[21] Eudoxe rapporte qu'on cite en Egypte plusieurs tombeaux d'Osiris, et que son corps est réellement à Busiris (31), patrie de ce roi; mais on ne peut contester qu'il ne soit à Taphosiris, comme le nom seul l'indique, puisqu'il veut dire tombeau d'Osiris.
Je ne parlerai point ici de quelques circonstances qui accompagnent leurs sacrifices, de ce bois que l'on fend, de ce lin qu'on déchire, de ces libations qu'on fait pour Osiris, parce qu'elles tiennent à des objets mystérieux qui ne sont point connus.
Les prêtres d'Egypte disent non-seulement de ces deux divinités, mais en général de tous les dieux qui ne sont pas éternels et incorruptibles, que leurs corps sont déposés dans leur pays, où on leur rend les honneurs convenables, et que leurs âmes brillent dans les cieux au rang des astres ; que l'âme d'Isis est appelée par les Grecs la Canicule, et Sothis par les Egyptiens ; que celle d'Horus est Orion, et celle de Typhon la Grande Ourse.
Tous les autres peuples de l'Egypte contribuent à la nourriture des animaux qu'ils honorent; les seuls habitants de la Thébaïde n'entrent point dans cette dépense, parce qu'ils ne reconnaissent aucun dieu mortel, et qu'ils croient que leur dieu Gneph n'a pas été engendré et qu'il est immortel.
[22] Maintenant ceux qui, des différents traits de cette nature qu'on raconte ou qu'on pratique, en veulent conclure que ce récit n'a pour objet que de conserver le souvenir des grandes actions de quelques uns de leurs rois et de leurs princes, à qui la supériorité de leur vertu et de leur puissance fit attribuer une Origine céleste, et qui tombèrent ensuite dans les plus grands malheurs ; ceux-là, dis-je, donnent une ouverture facile et commode pour expliquer ce qu'il y a d'embarrassant dans cette fable, en transférant à des hommes ce qui ne paraît pas pouvoir s'appliquer à des dieux.
D'ailleurs cette solution ingénieuse a des fondements dans l'histoire.
Les Egyptiens racontent que Mercure avait un bras plus court que l'autre, que Typhon était roux, Horus blanc et Osiris noir; d'où il s'ensuivrait qu'ils auraient été des hommes. Ils ajoutent qu'Osiris commandait les armées ; que Canobe, d'où l'astre ainsi appelé a tiré son nom, était un pilote; que le vaisseau appelé Argo par les Grecs avait été construit sur le modèle de celui d'Osiris, et placé parmi les astres (32), entre Orion et le Grand Chien, deux constellations dont la première, suivant les Egyptiens, est consacrée à Horus, et la seconde à Isis.
[23] Mais je crains qu'en adoptant cette explication on n'ébranle les bornes les plus respectables, qu'on ne déclare la guerre non-seulement à toute l'antiquité, suivant l'expression de Simonide, mais encore à une multitude de familles et de nations qui toutes ont été pénétrées des sentiments les plus religieux pour ces divinités.
C'est transporter des cieux à la terre ces noms si révérés ; c'est éteindre et arracher des esprits cette foi vive , empreinte dans tous les hommes presque dès leur enfance; c'est ouvrir la porte à l'impiété de ce peuple d'athées qui transforment les dieux en hommes ; c'est enfin donner comme une sanction manifeste aux impostures de cet Evhémère de Messine qui, en imaginant les fables les plus absurdes, les plus destituées de fondement, a semé l'impiété dans tout l'univers par son audace à effacer en quelque sorte les noms de tous ces dieux généralement reçus qu'il transforme en rois, en princes, en généraux d'armée, qui ont, dit-il, existé dans des temps fort éloignés, et dont il a trouvé les noms écrits en lettres d'or dans l'île de Panchée.
Cependant, jamais aucun Barbare ni aucun Grec n'en a eu connaissance , et il faudra croire que le seul Evhémère a abordé dans cette île des Panchéens et des Triphylliens, peuples qui n'existent et n'ont jamais existé nulle part.
[24] D'ailleurs on vante en Assyrie les belles actions de Sémiramis, celles de Sésostris en Egypte. Les Phrygiens appellent encore aujourd'hui maniques tous les grands traits de courage et de vertu, par honneur pour un de leurs rois que les uns nomment Manès et d'autres Masdès, et qui se distingua par ses belles qualités et par sa puissance. Les Perses, sous la conduite de Cyrus, et les Macédoniens sous celle d'Alexandre, ont pénétré en vainqueurs presque jusqu'aux extrémités de l'univers; cependant tous ces héros n'ont jamais été regardés que comme de grands rois.
Si quelques uns d'entre eux, enflés d'un vain orgueil, et, pour me servir des termes de Platon, emportés par l'ardeur de la jeunesse ou aveuglés par l'ignorance, ont usurpé le titre de dieux et se sont fait ériger des temples, leur gloire n'a eu qu'un éclat passager, et la postérité a hautement flétri non-seulement leur vanité et leur arrogance, mais encore leur injustice et leur impiété. La mort a dissipé leur vaine renommée, comme on voit clans les airs se perdre la fumée.
Enfin, tels que des esclaves fugitifs réclamés par leurs maîtres, ils se sont vus arrachés de leurs temples et de leurs autels, et n'ont plus que des monuments et des tombeaux. Aussi Antigonus ayant entendu un certain Hermodote l'appeler, dans un de ses poèmes, fils du soleil et le traiter de dieu, il lui dit :
Celui qui vide tous les jours ma garde-robe sait bien le contraire (33).
Le statuaire Lysippe eut raison de blâmer Apelle d'avoir peint Alexandre la foudre à la main. Pour lui, il se contenta de lui donner une lance, et il disait que le temps ne détruirait pas un honneur mérité.
[25] J'approuve davantage l'opinion de ceux qui n'appliquent ni à des dieux ni à des hommes les revers qu'on raconte de Typhon, d'Osiris et d'Isis, mais à certains démons puissants que Platon, Pythagore, Xénocrate et Chrysippe, d'après les plus anciens théologiens, croient avoir été beaucoup plus forts que des hommes, et bien supérieurs en puissance à la nature humaine.
La divinité n'était en eux ni pure ni sans mélange ; ils réunissaient les perceptions spirituelles de l'âme et les sensations corporelles ; ils étaient capables de plaisir, de douleur et de toutes les autres affections de cette nature qui avaient sur eux plus ou moins d'empire ; car il y a dans les génies, ainsi que dans les hommes, différents degrés de vertu et de vice.
Ce que les Grecs publient des Géants et des Titans, de quelques actions injustes de Saturne, du combat d'Apollon contre Python, de la fuite de Bacchus et des courses de Gérés, ne diffère en rien des événements attribués à Osiris et à Typhon, ni des autres récits de cette nature dont tout le monde peut facilement s'instruire.
Il faut en dire autant de tous les autres faits qui sont l'objet secret des mystères et des initiations, et qu'on dérobe avec soin aux regards et à la connaissance de la multitude.