de Christ (comme il a été amplement traité ci-dessus), nul ne doit douter que l'Écriture n'ait regardé seulement la composition extérieure du corps, et qu'elle n'ait tiré ce dormir du regard des hommes ; car on lit ces deux façons de parler indifféremment : « dormir avec ses pères, et fut mis avec ses pères. »
Cependant toutefois l'âme n'est point mise avec les âmes des pères, mais le corps est porté au sépulcre des pères. Samuel aussi, en l'histoire des Rois, attribue ce dormir aux rois infidèles ; ce qu'on peut voir es deux derniers livres des Rois aussi et des Chroniques.
Quand vous oyez dire que l'infidèle dort, ne pensez-vous point au somne de l'àme, laquelle ne peut avoir un pire bourreau, par lequel elle soit tourmentée, qu'une mauvaise conscience ?
Où est le somne ou le dormir entre telles angoisses et détresses ? Car les méchants sont comme la mer bouillante, laquelle ne se peut apaiser, et ses flots regorgent en foulement, et jettent de la fange et des ordures. ordures. n'y a point de paix aux méchants, dit le Seigneur.
Nonobstant, David, voulant exprimer l'aiguillon de la conscience poignant âprement dit: « O Seigneur, illumine mes yeux, de peur que je ne m'endorme à la mort. »
Voilà, les gouffres des enfers tiennent le pauvre homme assiégé, la force du péché le tourmente, et toutefois il dort ; et encore y a-t-il plus, qu'il dort pource qu'il endure ces choses.
Aussi faut-il renvoyer ces pauvres ignorants à leur abc, vu qu'ils n'ont encore appris que quelquefois une partie est entendue pour le tout, quelquefois le tout pour une partie, laquelle figure est tant de fois usurpée en l'Écriture.
Je ne veux point qu'on m'ajoute foi que premièrement je n'aie produit aucuns passages qui montreront ouvertement qu'en ce mot de dormir ou de somne, il y a une figure appelée synecdoche, toutes fois et quantes qu'il est pris pour la mort.
Quand Job disoit: « Voici, je dors maintenant en la poudre -, et si tu me cherchés au malin, je ne serai plus en être », pensôit-il que son âme dût être assoupie de somne ? Or, ne devoit-elle pas être jetée en la poudre; elle né devoit donc dormir en la poudre.
Et en un autre passage, quand il dit: « Et toutefois ils dormiront ensemble en la poudre, et les vers les couvriront » ; et quand David dit: « Comme les navrés dormant es sépulcres », vous semble-t'il avis que Job et David aient exposé les âmes aux vers pour les manger ?
Le prophète nous enseigne le même, lequel, voulant décrire la ruine de Nabuchodonosor, dit ainsi : « Toute la terre S'est reposée et s'est apaisée. Les sapins aussi se sont réjouis sur toi, et lés cèdres du Liban. Depuis que tu t'es endormi, nul n'est monté pour nous défaire. »
Et un peu après : « Tous les rois de. toutes nations sont endormis en gloire, un chacun en son habitation ; mais toi tu es jeté arrière de ton sépulcre. »
Toutes lesquelles Choses sont dites d'un corps mort ; en sorte que dormir c'est être couché et gisant, à la façon de ceux qui dorment, lesquels sont couchés par terre.
Les poètes païens mêmes leur pourraient bien enseigner façon de parler. Pour cette raison, les anciens ont appelé cimetière le lieu qui étoit destiné pour enterrer les morts, qui signifie autant que dortoire.
Non pas qu'ils entendissent par cela que les âmes fussent là misés pour se reposer, mais les corps morts. Je pense que les fumées de nos gens sont déjà assez évanouies, desquelles ils enveloppoient le dormir des âmes ; puisqu'il a été prouvé qu'on ne trouvera point en toute l'Écriture que ce mot dormir soit attribué aux âmes et esprits, toutes fois et quantes qu'il est mis pour la mort.
Au reste, nous avons traité ailleurs plus amplement du repos des âmes. Pour le quatrième, ils empoignent le passage de Salomon, comme s'ils avoient de quoi foudroyer contre nous, où il dit en son Ecclésiaste :
« J'ai pensé en mon coeur sur l'état des enfants ides hommes, que Dieu les éprouvât pour montrer qu'ils ressemblent aux bêtes ; car ce qui advient aux enfants des hommes et ce qui advient aux bêtes est tout un ; comme l'un meurt, aussi meurt l'autre ; et ont tous un même esprit, et l'homme n'a rien plus que la bête ; car tout est vanité, tout va en milieu ; et tout est de poudre et tout retourne en poudre. Qui connoît si l'esprit des enfants des hommes monte en haut, et si l'esprit de la bête descend en bas ? »
Que seroit-ce si Salomon même leur répondoit ici en un mot : « Vanité des vanités, dit le prêcheur, vanité des vanités, et tout est vanité.»
Car, que fait-il, sinon remontrer que le sens humain est vain et incertain de toutes choses ? L'homme voit qu'il meurt comme les bêtes ; qu'il a la vie et la mort commune avec les bêtes : il fait donc cette conclusion, que sa condition est semblable à celle des bêtes ; et tout ainsi que les bêtes n'ont plus rien de reste après leur mort, aussi l'homme ne se réserve rien après sa mort.
Voilà quel est l'esprit, quelle est la raison, quel est l'entendement de l'homme. Car l'homme sensuel ne comprend pas les choses qui sont de l'esprit ; elles lui sont folie, et ne les peut entendre ni connoître.
L'homme voit des yeux charnels ; il regarde la mort présente ; il ne peut monter plus haut qu'à considérer considérer que toutes choses sont produites de la terre et retourneront retourneront en terre; cependant ils n'ont nul regard à l'àme, et c'est ce qu'il ajoute : « Qui connoît si l'esprit des fils des hommes monte en haut ? »
Que si on vient à l'âme, la raison humaine se resserrant en soi, ne comprendra rien qui soit ferme ou liquide, soit qu'elle étudie, ou médite, ou s'arraisonne.
Comme ainsi soit donc que Salomon montre la vanité du sens humain, parce qu'en la considération de l'esprit il est variable et en suspens, il ne favorise nullement à leur erreur, mais il soutient fort et ferme notre foi ; car la sapîence de Dieu nous fait ouverture et nous donne déclaration de ce qui surmonte la capacité et mesure de l'entendement humain, à savoir, que l'esprit ou entendement des enfants des hommes monte en haut.
Or, je proposerai une autre chose semblable de ce même auteur, afin que je puisse faire aucunement fléchir ce dur col qu'ils ont ; l'homme n'entend point la haine ou l'amour de Dieu envers les hommes, et toutes choses sont gardées en incertitude, d'autant que toutes choses adviennent également, tant au juste qu'au méchant, tant au bon qu'au mauvais, tant au net qu'au pollu, tant à celui qui sacrifie qu'à celui qui ne sacrifie point.
Si toutes choses sont gardées en incertitude pour l'avenir, le fidèle donc à qui toutes choses oeuvrent en bien, interpretera-t-il que l'affliclion est une haine de Dieu ? non point ; car il est dit aux fidèles ; « Vous aurez oppression au monde et consolation en moi. »
Se reposant sur cette parole, non-seulement ils endurent d'un repos constant d'esprit tout ce qui leur peut advenir, mais aussi ils se glorifient en leurs tribulations confessant avec Job : « Encore Encore nous mette à mort, si est-ce que nous espérerons en lui. »
Cdonc sont toutes Choses gardées en incertitude pour 1'avenir ? Ces choses sont selon l'homme ; néanmoins tout homme vivant est vanité. Il ajoute après : « C'est une chose mauvaise entre tout ce qui se fait sous le soleil, qu'il y a un même événement événement tous; dont aussi les coeurs sont remplis de malice et mépris mépris leur viè, et après cela sont menés au sépulcre.»
Il n'y a nul qui vive toujours et qui ait espérance de ceci le chien vif vaut mieux que le lion mort ; car les vivants savent qu'ils mourront, mais les morts ne connoissent plus rien et n'ont plus aucun loyer car leur mémoire est misé en oubli.
Ne dit-il pas ces choses de la bêtise de ceux qui regardent seulement devant leurs pieds n'ayant nulle espérance de la vie bienheureuse ni de la résurrection ?
Car quand encore cela seroit vrai que nous ne sommes rien après la mort, nonobstant la résurrection est de reste. Que s'ils jetaient les yeux sur l'espérance d'icelle, ils ne seraient abreuvés du contemnement de Dieu, ni remplis de malice, afin que je laisse toutes autres choses.
Concluons donc après Salomon que la raison humaine n'a nulle connoissance de toutes ces choses ; que si nous en voulons avoir quelque certitude, recourons à la loi et au témoignage, où est la vérité et les voies dit Seigueur.
Voici ce qui y est dit : « Jusques à ce que la poudre retourne retourne la terre d'où elle étoit, et que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné ; »
Quiconque donc aura ouï la parole de Dieu ne doit point douter que l'esprit des enfants des hommes ne monte en haut. Or, je prends là simplement monter en haut pour consister et être immortel, comme descendre en bas pour trébucher, déchoir et périr.