TRAITÉ

D'ISIS ET D'OSIRIS

PLUTARQUE

(57) Ce n'est pas en vingt-huit jours, mais en vingt-neuf et demi, que la lune achevé sa révolution ; et, pour éviter les fractions, on fait alternativement des lunes de vingt-neuf et de trente jours. Ce n'est pas non plus le 17 du mois que la lune est dans son plein, mais du 14 au 15. Ce que Plutarque va dire, que les quatorze parties du corps d'Osiris, coupé par Typhon, désignaient les quatorze jours pendant lesquels la lune décroit, prouve que la lune doit avoir été pleine le 15 ; mais il y a apparence que, comme le moment de la pleine lune, qui est celui de son plus grand éloignement du soleil, représentait l'époque de la mon d'Osiris, les partisans de cette opinion reculaient le plein de la lune au 17 du mois, jour où Osiris avait été enfermé dans le coffre. (58) Éléphantine était une île, avec une ville de même nom, dans l'Egypte supérieure, voisine de l'Ethiopie, et au-dessous de la dernière cataracte en remonlant le Nil. Il y avait dans cette ville, comme dans plusieurs autres d'Egypte, un kilomètre dont Strabon donne la description. (59) Mendès était la capitale de la préfecture de son nom, prés d'une des embouchures du Nil, entre Sébennite et Tanis. C'était dans cette ville que le dieu Pan était adoré par les Égyptiens sous le nom de Mendès et sous la forme d'un bouc vivant. Il y avait un temple magnifique et très célèbre, dont on voit encore aujourd'hui des ruines considérables. (60) Le mois phaménoth, le septième de l'année égyptienne, répondait à la fin de notre mois de février et à une grande partie du mois de mars ; ainsi il finissait au commencement du printemps. Ce mot est composé de pha, le, et de men, lune. La fête qu'on y célébrait était appelée l'entrée d'Osiris dans la lune, parce que alors le soleil et la lune se réunissent sur l'équateur.

[41] Ceux qui mêlent à ces idées physiques des interprétations tirées de l'astronomie, prétendent que Typhon désigne le monde solaire, et Osiris le monde lunaire : que la lune, dont la lumière a la faculté d'humecter et de produire, favorise la génération des animaux et la végétation des plantes : que le partage du soleil est de pénétrer de l'ardeur de ses feux les productions de la terre, et de les dessécher : que, par sa chaleur dévorante, il rend la plus grande partie de la terre inhabitable, et que souvent il l'emporte sur la lune elle-même.

Aussi les Egyptiens donnent-ils à Typhon le nom de Seth, qui signifie une force supérieure et dominante. Ils ajoutent qu'Hercule, placé dans le soleil, suit les révolutions de cet astre, et Mercure celle de la lune. Les influences de cette dernière planète ressemblent aux opérations de la raison et de la sagesse; celles du soleil ont un caractère de force et même de violence. Ainsi les stoïciens disent que les feux du soleil ont été allumés, et sont alimentés par les exhalaisons de la mer, et que la lune reçoit des fontaines et des lacs des émanations douces et bienfaisantes.

[42] Les Egyptiens placent la mort d'Osiris au dix-septième jour du mois d'athyr, époque précise de la pleine lune. Les pythagoriciens appellent ce jour opposition, et ils ont en aversion ce nombre 17, parce que entre le carré 16 et le parallélogramme 18, qui sont les seuls des nombres planes dont les périmètres sont égaux à leurs aires, se trouve le nombre 17, qui sépare ces deux nombres, les obstrue pour ainsi dire, et mettant entre eux la proportion sesqui-octave, les divise en portions inégales.

Les uns disent qu'Osiris a régné vingt-huit ans; d'autres, qu'il n'a vécu que ce nombre d'années, et c'est précisément dans ce nombre de jours que la lune achève sa révolution (57).

Dans les cérémonies qui se pratiquent aux funérailles d'Osiris, ils coupent du bois, dont ils font un coffre qui a la forme d'un croissant, parce que la lune a cette forme lorsqu'elle se rapproche du soleil et qu'elle disparaît à nos yeux. Les quatorze parties dans lesquelles Osiris est coupé, marquent, selon les auteurs de cette explication, le nombre des jours pendant lesquels la lune décroît depuis son plein jusqu'à la néoménie.

Le jour où, se dégageant des rayons solaires, elle commence à paraître, s'appelle bien imparfait. Car Osiris aime à faire du bien, et son nom, entre plusieurs autres acceptions, exprime, disent-ils, une qualité active et bienfaisante. Le second nom qu'ils donnent à ce dieu, et qui est celui d'Omphis, signifie bienfaisant, suivant l'interprétation qu'en donne Herméas.

[43] Ils veulent aussi que les accroissements du Nil aient rapport aux jours lunaires. La plus grande hauteur de ses eaux à Eléphantine, est de 28 coudées (58) ; et c'est le nombre de jours que la lune met à faire chaque mois sa révolution. Leur moindre élévation à Mendès et à Xoïs, est de 6 coudées, et répond aux six jours pendant lesquels la lune gagne son premier quartier (59). La hauteur moyenne, qui, à Memphis est de 14 coudées, lorsque l'inondation est régulière, se rapporte à la pleine lune.

Apis, l'image vivante d'Osiris, est engendré par la lumière féconde qui part de la lune, et va frapper la génisse dont elle excite les désirs. Aussi ce taureau a-t-il plusieurs traits de ressemblance avec les formes de la lune, par le mélange des marques claires et obscures qu'il a sur son corps. Dans la nouvelle lune du mois phaménoth (60), ils célèbrent une fête, qu'ils appellent l'entrée d'Osiris dans la lune; c'est aux premiers jours du printemps.

Ainsi ils placent la vertu de ce dieu dans la lune, et lui donnent pour femme Isis, qu'ils regardent comme la faculté générative. Aussi appellent-ils la lune la mère du monde, et lui donnent-ils les deux sexes, parce que, fécondée par le soleil, elle répand et sème à son tour dans les airs les principes de la fécondité. Dans ce système, Typhon, principe destructeur de sa nature, n'est pas toujours dominant. Souvent vaincu et enchaîné par la faculté générative, il brise de nouveau ses fers, et fait la guerre à Horus. Celui-ci est le monde terrestre, qui n'est jamais sans principe de destruction et de génération.

[44] D'autres philosophes croient que cette fable désigne énigmatiquement les éclipses. La lune, disent-ils, s'éclipse lorsqu'elle est dans son plein, et que, se trouvant en opposition avec le soleil, elle tombe dans l'ombre de la terre, comme on dit qu'Osiris tomba dans le coffre. La lune à son tour cache et éclipse le soleil le dernier jour de sa révolution; mais elle ne le détruit pas, comme Isis ne fait pas périr Typhon. Après que Nephtys a engendré Anubis, Isis reconnaît l'enfant; car Nephtys désigne ce qui est sous terre et qu'on ne voit pas, et Isis ce qui est au-dessus de la terre et qui est visible.

Le cercle de l'horizon qui divise ces deux hémisphères, et qui est commun à l'un et à l'autre, s'appelle Anubis, et on lui donne la figure d'un chien, parce que cet animal voit aussi bien la nuit que le jour. Anubis paraît avoir chez les Égyptiens la même puissance qu'Hécate chez les Grecs ; il est tout à la fois dieu du ciel et des enfers.

Quelques uns le prennent pour le Temps, et ils disent qu'on lui a donné le surnom de Chien, parce qu'il produit tout de lui-même et en lui-même. Mais cette explication renferme des secrets réservés pour les adorateurs d'Anubis. Anciennement le chien recevait en Egypte les plus grands honneurs; mais après que Cambyse eut tué le bœuf Apis et l'eut fait jeter à la voirie, aucun autre animal n'ayant touché à son cadavre, le chien perdit le premier rang qu'il avait eu jusqu'alors entre les animaux sacrés.

Il y en a qui donnent le nom de Typhon à l'ombre de la terre, dans laquelle la lune tombe quand elle s'éclipse.

Maintenant on peut dire avec assez de probabilité que chacune de ces explications est fausse en particulier, mais que, prises toutes ensemble, elles sont vraies. En effet, ce n'est pas la sécheresse, le vent, la mer et les ténèbres qui sont désignés par Typhon :

[45] c'est en général tout ce qui dans la nature est nuisible et principe de destruction. Car il ne faut pas croire que des corps inanimés aient été les premiers principes de tous les êtres, comme le voulaient Démocrite et Epicure, ni admettre avec les stoïciens une seule raison, une Providence unique qui ait organisé une matière sans qualité et qui continue de disposer et de gouverner toutes choses. Il est impossible qu'un seul être, bon ou mauvais, soit la cause première de tout ce qui existe, puisque Dieu ne peut être l'auteur d'aucun mal. L'harmonie du monde est, suivant Héraclite, le résultat de mouvements contraires, comme on tend et on détend tour à tour les cordes d'une lyre ou d'un arc. Euripide a dit aussi : Et du bien et du mal le mélange constant Fait seul de l'univers et l'ordre et l'ornement.

Il estime opinion qui remonte à la plus haute antiquité, qui, des théologiens et des législateurs, a passé aux poètes et aux philosophes, dont le premier auteur n'est point connu, mais dont la persuasion ferme et inaltérable est établie, non-seulement dans les traditions humaines, mais dans les mystères et les sacrifices, chez les Barbares comme chez les Grecs ; elle nous enseigne que l'univers ne flotte point au hasard, sans être gouverné par une puissance intelligente ; que ce n'est pas une raison unique qui le conserve et le dirige comme avec un frein et un gouvernail ; mais la plupart des êtres qui le composent sont mêlés de bien et de mal ; ou plutôt rien de ce que la nature produit ici-bas n'est exempt de ce mélange.

Ce n'est donc pas un seul et même être qui puise dans deux tonneaux ces contrariétés de la vie, comme des liqueurs différentes, pour les mêler ensemble et les distribuer aux hommes. Mais il faut admettre deux principes contraires, deux puissances rivales, dont l'une marche constamment à droite et sur un plan uniforme; l'autre tire toujours à gauche et suit une direction opposée.

De là ce mélange de bien et de mal dans la vie humaine, comme dans le monde physique, sinon dans l'univers entier, du moins dans ce monde sublunaire, qui, plein d'inégalités et de vicissitudes, éprouve des changements continuels.

Car si rien ne se fait sans cause et qu'un être bon ne puisse produire rien de mauvais, il faut qu'il y ait dans la nature un principe particulier qui soit l'auteur du mal, comme il y en a un pour le bien.