Il reste maintenant de répondre aux exemples qu'ils nous allèguent ; car il semble bien qu'il y ail une pleine approbation de leur art.
Entre les autres, il y en a un qui étonne tous ceux qui le lisent : c'est du mathématicien nommé Asclétarion, qui prédit que Domitien l'empereur devoit être tué. Or, Domitien étant fâché de lui, l'appela et lui dit, puisqu'il se mêloit de deviner ainsi des autres, qu'il devinât aussi de soi-même.
Il répondit que l'heure de sa mort étoit prochaine, et que son corps seroit déchiré des chiens. Domitien le fait tuer, commande qu'on le brûle pour ensevelir ses cendres, selon la coutume. Mais voici un orage soudain qui éteint le feu, et des chiens se ruent sur le corps pour le manger. Quelque temps après, Domitien fut tué.
Ce qu'on récite de Jules-César et de son mathématicien. Spurma n'est pas du tout si merveilleux ; toutefois il en approche. Car ledit mathématicien avertit César qu'il se gardât du premier jour du mois de mars. Le jour étant venu, César lui dit : Voici le premier jour de mars. L'autre répondit : Il n'est pas encore passé ; et de fait, étant venu au sénat, fut là tué.
Ainsi, nos généthliaques pensent bien, sans contredit avoir gagné leur cause pour montrer qu'il y a une vraie certitude en leur art. Or, je leur demande si, le jour même que Jules-César naquit, et à l'heure, ils pensent qu'il n'y en eut point d'autre à Rome et en toute l'Italie.
Il est bien vraisemblable qu'il y en avôit grande quantité qui étoient nés sous , un même horoscope. Autant en est-il de Domitien. Sont-ils tous morts pourtant au même jour, et leur mort a-t-elle été violente ?
Mais, au contraire, tout ainsi que l'horoscope ne les a pas faits tous empereurs, aussi il ne leur a point été cause d'une mort semblable. On voit donc qu'il n'y a nulle raison ni vérité. S'il y en avoit, elle aurait lieu partout. En voilà trente qui ont une même nativité : l'un meurt à vingt ans, l'autre à cinquante ; l'un, de fièvre ; l'autre, en guerre.
Ainsi tous diversement. Devant que mourir, chacun a sa façon de vivre et son état différent des autres ; à savoir si chacun a son étoile au ciel où on lise ce qui lui doit advenir. Car si la constellation pouvoit quelque chose, cela seroit égal en tous.
Par une même raison, il est aisé de réfuter ce qu'ils allèguent d'Auguste ; lequel ayant ouï de Théogènes que sa nativité lui promettoit l'empire romain, en mémoire de cela forgea sa monnoie du signe de Capricorne, sous lequel il étoit né. Qui est-ce qui doutera que sous le même signe ne fussent nés beaucoup de pauvres malotrus, dont l'un étoit demeuré porcher, l'autre vacher, et chacun en tel empire ?
Si l'horoscope ou le regard des astres eût donné l'empire romain à tous ceux qui étaient nés du même temps qu'Auguste, il lui en fût resté bien petite portion. Dont je conclus que toutes les divinations qui ont été faites n'ont pas été fondées en raison ni science.
Ils répliqueront que néanmoins on en voit la vérité par l'issue. Je réponds que cela ne sert de rien pour approuver que ce soit un art licite. Or, nous sommes sur ce point-là seulement que c'est une curiosité mauvaise et réprouvée de Dieu, et non pas si les devins adressent quelquefois à dire vérité ou non.
Vrai est que tout ce qui vient du diable n'est que mensonge. Mais Dieu permet bien que les trompeurs adressent quelquefois à dire vérité, quand il veut punir par ce moyen l'incrédulité des méchants. Prenons exemple de tous les deux en la sorcière de laquelle parle Samuel. Ce qu'elle dit au roi Saül est bien advenu. Dirons-nous pourtant qu'elle eût une science fondée en raison pour prédire les choses cachées? Nenni.
Dieu, par sa juste vengeance, a lâché pour ce coup la bride à Satan, afin que ce malheureux roi-là fût trompé comme il en étoit digne. Pareillement, il ne faut point juger de ce qu'elle dit vérité, qu'il soit licite aux enfants de Dieu d'user de tels moyens ; car ce n'est pas ainsi que Dieu veut que nous sachions ce qu'il nous est expédient de savoir, et de ceci nous en avons une règle générale au treizième chapitre du Deutéronorne, où il est dit que si quelque quelque prédit ceci ou cela, et qu'il advienne, et sous couleur qu'il aura bien deviné, s'il nous veut mener à servir des dieux étrangers, nous n'y devons point adhérer, pource que Dieu veut éprouver s'il est aimé de nous ou non.
Pesons bien ce mot; c'est que quelque couleur ou apparence de vérité qu'il y ait es choses qui sont contraires à Dieu, et qu'il réprouve par sa parole, que celui qui chemine en bonne conscience s'en pourra bien garder, et qu'il n'y a que les infidèles ou hypocrites qui soient trompés ; d'autant, comme dit saint Paul :
"que c'est bien raison que ceux qui n'ont point voulu suivre la clarté cheminent en ténèbres."
Bref, je tiens autant de compte de toutes les vérités qu'ont jamais dites ces mathématiciens, que des faux miracles dont les magiciens de Pharaon ont combattu Moïse, et par lesquels Jésus-Christ a prédit que le monde sera déçu.
Or, comme c'est un horrible labyrinthe et sans issue que des folies et superstitions desquelles les hommes s'enveloppent depuis qu'ils ont une fois lâché la bride à leur curiosité, beaucoup d'esprits volages, après s'être amusés à la divination des astres, se fourrent encore plus avant, à savoir en toutes espèces de divinations ; car il n'y a nulle tromperie du diable où ils ne prennent goût depuis qu'ils ont été affriandés à une ; et pour faire trouver bonne leur diablerie, ils la couvrent du nom de Salomon, comme s'il eût été un sorcier.
L'Ecriture parle bien de l'intelligence qu'il â eue des profonds secrets de nature ; mais elle ne dit pas qu'il ait été devin ; et, de fait, nous voyons la condamnation universelle que prononce si souvent Moïse sur tous ceux qui s'en mêlent, principalement au dix-huitième chapitre du Deuléronome, où il dit :
"Qu'il ne se trouve point en toi devin qui devine, ni observateur des jours, ni ayant égard aux oiseaux, ni magicien, ni enchanteur qui enchante, ni homme consultant avec les esprits familiers, ni sorcier, ni conjurant les morts ; car tous ceux qui font ainsi sont en abomination à Dieu, et pour telles iniquités il a détruit les peuples qui ont habité en ce pays."
Qu'il nous souvienne toujours de ce que j'ai touché ci-dessus, que Dieu, regardant les Egyptiens, veut détourner son peuple de toutes leurs façons de faire. Par quoi il condamne toute l'astrologie judiciaire qui passe les limites de vraie science en devinant ; et pareillement toute magie, en tant que ce mot emporte révélation des choses cachées, qui se fait par enchantement, ou en conjurant les esprits, ou par telle vanité.
Et notons que Dieu ne s'est point contenté d'un seul mot ; mais voyant que les esprits des hommes sont si chatouilleux à extravaguer en vanités, pour mieux ôter tous subterfuges, raconte toutes les espèces qui étoient connues pour ce temps-là, et même use d'aucuns noms qui étoient honorables, comme Chossem, qui se prend pour celui qui révèle, et quelquefois s'applique aux prophètes qui prédisent ce qui est encore caché.
Après, Hober, qui vient de conjoindre, et dit celui qui assemble assemble conjoint les conjonctions, signifiant sans doute les astrologues qui conjoignent les astres ensemble, de travers ou de biais, pour leur faire donner les oeillades l'un à l'autre. Item, lidoni, qui signifie sachant ou connoissant, comme nous voyons qu'ils prêchent leurs badinages, comme s'il n'y avoit nulle autre science au monde.
Cependant nous voyons ce que Dieu en prononce, et l'horrible menace qu'il en fait, laquelle doit bien faire dresser les cheveux en la tête à tous ceux qui le craignent. Or, si tout genre de divination est ainsi réprouvé, que sera-ce de ceux qui se mêlent de conjurer les esprits pour en quérir des choses secrètes ? Car on voit que c'est une sorcellerie tout évidente.
Toutefois, il y en a de si effrontés, comme j'ai dit, qu'ils attribuent leurs cercles et autres enchantements à Salomon, et même ils allèguent : puisque les esprits sont ordonnés pour être ministres aux fidèles, qu'il n'y a point de mal de les conjurer pour nous en servir.
Mais en quelle foi est-ce qu'ils attendent de s'en servir ainsi, vu que c'est contre la défense expresse de Dieu ? Car tant s'en faut qu'il nous soit licite d'user de conjurations secrètes pour faire parler les anges à nous, que c'est une superstition malheureuse de les invoqueren quelque manière que ce soit.
D'autre part, qui est-ce qui leur a vendu ou loué les diables pour être leurs valets ? Car les enfants de Dieu les ont pour ennemis mortels, et les doivent fuir et repousser, au lieu de chercher nulle communication avec eux. Ceux donc qui s'en veulent servir connoîtront en la fin qu'ils se sont joués à leurs maîtres.
Par quoi concluons, suivant ce qui est prononcé de Dieu, que c'est un sacrilège énorme et détestable que toute divination ; car pour condamner autant qu'il est possible la rébellion contre sa parole, il l'accompare à la divination et idolâtrie.
Pourtant, ce n'est point sans juste raison que les lois civiles condamnent si fort les mathématiciens. Et ne faut point dire, que c'est pour l'abus des affronteurs, ou bien que le nom en a été odieux aux ignorants, sans savoir pourquoi ; car Dieu, comme juge de la police d'Israël, a fait une ordonnance encore plus sévère contre eux, c'est que tous fussent mis à mort avec leurs complices.
Mais prenons le cas que ce fût chose permise des hommes : puisque nous voyons que Dieu la déteste tant, quelle folie est-ce de la vouloir conjoindre avec la chrétienté, comme si on vouloit accorder le feu avec l'eau ! Et c'est merveille que ceux d'Éphèse, qui avoient été adonnés à folles curiosités, après avoir cru en Jésus-Christ ont brûlé leurs livres, comme saint Luc le récite aux Actes ; et maintenant qu'il y en a de si pervers, qu'il semble que la connoissance de Jésus-Christ ne leur serve sinon pour aiguiser leur appétit a chercher toutes vanités frivoles.
Cette diversité est par trop grande, que les uns, sitôt qu'ils ont goûté que c'est de l'Évangile, renoncent aux divinations auxquelles ils s'étoient amusés toute leur vie ; et les autres, sous ombre d'avoir connu la vérité de Dieu, soient incités de s'y adonner, n'ayant jamais su que c'était ; que ceux dont parle saint Luc aient brûlé des livres jusqu'à une valeur de cinq mille francs, et que ceux ici soient tellement enchantés d'une vaine imagination qu'ils ont conçue, qu'ils y consument toute leur substance.
Même il faut noter que saint Luc ne dit point que ce fussent arts mêchants et diaboliques ; mais il les nomme perierga, qui signifie curiosités frivoles ou inutiles.
Non pas qu'à la vérité ce ne fussent choses méchantes ; mais afin de fermer la bouche à ceux qui ne demandent qu'à trouver des échappatoires, comme nous voyons que font nos mathématiciens ; lesquels sont d'autant pire que leur père Simon magicien, que lui, voyant la vertu de Jésus-Christ, en est si étonné, que son art ne lui est rien au prix.
Et combien qu'il soit si malheureux de vouloir acheter par argent là grâce du Saint Esprit, si est-ce néanmoins qu'il reconnoît que la vertu du Fils de Dieu obscurcit toute la science qu'il avoit pensé avoir.
Ceux-ci, ayant été illuminés par Dieu pour connoître sa vérité, en détournent leurs yeux, et les jettent en ténèbres mortelles, et aiment mieux être éblouis en leurs mensonges que de jouir de la clarté céleste, en laquelle nous avons vie et salut.
Quel remède donc pour obvier à tels inconvénients ? C'est que la sobriété que saint Paul nous recommande nous soit comme une bride pour nous tenir en la pure obéissance de Dieu : et, pour ce faire, que chacun advise bien de garder ce trésor inestimable de l'Évangile en bonne conscience ; car il est certain que la crainte de Dieu sera un bon rempart pour nous munir contre tous erreurs.
Ainsi que nous ayons tous cette règle générale, de sanctifier nos corps et nos âmes à Dieu, et le servir sans feintise.
Après, que chacun regarde-à quoi il est appelé, pour s'appliquer à ce qui sera de son office. Que gens de lettres s'adonnent à études bonnes et utiles, et non point à curiosités frivoles, qui ne servent que d'amuse-fous.
Que grands et petits, savants et idiots, pensent que nous ne sommes point nés pour nous occuper à choses inutiles, mais que la fin de nos exercices doit être d'édifier et nous et les autres en la crainte de Dieu.
De fait, quand on aura bien regardé de près, qui sont ceux qui nous amènent cette astrologie erratique, sinon ou gens outrecuidés, ou des esprits extravagants, ou gens oisifs, qui ne savent à quoi prendre leur ébat, ou de quoi deviser ? comme sont protonotaires damereaux, ou autres muguets et mignons de cour.
Non pas qu'ils y soient savants ( si toutefois y pouvoit avoir science en folie et mensonge ), mais ce leur est assez de voltiger ou fleureter par-dessus ; et cependant ils enveloppent beaucoup de pauvres gens en leurs tromperies.
Voilà pourquoi j'ai dit qu'il nous faut arrêter aux choses solides. Car quiconque, en premier lieu, s'adonnera à craindre Dieu, et étudiera à savoir quelle est sa volonté, s'exerçant surtout à la pratique de ce que l'Écriture nous enseigne, puis secondement appliquera son esprit à ce qui est de sa vocation, ou pour le moins à choses bonnes et utiles, n'aura point le loisir de se transporter en l'air, pour voltiger entre les nues, sans toucher ni ciel ni terre.
Je sais bien qu'ils ne faudront point à jouer du rebec et dire que l'un n'empêche point l'autre. Sur quoi je dis brièvement, que nulle bonne science n'est répugnante à la crainte de Dieu ni à la doctrine qu'il nous donne pour nous mener en la vie éternelle, moyennant que nous ne mettions point la charrue devant les boeufs, c'est-à-dire que nous ayons cette prudence de nous servir des arts tant libéraux que mécaniques en passant passant ce monde pour tendre toujours au royaume céleste.
Mais il est question ici d'une curiosité non-seulement superflue et inutile, mais aussi mauvaise, et qui nous détourne tant de la fiance que nous devons avoir en Dieu, et de la considération qui veut que nous ayons de sa justice, miséricorde et jugement, que du devoir que nous avons envers nos prochains.