SUR LE MAGNÉTISME ANIMAL

A. M. Lavoisier

Ces réflexions ont dirigé leur marche ; ils ont, commencé par faire des expériences sur eux-mêmes, non pas au traitement public, où le cours de leurs observations aurait été continuellement troublé, où leurs démarches auraient été observées, où chacune de leurs paroles aurait été commentée ; mais à un baquet particulier placé chez M. Deslon, dans une pièce séparée, dont il leur avait donné la disposition.

Ils ont continué pendant plus de trois mois de se trouver au baquet au moins une fois par semaine, de s'y tenir souvent pendant deux heures, d'y être régulièrement magnétisés par attouchement par M. Deslon ou l'un de ses élèves. Tantôt ils y ont été seuls, tantôt ils ont amené avec eux des malades de leur société et des personnes assez instruites pour pouvoir se rendre compte de leurs sensations.

Ni les commissaires, ni aucun de ceux qui ont assisté au baquet avec eux n'ont éprouvé ni crise, ni rien qui en approchât. Une cause constante et réelle doit produire des effets uniformes toutes les fois que les circonstances sont absolument les mêmes. Comment donc expliquer la différence frappante qui s'est trouvée entre les effets observés au traitement public, et ceux observés dans le traitement particulier ?

D'un côté le calme et le silence ; le mouvement et l'agitation dans l'autre ; là des crises violentes, l'état habituel du corps et de l'esprit interrompu et troublé, la nature exaltée ; ici le corps sans douleur, l'esprit sans trouble, la nature conservant son équilibre et son cours ordinaire, en un mot l'absence de tous les effets.

Il fallait en conclure, ou que le magnétisme n'est pas une cause constante et réelle, ou que les circonstances qui se rencontrent au baquet public n'étaient pas les mêmes que celles qui s'étaient rencontrées dans le traitement particulier. Cette comparaison a commencé à faire soupçonner aux commissaires que l'imagination exaltée pouvait bien entrer pour quelque chose dans les effets attribués au magnétisme, et que les crises se renforçaient par la présence d'un grand nombre de personnes en crise.

Les expériences qu'ils ont faites à Passy, chez M. Franklin, n'ont rien présenté de contraire a cette opinion. De sept malades qui furent magnétisés par M. Deslon, il ne s'en est trouvé que trois qui aient éprouvé quelques légers effets, encore le plus grand nombre de ces effets était-il une suite visible des attouchements longtemps continués.

Un enfant très-jeune, scrofuleux et presque étique, une jeune fille attaquée de convulsions, mais qui était dans un état d'imbécillité, n'ont absolument rien senti. Cependant l'absence de la raison n'ôte rien à la sensibilité ; elle amortit la puissance de l'imagination : donc le jeu de l'imagination est une condition nécessaire pour les effets du magnétisme.

Ce n'était là qu'un premier aperçu qu'il fallait vérifier par des expériences ; les commissaires ont senti que, lorsqu'un phénomène est le résultat compliqué de plusieurs causes, il faut essayer de les analyser, de les séparer, de connaître l'influence de chacune en particulier, et en conséquence, dans toutes les expériences dans lesquelles nous allons les suivre, ils ont essayé de séparer les effets de l'imagination de ceux attribués au magnétisme, de magnétiser sans le concours de l'imagination, de mettre en jeu l'imagination sans le concours du magnétisme.

Cette marche leur a fait connaître qu'il n'était pas nécessaire d'employer aucun des moyens prescrits dans la pratique du magnétisme pour en produire tous les effets, qu'il suffisait de monter par degrés l'imagination des malades, que lorsqu'on était parvenu au degré d'exaltation nécessaire on pouvait, sans magnétisme, occasionner des crises et les calmer et que, pourvu qu'on pût se rendre maître de l'imagination. on l'était en même temps de tous les effets qui en dépendent.

Ce fut chez M. Jumelin, docteur en médecine de la faculté de Paris, actuellement à Constantinople à la suite de M. de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à la Porte, que les commissaires ont fait les premières expériences de ce genre.

Un assez grand nombre de malades y avaient été rassemblés ; on les faisait entrer l'un après l'autre, on leur bandait les yeux, on les faisait asseoir, on leur persuadait qu'on les magnétisait ; ensuite, par des questions faites avec art, on parvenait à leur monter l'imagination, et à leur faire ressentir des impressions de chaleur et de froid, à exciter en eux des transpirations, des sueurs, tous les effets attribués au magnétisme, quoiqu'on ne les eût magnétisés en aucune manière.

Lorsque l'espèce de crise qu'ils avaient éprouvée était entièrement passée, on les magnétisait sans qu'ils s'en doutassent, toujours les yeux bandés, et le magnétisme alors était sans effet.

Cette singularité de la nullité du magnétisme sans imagination et de l'efficacité de l'imagination sans magnétisme ne s'est jamais montrée d'une manière plus frappante que dans les expériences faites à Passy, chez M. Franklin. M. Deslon y avait envoyé deux de ses malades des plus sensibles au magnétisme.

On amena l'une dans le salon les yeux bandés, on la fit asseoir, on lui persuada qu'on allait amener M. Deslon pour la magnétiser ; en effet, au bout de quelques instants, un des commissaires entra en affectant la démarche de M. Deslon ; on eut l'air de lui adresser la parole et de le prier de commencer à magnétiser : au bout de trois minutes la malade éprouva un frisson nerveux, elle sentit des douleurs à la tête, dans les bras, un fourmillement dans les mains, des mouvements involontaires des pieds et des mains ; en un mot, les commissaires eurent le spectacle d'une crise des mieux caractérisées, quoique pendant, tout le temps de cette expérience on n'eût magnétisé la malade en aucune manière, et qu'on eût évité même de lui tâter le pouls, dans la crainte qu'on ne pût prétexter qu'on lui avait communiqué du magnétisme.

Le même jour, ou mit une autre malade en face et près d'une porte qui était fermée ; on lui persuada que M. Deslon était de l'autre côté de la porte qui la magnétiserait. Il y avait à peine une minute qu'elle était assise qu'elle commença à ressentir des frissons, qu'elle fut prise de convulsions, de claquements de dents, de torsion des bras, de tremblement de tout le corps, etc.

Quelques jours auparavant on avait essayé, chez M. Franklin, à Passy, les effets d'un arbre magnétisé : on avait choisi pour le lieu de l'expérience un verger dans lequel des arbres fruitiers à haute tige étaient plantés en alignement et à des distances égales. On pria M. Deslon d'en magnétiser un. M. Deslon avait amené avec lui un jeune homme d'environ douze ans très-sensible au magnétisme ; il avait été gardé à vue pendant le temps des préparatifs de l'expérience, afin d'écarter tout soupçon d'intelligence. On l'amena les yeux bandés et on le présenta successivement à différents arbres fort éloignés de celui qui avait été magnétisé ; dès le premier arbre le jeune homme commença à sentir quelques impressions ; elles augmentèrent graduellement à chaque arbre, et au quatrième, quoique non magnétisé et très-éloigné de celui qui l'avait été, le jeune homme tomba en crise, ses membres se roidirent et il perdit connaissance.

Dans une autre expérience on avait préparé douze tasses de porcelaine ; on pria M. Deslon d'en magnétiser une, qui avait été prudemment marquée d'un signe connu des commissaires. Les tasses furent successivement présentées à une personne déjà éprouvée et reconnue pour très-sensible au magnétisme ; on avait réservé la tasse magnétisée pour une des dernières. A la quatrième, la malade est tombée en crise, et, ce qui est de plus remarquable, c'est qu'ayant demandé à boire on lui en a présenté dans la tasse magnétisée ; elle a bu tranquillement et a dit qu'elle était bien soulagée. La tasse et le magnétisme ont donc complétement manqué leur effet, puisque la crise a eu lieu sans magnétisme, et qu'elle a été calmée au contraire, au lieu d'être augmentée, par l'approche de la tasse magnétisée. Quelques instants après, lorsque la malade était absolument dans son état naturel, on l'a conduite dans une chambre, où elle est demeurée seule pendant près de deux heures ; les commissaires pendant ce temps étaient occupés à d'autres expériences.

Le bruit qu'elle faisait ayant attiré des personnes très-étrangères au magnétisme, on l'a trouvée retombée en crise par la seule persuasion où elle était qu'on la magnétisait. Elle savait qu'elle était venue pour être soumise à des expériences ; l'approche de quelqu'un, le moindre bruit, attirait son attention, réveillait l'idée du magnétisme et renouvelait les convulsions. Ces expériences prouvaient d'une manière démonstrative que l'imagination sans magnétisme produit tous les effets attribués au magnétisme.

Il restait à prouver d'une manière encore plus formelle que le magnétisme ne produit rien sans l'imagination, et c'est le but que les commissaires se sont proposé dans l'expérience suivante.

On a disposé dans un appartement deux pièces contiguës et unies par une porte de communication. On avait enlevé la porte, et on y avait substitué un châssis couvert d'un double papier. Dans une des pièces était un des commissaires, inconnu de la personne qu'on devait magnétiser ; il était assis auprès d'une table, et, sous prétexte d'être occupé à faire un catalogue de livres, il était disposé à écrire tout ce qui se passerait. Dans la même pièce était une dame, annoncée pour être de province et pour avoir du linge à faire travailler.

On avait mandé une ouvrière en linge, déjà employée dans les expériences de Passy, et dont la sensibilité au magnétisme était connue. Lorsqu'elle est arrivée, tout était arrangé dans la chambre de manière qu'il n'y avait qu'un seul siège où elle pût s'asseoir, et ce siége était placé dans l'embrasure de la porte de communication, où elle s'est trouvée comme dans une niche. Les commissaires étaient dans l'autre pièce et l'un d'eux, médecin, exercé dans l'art du magnétisme et ayant déjà produit des effets, a été chargé de magnétiser l'ouvrière à travers le châssis de papier et sans qu'elle s'en doutât.

C'est un principe de la théorie du magnétisme que cet agent passe à travers les portes de bois, les murs, le papier, etc. L'ouvrière dans cette expérience était donc magnétisée de la même manière que si elle l'eût été à découvert et en sa présence. Elle l'a été en effet pendant une demi-heure à très-peu de distance, suivant toutes les règles du magnétisme. Pendant tout ce temps, elle a fait gaiement la conversation ; interrogée sur sa santé, elle a répondu librement qu'elle se portait bien. A Passy, où, sans être magnétisée, elle croyait l'être, elle est tombée en crise au bout de trois minutes ; ici elle a supporté le magnétisme sans aucun effet pendant trente minutes ;

l'imagination produit donc seule tous les effets attribués au magnétisme, et le magnétisme sans imagination ne produit aucun effet.

Sur le Magnétisme Animal

A. M. Lavoisier De l'Académie des Sciences

Versailles, le 2 avril 1784