Telles sont les expériences principales et les plus frappantes que présente le rapport des commissaires ; nous ne les suivrons pas dans tous leurs détails ; ils auraient pu terminer ici leurs recherches et se contenter d'avoir prouvé que le fluide magnétique animal n'existait pas, mais il était important qu'ils suivissent avec soin les effets de l'imagination exaltée dans la pratique du magnétisme, et ce n'est pas la partie la moins intéressante de leur rapport.
C'est ordinairement par le regard que celui qui magnétise s'empare (pour nous servir de l'expression reçue) du sujet à magnétiser. C'est ce regard qui produit le premier ébranlement de l'imagination, qui commence l'ouvrage du magnétisme.
L'attouchement, l'application des mains suit bientôt : on les porte ordinairement aux hypocondres, dans la région épigastrique et, quelquefois, sur les ovaires.
Les mains, les doigts pressent et compriment plus ou moins ces différentes régions. Les commissaires examinent les effets physiologiques qui doivent en résulter sur le colon et sur l'estomac ; ils insistent sur le rapport intime qui existe entre ces deux viscères et l'utérus.
Les différents plexus qui y répondent constituent dans cette région un véritable centre nerveux auquel correspondent toutes les autres parties du corps.
C'est sur ce centre nerveux que les affections de l'âme portent communément leurs premières impressions, et c'est ce qui fait que, dans les grands mouvements, on sent une pression, un resserrement à l'estomac.
L'imagination, frappée, met d'abord en jeu le diaphragme ; dans les soupirs, les pleurs, les ris, le diaphragme réagit sur les viscères du bas-ventre ; de là la colique, qui est une suite assez ordinaire du saisissement ; la diarrhée, causée par la frayeur ; la jaunisse, par le chagrin. Les pleurs, les ris, la toux, les hoquets, et en général tous les effets observés dans ce qu'on appelle les crises du traitement public, naissent donc ou de ce que les fonctions du diaphragme sont troublées par un moyen physique, tel que l'attouchement et la pression ; ou de la puissance dont l'imagination est douée pour agir sur cet organe, ou plutôt encore de la réunion de ces deux causes.
Les circonstances rassemblées au traitement public contribuent encore à augmenter ces effets ; un appareil imposant, des instruments harmonieux, des chants agréables, un air échauffé et rendu méphitique par le grand nombre des assistants, tout concourt à ébranler, à exciter le genre nerveux.
Une imitation machinale, dont la nature semble avoir fait une loi pour les êtres sensibles et organisés, détermine le reste. Dans la première heure du traitement, les malades n'éprouvent communément que des effets peu marqués : peu à peu les impressions se communiquent et se renforcent, comme on le remarque aux représentations théâtrales, où les impressions sont plus grandes lorsqu'il y a beaucoup de spectateurs, et surtout dans les lieux où l'on a la liberté d'applaudir.
Ce signe des émotions particulières établit une émotion générale que chacun partage au degré dont il est susceptible. C'est ce qu'on observe encore dans les armées un jour de bataille, où l'enthousiasme du courage, comme les terreurs paniques, se propage avec tant de rapidité ; le son du tambour et de la musique militaire, le bruit du canon,la mousqueterie, les cris, le désordre ébranlent les organes, donnent aux esprits le même mouvement, et montent les imaginations au même degré.
Dans cette unité d'ivresse une impression manifestée devient universelle, elle encourage à charger ou elle détermine à fuir. La même cause fait naître les révoltes ; l'imagination gouverne la multitude ; les hommes réunis en nombre sont plus soumis à leurs sens, la raison a moins d'empire sur eux ; et, lorsque le fanatisme prend à ces assemblées, il produit les trembleurs des Cévennes, les convulsionnaires de Saint-Médard, etc.
C'est pour arrêter ce mouvement, si facilement communiqué aux esprits, que, dans les séditions et les révoltes, on défend les attroupements. On a senti qu'en isolant les individus on calmait les esprits, et l'on en a un exemple récent dans les jeunes filles de Saint-Roch, qui, séparées, ont été guéries des convulsions qu'elles avaient étant réunies. On retrouve donc le magnétisme, ou plutôt l'imagination agissant au spectacle, à l'armée, dans les séditions, dans les assemblées nombreuses au baquet ; partout. c'est une puissance active et terrible dont on observe avec étonnement les effets, tandis que la cause en est obscure et cachée.
Attouchements, imagination, imitation, telles sont donc les vraies causes des effets attribués à cet agent nouveau annoncé sous le nom de magnétisme animal.
La pratique du magnétisme est l'art de monter par degré l'imagination ; le regard, la pression, l'attouchement semblent servir de préparation, les nerfs commencent à s'ébranler, l'imitation communique et répand les impressions. Mais ce prétendu magnétisme, cet agent imaginaire, l'imagination exaltée par la pratique du magnétisme donne des crises ; et il restait à examiner si elles pouvaient être utiles, si elles pouvaient guérir ou soulager des malades.
Sans doute, disent les commissaires, l'imagination des malades influe souvent beaucoup dans la cure de leurs maladies. L'effet n'en est connu que par une expérience générale et n'a point été déterminé par des expériences positives, mais il ne semble pas qu'on en puisse douter.
C'est un adage commun que la foi sauve en médecine ; cette foi est le produit de l'imagination : alors l'imagination n'agit que par des moyens doux ; c'est en répandant le calme dans tous les sens, en rétablissant l'ordre dans les fonctions, en ranimant tout par l'espérance.
L'espérance est la vie de l'homme ; qui peut lui rendre l'une contribue à lui rendre l'autre. Mais, lorsque l'imagination produit des convulsions, elle agit par des moyens violents ; ces moyens sont presque toujours destructeurs.
Il est des cas très-rares où ils peuvent être utiles ; il est des cas désespérés où il faut tout troubler pour ordonner tout de nouveau. Ces ressources ne peuvent être d'usage en médecine que comme les poisons. Il faut que la nécessité les commande et que l'économie les emploie.
Ce besoin est momentané, la secousse doit être unique. Loin de la répéter, le médecin sage s'occupe des moyens nécessaires pour réparer le mal nécessaire qu'elle a produit. Mais, au traitement public du magnétisme le mal se répète tous les jours ; les crises sont longues, violentes. L'état de ces crises étant nuisible, l'habitude n'en peut être que funeste.
Comment concevoir qu'une femme dont la poitrine est attaquée puisse, sans danger, avoir des crises d'une toux convulsive, des expectorations forcées, et, par des efforts violents et répétés, fatiguer, peut-être déchirer les poumons, où l'on a tant de peine à pointer le baume et l'adoucissement ?
Comment imaginer qu'un homme, quelle que soit sa maladie, ait besoin, pour la guérir, de tomber dans des crises où la vie semble se perdre, où les membres se roidissent, où, dans des mouvements précipités et involontaires, il se frappe rudement la poitrine, crises qui finissent par un crachement abondant de glaires et de sang ?
Ce sang n'est ni vicié ni corrompu ; ce sang sort des vaisseaux d'où il est arraché par les efforts, et d'où il sort contre le vœu de la nature. Ces effets sont donc un mal réel, et non un mal curatif : c'est un mal ajouté à la maladie, quelle qu'elle soit. Ces crises ont même un autre danger. L'homme est sans cesse maîtrisé par la coutume ; l'habitude modifie la nature par degrés successifs ; mais elle en dispose si puissamment que souvent elle la change presque entièrement et la rend méconnaissable. Qui nous assure que cet état de crise, d'abord imprimé à volonté, ne deviendra pas habituel ?
Et si cette habitude, ainsi contractée, reproduisait souvent les mêmes accidents, malgré la volonté, et presque sans le secours de l'imagination, quel serait le sort d'un individu assujetti à ces crises violentes, tourmenté physiquement et moralement de leur impression malheureuse, dont les jours seraient partagés entre l'appréhension et la douleur, et dont la vie ne serait qu'un supplice durable ?
Ces maladies de nerfs, lorsqu'elles sont naturelles, font le désespoir des médecins ; ce n'est pas à l'art de les produire. Cet art est funeste, qui trouble les fonctions de l'économie animale, pousse la nature à des écarts, et multiplie les victimes de ses déréglements.
Cet art est d'autant plus dangereux que non-seulement il aggrave les maux en reproduisant les accidents, en les faisant dégénérer en habitude ; mais si ce mal est contagieux, comme on peut le soupçonner, l'usage de provoquer des convulsions nerveuses et de les exciter en public dans les traitements, est un moyen de les répandre dans les grandes villes, et même d'en affliger les générations à venir, puisque les maux et les habitudes des parents se transmettent à leur postérité.
Les commissaires ayant reconnu que ce fluide magnétique animal ne peut être aperçu par aucun de nos sens, qu'il n'a eu aucune action ni sur eux-mêmes, ni sur les malades qu'ils lui ont soumis ; s'étant assurés que les pressions et les attouchements occasionnent des changements rarement favorables dans l'économie animale et des ébranlements toujours fâcheux dans l'imagination ; ayant enfin démontré, par des expériences décisives, que l'imagination, sans magnétisme, produit des convulsions, et que le magnétisme, sans l'imagination, ne produit rien, ils ont conclu, d'une voix unanime, sur la question de l'existence et de l'utilité du magnétisme, que rien ne prouve l'existence du fluide magnétique animal ; que ce fluide sans existence est par conséquent sans utilité ; que les violents effets que l'on observe au traitement public appartiennent à l'attouchement, à l'imagination mise en action, et à cette imitation machinale qui nous porte malgré nous à répéter ce qui frappe nos sens.
Et en même temps ils se croient obligés d'ajouter, comme une observation importante, que les attouchements, l'action répétée de l'imagination pour produire des crises, peuvent être nuisibles ; que le spectacle de ces crises est également dangereux, à cause de cette imitation dont la nature semble nous avoir fait une loi ; et que, par conséquent, tout traitement public où les moyens du magnétisme seront employés ne peut avoir, à la longue, que des effets funestes.