SUR LE MAGNÉTISME ANIMAL

A. M. Lavoisier

Le fluide magnétique animal que M. Mesmer prétend avoir découvert est, suivant qu'il le caractérise et d'après ses propres paroles :

Un agent universellement répandu dans toute la nature ; il est le moyen d'une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés ; il est combiné de manière à ne souffrir aucun vide ; sa subtilité ne permet aucune comparaison ; il est capable de recevoir, de propager toutes les impressions du mouvement ; il est susceptible de flux et de reflux. Le corps animal éprouve les effets de cet agent et c'est en s'insinuant dans la substance des nerfs qu'il les affecte immédiatement.

On reconnaît particulièrement dans le corps humain des propriétés analogues à celles de l'aimant ; on y distingue des pôles divers et opposés. L'action et la vertu du magnétisme animal peuvent être communiquées d'un corps à d'autres corps animés et inanimés. Cette action a lieu à une distance éloignée, sans le secours d'aucun corps intermédiaire ; elle est augmentée, réfléchie par les glaces ; communiquée, propagée, augmentée par le son ; cette vertu peut être accumulée, concentrée, transportée.

Quoique ce fluide soit universel, tous les corps ne sont pas également susceptibles de le recevoir et de le transmettre ; il en est même, quoique en petit nombre, qui ont une propriété si opposée que leur seule présence détruit tous les effets de ce fluide dans les autres corps.

(Mémoire de M. Mesmer sur la découverte du magnétisme animal, 1779. p. 74 et suiv.)

Le magnétisme peut, suivant MM. Mesmer et Deslon, guérir immédiatement les maux de nerfs et médiatement les autres ; il perfectionne l'action des médicaments ; il provoque et dirige les crises salutaires de manière qu'on peut s'en rendre maître. Par son moyen le médecin connaît l'état de santé de chaque individu, et juge avec certitude de l'origine, de la nature et des progrès des maladies les plus compliquées ; il en empêche l'accroissement et parvient à leur guérison, sans jamais exposer le malade à des effets dangereux, ou à des suites fâcheuses, quels que soient l'âge, le tempérament et le sexe.

La nature offre dans le magnétisme un moyen universel de guérir et de préserver les hommes.

Tel est l'agent dont MM. Mesmer et Deslon enseignent publiquement l'existence et les effets ; il n'est, suivant eux, qu'une maladie, qu'un remède, et le remède est le magnétisme animal.

Une doctrine aussi singulière et aussi nouvelle a dû, suivant l'usage de tous les siècles prêter à la fois au ridicule et à l'enthousiasme.

La capitale, comme il arrive à l'égard de toutes les nouveautés singulières, s'est divisée en factions, et le magnétisme animal a trouvé des partisans chauds à la ville, à la cour, et parmi les médecins eux-mêmes. Des cures surprenantes ont été annoncées, les miracles se sont multipliés, et les plus incrédules ont été ébranlés.

Le gouvernement ne pouvait pas être indifférent sur une question de cette espace qui intéressait la santé et la vie des citoyens, et puisque, dans le système de Mesmer et de ses disciples, tout individu peut, par la seule pratique du magnétisme, guérir un individu, toute la science de la médecine devenait inutile, il fallait fermer les écoles, changer le système de l'instruction, détruire les corps regardés jusqu'ici comme dépositaires des connaissances en médecine, et ramener tout à l'étude du magnétisme.

Dans un objet de cette importance, le gouvernement devait se tenir en garde contre une croyance trop facile et une incrédulité trop absolue ; il fallait connaître avant de prendre une opinion ; il fallait au moins prévenir le reproche d'une prévention précipitée.

Tels sont les motifs qui ont donné lieu à l'établissement de la Commission dont nous annonçons le rapport.

Les commissaires en ont été choisis dans la Faculté de médecine de Paris et dans l'Académie des sciences (MM. Franklin, Majault, Le Roy, Sallin, Darat, Bory, Guillotin, Lavoisier).

Leurs lumières, leurs qualités morales, le nom du célèbre Franklin placé à la tête, tout, dans cette Commission, paraissait propre à imprimer le respect et à inspirer la confiance.

Sur le Magnétisme Animal

A. M. Lavoisier De l'Académie des Sciences

Versailles, le 2 avril 1784