TRAITÉ

D'ISIS ET D'OSIRIS

PLUTARQUE

(75)1 II y a eu dans l'antiquité, plusieurs personnages célèbres de ce nom ; je crois qu'il s'agit ici de celui qui fut surnommé l'Athée, parce que dans un de ses ouvrages intitulé des Dieux, et dans lequel, suivant Diogène Laerce, Epicure puisa beaucoup de choses, il détruisail toute idée de la Divinité.

(76) Le premier mois égyptien s'appelait thot, et répondait en grande partie à notre mois d'août et aux premiers jours de septembre.

(77) Cette fête se célébrait quelques jours après la pleine lune du mois thot, dont le nom était en égyptien le même que celui de Mercure, à qui on l'avait consacré. C'était la fête du jour de l'an ; on y mangait du miel et des figues, c'est-a-dire tout ce qu'on avait de plus doux, comme chez les Romains à la fête du nouvel an.

(78) Le mois mésori était le dernier de l'année égyptienne ; il commençait, dans les années communes de l'ancienne année alexandrine, le 7 juillet, et finissait le 7 août.

(79) C'est un surnom qu'on donnait à Cérès, et qui signifie affligée, trille aussi bien que le nom Epachtés que portait la fête. Le scoliaste d'Aristophane dit que Cérès fut ainsi appelée, soit à cause de sa tristesse, soit à cause du bruit qu'on faisait avec des tambours et des cymbales pendant la recherche de Proserpine.

(80) C'est un groupe d'étoiles placées sur le cou du taureau, et que le peuple connaît sous le nom de pouuinière. Leur lever répond à l'équinoxe du printemps, et leur coucher à l'automne.embre.

(81) Ce mois répondait à la plus grande partie du mois d'octobre et aux premiers joun de novembre.

[66] Ce ne serait pas, à la vérité, un grand inconvénient s'ils laissaient du moins ces deux divinités communes à tous les hommes, au lieu de les attribuer en propre aux Egyptiens ; si, en donnant exclusivement leurs noms au Nil et à cette portion de terre que le Nil arrose, en disant que les marais et les lotus de leur contrée sont seuls l'objet de cette fable, ils ne privaient de la protection de ces dieux puissants le reste du genre humain, qui n'a ni le Nil, ni Butis, ni Memphis, et qui cependant connaît Isis et les autres divinités qui l'accompagnent ; il est même des peuples qui en ont appris depuis peu les noms égyptiens. Mais ils savaient, depuis leur origine, quelle était l'influence de chacun de ces dieux, et ils leur rendaient un hommage public.

Un second inconvénient, d'une plus grande conséquence, c'est qu'à moins d'une précaution extrême, il est à craindre que, sans le vouloir, ils n'anéantissent toutes les divinités en les identifiant avec les vents, les rivières, les semences, le labourage, les changements de la terre et les variétés des saisons, comme font ceux qui prennent Bacchus pour le vin, et Vulcain pour le feu.

Ainsi Cléanthe dit quelque part que Proserpine n'est autre chose que l'air qui pénètre les fruits de la terre et qui s'y incorpore. Un poète a dit en parlant des moissonneurs : Cérès de toutes parts tombe sous leurs faucilles.

Ils ne diffèrent point de ceux qui confondraient les voiles, les cordages et les ancres d'un navire avec le pilote, les fils et la trame d'une toile avec le tisserand, les émulsions, les boissons purgatives et la tisane avec le médecin.

Ajoutez à cela qu'ils donnent lieu à des opinions impies et funestes, en communiquant les noms des dieux à des êtres insensibles, privés de toute intelligence, qui sont nécessairement détruits par l'usage que les hommes en font pour leurs besoins, et que par conséquent il est impossible de regarder comme des dieux.

[67] Car Dieu n'est pas un être privé de vie et de raison, et qui soit accessible à nos sens. Mais comme les dieux sont les auteurs de ces fruits, et qu'ils nous les fournissent avec autant d'abondance que d'assiduité pour tous les besoins de la vie, nous reconnaissons à cela qu'ils sont dieux, et nous ne croyons pas qu'ils soient différents chez les différentes nations ; qu'il y en ait de particuliers pour les Barbares et pour les Grecs, pour les peuples du Nord et pour ceux du Midi.

Comme le soleil, la lune, le ciel, la terre et la mer sont communs à tous les hommes, quoique chaque nation leur donne des noms différents, de même cette raison suprême qui a formé l'univers, cette Providence unique qui le gouverne, ces génies secondaires qui en partagent avec elle l'administration, ont, chez les divers peuples, des dénominations et des honneurs différents que les lois ont réglés.

Les prêtres consacrés à leur culte les représentent sous des symboles, les uns plus obscurs, les autres plus sensibles, mais qui tous nous conduisent à la connaissance des choses divines.

Au reste, cette route n'est pas sans danger; les uns, s'égarant du vrai chemin, sont tombés dans la superstition ; les autres, en voulant éviter les marais fangeux de la superstition, se sont jetés aveuglément dans le précipice de l'athéisme.

[68] Il faut donc que la raison et la philosophie nous servent de guides pour nous initier aux mystères, afin de n'avoir que des pensées pieuses sur les discours qu'on y entend et sur les cérémonies qu'on y voit pratiquer.

Théodore (75) disait que la plupart de ses auditeurs prenaient à gauche les leçons qu'il leur donnait à droite. Nous de même, si nous prenons en sens contraire ce que les lois ont sagement établi par rapport aux sacrifices et aux fêtes religieuses, nous tomberons dans des erreurs grossières.

Dans le culte de ces deux divinités, tout doit être examiné au flambeau de la raison, comme le prouvent les pratiques suivantes. Le 19 du premier mois (76), ils célèbrent, en l'honneur de Mercure, une fête dans laquelle ils mangent du miel et des figues, en disant : Douce est la vérité (77).

Le talisman qu'Isis suspendit à son cou, selon la Fable, pendant le temps de sa grossesse, signifie : Parole véritable.

Harpocrate n'est point un dieu imparfait dans un état d'enfance, ni aucun des légumes qui commencent à fleurir. Il faut plutôt le regarder comme celui qui dirige et rectifie les opinions faibles, imparfaites et inexactes que les hommes ont des dieux.

Aussi tient-il le doigt posé sur sa bouche : attitude qui est le symbole du silence et de la discrétion. Dans le mois mésori (78), en offrant à ce dieu des légumes, ils disent : Langue, fortune ; langue, génie.

De toutes les plantes qui croissent en Egypte, le perséa est celle qu'on offre de préférence à ce dieu, parce que son fruit a la forme d'un cœur, et sa feuille celle d'une langue.

Car, de tous les biens que l'homme possède, il n'en est point qui l'approche davantage de la Divinité, et qui contribue plus sûrement à son bonheur que la droite raison, surtout lorsqu'il l'applique à la connaissance des dieux.

Aussi les prêtres recommandent-ils à ceux qui entrent dans le sanctuaire de l'oracle de n'avoir que des pensées pures, de ne prononcer que des paroles décentes.

[69] En effet, n'est-il pas ridicule que ceux qui, dans les fêtes et les cérémonies publiques, ont entendu proclamer à haute voix de parler décemment des dieux, pensent et s'expriment sur leur compte d'une manière indécente ?

Mais ne peut-on pas demander aussi de quelle manière on doit s'acquitter des sacrifices tristes et lugubres, d'où tout mouvement de joie est banni, puisque, d'un côté, il ne faut rien omettre de ce qui est prescrit par ces lois, et que, de l'autre, il n'est pas permis d'altérer les opinions religieuses, ni d'y mêler des imaginations vaines et absurdes ?

Les Grecs observent chez eux, et dans le même temps, plusieurs des cérémonies religieuses que les Egyptiens pratiquent dans leurs fêtes. A Athènes, par exemple, les femmes qui célèbrent les Thesmophories jeûnent et se tiennent assises à terre.

Dans la fête nommée Epachthès (triste), que les Béotiens ont établie en mémoire de l'affliction de Cérès lorsqu'elle eut perdu Proserpine , ils portent en cérémonie ce qu'ils appellent la maison de Cérès Achaia (79). Cette fête se célèbre vers le lever des pléiades (80), dans le mois des semailles, que les Egyptiens appellent athyr, les Athéniens pyanepsion, et les Béotiens damatrius (81).

Théopompe raconte que les peuples qui habitent vers le couchant donnent à l'hiver le nom de Saturne, à l'été celui de Vénus, au printemps celui de Proserpine , et que tous les êtres sont des productions de Saturne et de Vénus.

Les Phrygiens, qui croient que Dieu dort pendant l'hiver et qu'il se réveille l'été, célèbrent, dans ces deux saisons, deux bacchanales , dont la première est appelée assoupissement, et la seconde réveil. Les Paphlagoniens disent que, durant l'hiver, Dieu est lié et emprisonné, mais que l'été il brise ses liens et reprend son activité.

[70] La saison dans laquelle ces fêtes lugubres se célèbrent donne lieu de soupçonner que leur première institution a eu pour motif les fruits de la terre, qui étaient alors cachés dans son sein, que les anciens, au reste, ne regardaient pas comme des dieux, mais comme des dons précieux de la largesse divine, absolument nécessaires aux hommes, qui, sans cela, auraient mené une vie sauvage et brutale.

Lors donc que, dans cette saison, ils voyaient que non-seulement les fruits spontanés des arbres, mais ceux qu'ils avaient eux-mêmes semés et recueillis, étaient entièrement consumés, ils ouvraient légèrement la terre de leurs propres mains, et lui confiaient de nouveau avec inquiétude une semence qu'ils n'étaient pas certains de voir arriver à sa maturité ; alors ils imitaient beaucoup de choses qui se pratiquent dans le deuil et dans les obsèques des morts.

D'ailleurs, comme on dit de quelqu'un, qu'il a acheté Platon lorsqu'il a fait emplette des ouvrages de ce philosophe, qu'un acteur joue Ménandre quand il représente les comédies de ce poète ; de même les anciens ont donné les noms des dieux à leurs productions et aux biens qu'ils tenaient de leur largesse, et ils les ont honorés à cause du besoin qu'ils en avaient.

Dans la suite, leurs descendants, par une ignorance grossière, ont transporté aux dieux mêmes ces accidents de génération et de destruction que les fruits éprouvent lorsqu'ils sont cachés dans le sein de la terre et lorsqu'ils en sortent par la végétation.

Ils ont dit, ils ont même cru que les dieux naissaient et mouraient, et par là ils sont tombés dans les erreurs les plus absurdes et les plus impies. L'évidence de cette absurdité avait frappé Xénophane le Colophonien et d'autres philosophes de son école, qui disaient aux Egyptiens que si les êtres qu'ils adoraient étaient des dieux ils ne devaient pas les pleurer, ou que s'ils croyaient devoir les pleurer ils n'étaient pas dieux.

En effet, n'est-il pas ridicule de pleurer pour les fruits de la terre, et en même temps de les prier qu'ils germent et se conduisent eux-mêmes à leur maturité, afin de se voir consumés et pleures de nouveau ?

Les anciens n'étaient pas coupables de cette absurdité ; ils pleuraient la perte des fruits, et ils priaient les dieux de qui ils les tenaient d'en produire de nouveaux pour remplacer ceux qu'ils avaient consumés.