SUR LE MAGNÉTISME ANIMAL

A. M. Lavoisier

C'est vers le milieu du mois d'avril que les commissaires ont commencé leurs conférences et leurs assemblées, et, quoi qu'on leur ait reproché dans le public d'avoir adopté une marche lente, on ne peut qu'être surpris, quand on a lu leur rapport, qu'en quatre mois environ des personnes, occupées d'ailleurs, aient pu faire un aussi grand nombre d'expériences, rédiger un traité complet et le donner au public.

Le premier soin des commissaires a été de suivre le traitement de M. Deslon, et d'être témoins des effets qu'y produit la pratique du magnétisme ; ils ont vu au milieu d'une grande salle une caisse circulaire, faite de bois de chêne et élevée d'un pied ou d'un pied et demi, que l'on nomme baquet ; le couvercle, qui est du même bois, est percé d'un nombre de trous, d'où sortent des branches de fer coudées et mobiles.

Les malades sont placés à plusieurs rangs autour du baquet et chacun a sa branche de fer, laquelle, au moyen du coude, peut être appliquée directement sur la partie malade.

Une corde, passée autour de leur curps, les unit les uns antres ; de temps en temps on forme une seconde chaîne en se communiquant par les mains, c'est-à-dire, en appliquant le pouce entre le pouce et le doigt index de son voisin : alors on presse le pouce que l'on tient ainsi. L'impression reçue par la gauche se rend par la droite, et elle circule à la ronde.

Un piano-forte est placé dans un coin de la salle, et l'on y joue différents airs sur des mouvements variés ; on y joint quelquefois le son de la voix et le chant.

M. Deslon et tous ceux qui magnétisent ont à la main une petite baguette de fer, longue de dix à douze pouces, qu'ils regardent comme propre à servir de conducteur au magnétisme.

Ils la promènent devant le visage et le long du corps de haut en bas, dessus ou derrière la tête, et sur les parties malades, en observant une distinction de pôles qui fait partie de la science du magnétisme. On agit aussi sur eux par le regard et en les fixant.

Indépendamment de ces moyens généraux et communs à tous les malades, on les magnétise chacun en particulier en les touchant, c'est-à-dire en appliquant les mains sur les hypocondres et sur les régions du bas-ventre.

Quelques-uns des malades sont calmes et tranquilles et n'éprouvent absolument rien ; d'autres toussent et crachent, sentent quelques douleurs légères, une chaleur locale ou une chaleur universelle, et ont des sueurs.

D'autres sont agités et tourmentés par des convulsions ; elles sont caractérisées par les mouvements précipités et involontaires de tous les membres ; par le resserrement à la gorge, par des soubresauts des hypocondres et de l'épigastre, par le trouble et l'égarement des yeux, par des cris perçants, des pleurs, des hoquets, des rires immodérés ; elles sont communément suivies d'expectorations d'une eau trouble et visqueuse.

Rien n'est plus singulier que le spectacle de ces convulsions. On voit des malades se chercher exclusivement en se précipitant l'un vers l'autre, se sourire, se parler avec affection et adoucir mutuellement leurs crises.

Ce sont principalement les femmes qui sont sujettes à ces crises. Après ce tableau de ce qui se passe au traitement public, les commissaires rendent compte des expériences qu'ils ont faites pour remonter aux causes qui produisent de si singuliers effets.

Ils ont d'abord bien constaté que ce que MM. Mesmer et Deslon nomment le fluide magnétique échappait a tous les sens, et que sa présence ne pouvait être manifestée par aucune expérience physique ; que tous les moyens par lesquels on avait cru le rendre sensible aux yeux ou au toucher étaient illusoires ; qu'il n'avait aucun rapport ni avec le fluide électrique, ni avec celui de l'aimant.

Les commissaires se sont donc trouvés réduits à en constater l'existence par son action sur les corps animés. Cette action pouvait s'observer ou par ses effets momentanés sur l'économie animale, ou par les mêmes effets longtemps continués et appliqués à la curation des maladies.

M. Deslon insistait pour qu'on se bornât presque exclusivement à des expériences de ce dernier genre ; les commissaires ont pensé différemment, et ils ont exclu au contraire toutes les preuves dépendantes de la curation des maladies, et voici les motifs qu'ils donnent de la marche qu'ils ont suivie.

C'est la nature, disent-ils comme Hippocrate, qui guérit les maladies ; l'art du médecin concourt avec elle ; mais qui est-ce qui pourra distinguer dans une guérison ce qui appartient à l'art d'avec ce qui appartient à la nature ?

On voit tous les jours des maladies graves guéries par des remèdes opposés ; dans un grand nombre de malades il en revient presque autant de ceux abandonnés à la nature que de ceux traités par les règles de l'art.

Si donc on traite des maladies par le magnétisme, comment pourra-t-on savoir si la cure a été opérée par le magnétisme, ou par la nature sans magnétisme ?

Supposons, se sont dit les commissaires, que le magnétisme n'existe pas ; ne nous exposerions-nous pas au risque, en traitant des malades par la pratique du magnétisme, de mettre les cures de la nature sur le compte d'un agent imaginaire ?

Et dès lors une méthode qui peut nous conduire à reconnaître, à admettre un agent qui n'existe pas, est fautive et dangereuse.

Le traitement des maladies a donc paru aux commissaires ne pouvoir fournir que des résultats toujours incertains et souvent trompeurs. Ils ont pensé que l'incertitude de cette méthode, et toutes les causes d'illusion qui en sont inséparables, ne pouvaient être compensées que par une infinité de cures et par l'expérience de plusieurs siècles, et ils ont rejeté une marche qui ne pouvait cadrer ni avec l'objet de leur commission, ni avec l'impatience que témoignaient le gouvernement et le public.

Sur le Magnétisme Animal

A. M. Lavoisier De l'Académie des Sciences

Versailles, le 2 avril 1784