TRAITÉ

D'ISIS ET D'OSIRIS

PLUTARQUE

(48) Lichnite était une épithète de Bacchus, et signifie celui qui porte le van, parce que, dans les mystères de Bacchus, ce dieu était représenté sous la forme d'un enfant avec un van à la main. (49) Ariston de Chios fut disciple de Zénon le stoïcien, et vivait du temps de Plolémée Évergète. (50) Alexarque est cilé dans le traité des Parallèles, t. IV, p. 128; mais je n'ai pu découvrir ni sa patrie ni le temps où il a vécu. (51) Herméas parait être celui dont parle Photius dans sa Bibliothèque, cod. 279. Il était d'Hermopolis, ville d'Egypte, et avait écrit en vers ïambes la description de sa patrie, et peut-être de toute l'Egypte. (52)1Épaphus, dans la mythologie grecque, était un fils de Jupiter et de la nymphe lo ; mais, chez les Égyptiens, Épaphus était le même qu'Apis, qui avait les plus grands rapports avec Osiris, dont il était l'image vivante. (53) Anticlide était d'Athènes, et avait composé plusieurs ouvrages historiques dont Fabricius donne la liste. (54) Mot grec qui veut dire fin. (55) Cet ouvrage était probablement celui de Manéthon, prêtre égyptien, et dont il ne reste que des fragments. (56) C'étalt le troisième mois de l'année égyptienne, et II répondait en partie au mois d'octobre et en partie à celui de novembre

[36] Ce n'est pas seulement le Nil, mais en général toute espèce d'humidité que ces philosophes regardent comme un écoulement d'Osiris. Dans les cérémonies publiques, les Egyptiens portent toujours en pompe un vase plein d'eau à l'honneur du dieu.

Ils désignent par un figuier le roi Osiris et l'Egypte située dans la partie méridionale du monde, parce que le figuier est, selon eux, le principe de l'humidité et de la production, et qu'il paraît semblable à l'organe de la génération.

Dans la fête des Pamylies, qui, comme on l'a déjà dit, est la même que celle des Phallophories, on promène une figure d'Osiris dont le phallus est triple ; car ce dieu est le principe de la génération, et tout principe, par sa faculté productive, multiplie tout ce qui sort de lui.

Or, nous avons coutume d'exprimer la pluralité par le nombre trois : Heureux, trois fois heureux ; et pour exprimer un nombre indéfini de liens, nous disons : Par un triple lien ; à moins qu'on ne suppose que les anciens prenaient ce nombre trois dans un sens propre et littéral.

En effet, la substance humide, qui, dès l'origine, fut le principe générateur de toutes choses, produisit d'abord trois éléments, la terre, l'air et le feu. Ce qu'on a ajouté au fond du récit, que Typhon jeta dans le Nil les marques du sexe d'Osiris, et qu'Isis n'ayant pu les retrouver, en fit une ressemblance qu'elle proposa à la vénération publique, en faisant porter le phallus dans les sacrifices, a pour objet de nous apprendre que la vertu productive du dieu a eu pour matière première la substance humide, et que par elle cette vertu s'est communiquée à tout ce qui en était susceptible.

Une autre fable des Egyptiens, c'est qu'Apopis, frère du Soleil, ayant déclaré la guerre à Jupiter, ce dieu, secondé d'Osiris, vainquit son ennemi ; et qu'en reconnaissance, Jupiter l'adopta pour son fils, en le nommant Dionysius.

Il est aisé de faire voir que cette fable est fondée sur une vérité physique. Les Egyptiens donnent à l'air le nom de Jupiter ; cet élément a pour ennemis la sécheresse et la substance ignée, qui ne sont pas précisément le soleil, mais qui ont avec cet astre le plus grand rapport. L'humidité, qui tempère l'excès de la sécheresse, augmente par là et fortifie les exhalaisons qui donnent à l'air de l'aliment et delà force.

[37] D'ailleurs le lierre, que les Grecs ont consacré à Bacchus, est appelé par les Egyptiens chénosiris, c'est-à-dire la plante d'Osiris. Ariston (49), dans son histoire des colonies athéniennes, rapporte une lettre d'Alexarque (50) dans laquelle il était dit que Bacchus, fils d'Isis, était appelé par les Egyptiens, non Osiris, mais Arsaphès (dans la lettre alpha), et que ce nom signifie valeur.

Herméas (51) confirme cette étymologie dans son premier livre sur les Egyptiens, où il dit que le mot Osiris désigne la force. Je ne parle point de Mnaséas, qui prétend que Bacchus, Osiris et Sarapis sont différents noms d'Epaphus (52).

Je laisse aussi Anticlide (53), qui fait Isis fille de Prométhée et femme de Bacchus. Les traits de conformité que nous avons déjà dit se trouver entre les fêtes et les sacrifices qu'on fait pour Bacchus et Osiris, sont des preuves plus évidentes que les témoignages qu'on pourrait rapporter.

[38] Parmi les astres, Sirius est consacré à Isis, parce qu'il nous amène l'humidité. Les Egyptiens honorent aussi le lion, et ils ornent de gueules de lion les portes de leurs temples, parce que le Nil déborde Quand le char du soleil approche du Lion. Comme le Nil est, selon eux, un écoulement d'Osiris, ils croient aussi que le corps d'Isis est la terre, non pas en général, mais seulement celle que ce fleuve féconde, en la couvrant et se mêlant avec elle.

C'est de cette union qu'ils font naître Horus ; et cet Horus est la saison ou la température de l'air qui conserve et nourrit tous les êtres. Ils disent qu'il fut nourri par Latone dans des marais auprès de Butis ; car une terre bien humectée produit des exhalaisons qui tempèrent l'excès de la chaleur et de la sécheresse.

Ils désignent par Nephtys les dernières parties de l'Egypte, celles qui touchent à la mer : aussi lui donnent- ils le nom de Téleuté (54), et disent-ils qu'elle est femme de Typhon. Lorsque le Nil dans ses débordements s'approche des extrémités de l'Egypte, ils prétendent qu'Osiris s'unit avec Nephtys; et la preuve de cette union est dans les végétaux qui y croissent, et en particulier dans le mélilot, dont la couronne, tombée de la tête d'Osiris et restée dans le lieu même, selon la fable, apprit à Typhon l'adultère de sa femme.

Ainsi Horus naquit légitimement d'Isis, et Anubis fut le fruit de l'union illégitime de Nephtys avec Osiris. Dans l'ouvrage sur la succession des rois d'Egypte (55), il est dit que Nephtys, après avoir épousé Typhon, fut d'abord stérile. S'ils entendent cette stérilité, non d'une femme mortelle, mais d'une déesse, ils désignent par là une terre que sa dureté rend stérile et infructueuse.

[39] Les embûches que Typhon tend à Osiris, et la tyrannie de son règne, marquent les effets terribles de la sécheresse, lorsqu'elle domine et qu'elle absorbe l'humidité qui produit le Nil, et qui cause ses débordements.

La reine d'Ethiopie, qui seconde les entreprises de Typhon, désigne énigmatiquement le vent du midi, qui souffle de l'Ethiopie. Lorsqu'il est plus fort que les vents étésiens qui poussent les nuées vers l'Ethiopie, et qu'il arrête les pluies qui doivent grossir le Nil, alors Typhon a l'avantage, et il dessèche tout par sa chaleur ; il maîtrise le Nil, qui, obligé par sa faiblesse de se resserrer dans son lit, est conduit à la mer par un canal presque insensible.

En effet, le corps d'Osiris enfermé dans un coffre ne désigne autre chose que l'affaiblissement et la disparition des eaux du Nil. Aussi disent-ils qu'Osiris disparut au mois d'athyr (56), où les vents étésiens ne soufflant pas, le Nil coule dans un lit étroit, et laisse à découvert la terre d'Egypte.

Lorsque les nuits, devenues plus longues, augmentent les ténèbres et affaiblissent sensiblement la lumière, les prêtres, entre plusieurs cérémonies lugubres qu'ils pratiquent, couvrent un bœuf d'or d'un vêtement noir de lin, à cause du deuil de la déesse, et ils le montrent au public pendant quatre jours consécutifs, à compter du 17 du mois, parce qu'ils regardent le bœuf comme l'image vivante d'Osiris.

Les quatre jours de deuil ont chacun leur objet. Le premier, ils regrettent l'affaiblissement des eaux du Nil resserré dans son lit ; le second, la fuite des vents du nord forcés de céder à ceux du midi ; le troisième, la diminution du jour, qui devient plus court que la nuit ; le quatrième, l'état de nudité où les arbres laissent la terre, en se dépouillant de leurs feuilles.

La nuit du dix-neuvième jour, ils se rendent au bord de la mer, et, conjointement avec les stolistes, ils portent l'arche sacrée qui renferme un vase d'or, avec lequel ils puisent de l'eau douce. Alors tous les assistants poussent de grands cris, en disant qu'Osiris est retrouvé.

Ensuite ils détrempent de la terre végétale avec de l'eau commune, dans laquelle ils mêlent les aromates et les parfums les plus précieux. De cette pâte, ils forment une petite figure en forme de croissant ; ils l'habillent et la parent avec soin : cérémonies qui montrent clairement qu'ils regardent ces deux divinités comme les substances de la terre et de l'eau.

[40] Lorsque, après avoir retrouvé Osiris, Isis élève son fils Horus, qu'elle le fortifie par les exhalaisons, par les vapeurs et les nuages dont elle le nourrit, elle triomphe de Typhon ; mais elle ne le fait pas périr. Cette déesse souveraine de la terre n'a garde de laisser détruire la substance opposée à l'humidité : au contraire, elle la relâche et lui rend la liberté, afin qu'elle serve de tempérament à l'autre ; car l'univers ne serait pas parfait, si la substance ignée était abolie.

Si cette interprétation n'est pas destituée de fondement, on ne doit pas rejeter non plus ce qu'ils disent, que Typhon a possédé autrefois le partage d'Osiris : car anciennement l'Egypte était couverte par la mer ; ce qui le prouve, c'est le grand nombre de coquillages qu'on trouve dans les mines et dans les montagnes.

Toutes les fontaines et tous les puits, quoique très nombreux, contiennent une eau salée et amère, qui prouve que l'eau de la mer s'est rendue dans ces lieux souterrains et y a séjourné. Horus, dans la suite, triomphe de Typhon ; c'est-à-dire que les pluies étant tombées en abondance, le Nil a repoussé la mer, découvert la plaine, et formé continuellement de nouveaux dépôts de terre.

Nous en avons sous les yeux une preuve frappante. Nous voyons encore aujourd'hui que lorsque ce fleuve apporte un nouveau limon, et dépose de nouvelles couches de terre, la mer se retire peu à peu, parce que les parties basses du terrain de l'Egypte acquièrent de la hauteur par ces nouveaux dépôts de terre que le Nil y forme.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Pharos, qui, du temps d'Homère, était à une journée de chemin du rivage d'Egypte, en fait aujourd'hui partie ; non sans doute que cette île ait changé de place, et qu'elle se soit approchée de la terre; c'est le fleuve, qui, en comblant l'espace de mer intermédiaire, l'a jointe au continent.

Mais ces explications allégoriques ressemblent à celles que les stoïciens donnent dans leurs opinions théologiques. Ils disent que l'esprit générateur et nutritif est Bacchus ; que l'esprit qui frappe et qui divise est Hercule ; que celui qui a la propriété de recevoir est Ammon ; que celui qui s'insinue à travers la terre et les fruits est désigné par Cérès et Proserpine ; qu'enfin celui qui agit sur les mers et les pénètre est Neptune.