[71] Les philosophes ont donc raison de dire que ceux qui ne comprennent pas bien le sens des mots se trompent sur les choses mêmes.
C'est ce qui est arrivé à ceux d'entre les Grecs qui, s'étant accoutumés à donner le nom des dieux aux statues de bronze ou de marbre, et aux portraits des divinités, au lieu de les appeler simplement leurs images, en sont venus jusqu'à dire que Lacharès avait dépouillé Minerve, que Denys le tyran avait coupé les cheveux d'or d'Apollon, que Jupiter Capitolin avait péri dans un incendie pendant la guerre civile (82).
L'usage erroné de ces noms les a insensiblement entraînés dans les opinions les plus perverses. On doit faire le même reproche aux Égyptiens par rapport au culte qu'ils rendent aux animaux.
Les Grecs, du moins en cela, pensent et s'expriment d'une manière exacte , lorsqu'ils disent que la colombe est consacrée à Vénus, le dragon à Minerve, le corbeau à Apollon, le chien à Diane, comme Euripide dit en parlant d'Hécube :
Tu deviendras un chien au service d'Hécate (83).
Au contraire, le plus grand nombre des Égyptiens, en respectant les animaux eux-mêmes, en les honorant comme des dieux, n'ont pas seulement rempli leur culte religieux de cérémonies ridicules, ce qui est le moindre mal de cette absurdité, mais ils ont encore donné lieu à une opinion funeste qui a fait tomber les esprits simples et faibles dans la superstition, et a précipité les caractères durs et audacieux dans l'athéisme le plus révoltant.
Je crois donc qu'il ne sera pas hors de propos d'exposer ici ce qu'il y a de vraisemblable sur celle matière.
[72] La première raison qu'on donne à ce culte, que les dieux, par crainte de Typhon, se métamorphosèrent en ces divers animaux et se renfermèrent dans des corps de cigognes, de chiens et d'éperviers, cette raison est plus fausse que toutes les fables et que toutes les fictions les plus absurdes.
Il ne faut pas croire davantage que les âmes des morts, qui survivent à leur dépouille terrestre, ne reviennent à une nouvelle vie que dans les corps de ces animaux seuls.
Ceux qui veulent donner à ce culte une origine politique disent qu'Osiris ayant une armée très nombreuse, la partagea en différentes bandes que les Grecs appellent cohortes et compagnies, et qu'il donna à chaque bande, pour enseigne, un animal qui devint, pour chaque troupe particulière, l'objet de sa vénération et de son culte.
D'autres veulent que, dans des temps postérieurs, des rois d'Egypte, pour effrayer les ennemis dans les combats, aient couvert leur armure de figures de bêtes féroces en or et en argent.
Il y en a qui racontent qu'un de leurs rois fin et rusé, voyant que les Égyptiens étaient d'un caractère léger, facilement porté aux séditions et aux révoltes, et que leur grand nombre leur assurerait une résistance invincible lorsqu'ils agiraient de concert, résolut de semer parmi les différentes tribus dont ils étaient composés, en y introduisant la superstition, un germe éternel de discorde.
Il ordonna à chaque tribu d'honorer un animal particulier, du nombre de ceux qui sont naturellement ennemis, et qui, recherchés pour la nourriture par quelques tribus, étaient rejetés par les autres : d'où il arriva que chaque tribu voulant défendre son animal sacré et souffrant impatiemment qu'on le maltraitât, elles se trouvèrent insensiblement avoir épousé les haines mutuelles de ces animaux, et furent engagées les nues contre les autres dans des guerres interminables.
Ainsi, de tous les peuples de l'Egypte, les Lycopolitains sont les seuls qui mangent du mouton, à l'imitation du loup, qu'ils honorent comme un dieu. De nos jours, les Cynopolitains ayant mangé un oxyrinche, les Oxyrinchites prirent des chiens qu'ils immolèrent, et dont ils mangèrent la chair comme celle des victimes. De là naquit une guerre qui fut très sanglante pour ces deux peuples, et que les Romains firent cesser après les avoir sévèrement punis les uns et les autres (84).
[73] Plusieurs auteurs prétendent que l'âme de Typhon fut comme divisée dans les corps de ces animaux. Cette fable peut signifier que tous les caractères bruts et sauvages étant produits par ce mauvais génie, c'est pour l'adoucir et l'apaiser qu'ils respectent et honorent ces divers animaux.
Lorsqu'il survient une chaleur excessive et pernicieuse qui produit ou des épidémies ou d'autres calamités extraordinaires, les prêtres font choix de quelques uns de ces animaux sacrés, et, les emmenant avec le plus grand secret dans un lieu obscur, ils cherchent d'abord à les effrayer par des menaces ; si le mal continue, ils les égorgent et les offrent en sacrifice, soit pour punir le mauvais génie, soit comme une des plus grandes expiations qu'ils puissent faire dans les calamités les plus pressantes.
Bien plus, Manéthon rapporte que, dans la ville d'Idithye (85), on brûlait vifs des hommes à qui on donnait le nom de typhoniens, et dont on passait les cendres dans un crible, pour les disperser ensuite et les jeter au vent.
Ces sortes d'expiations se faisaient publiquement et à un temps marqué; c'était dans les jours caniculaires, au lieu que les immolations d'animaux sacrés se font en secret, dans un temps qui n'est point fixé, mais d'après les circonstances, et sans que le peuple en soit instruit.
Il faut en excepter les cas où ils font les funérailles de quelqu'un de ces animaux. Alors ils en prennent un certain nombre des autres espèces qu'ils montrent au peuple ; après quoi ils les jettent, en présence de tout le monde, dans le même tombeau que ceux dont ils font les obsèques, persuadés que par là ils affligent Typhon et rabattent la joie qu'il ressent de la mort des animaux sacrés.
Dans cette classe, Apis, avec quelques autres, est consacré à Osiris, et le plus grand nombre est attribué à Typhon. Si cette observation est vraie, je crois que ce que je viens de rapporter a lieu aux funérailles de ces animaux, qui sont honorés en commun par tous les peuples de l'Egypte, comme la cigogne, l'épervier, le cynocéphale (86) et Apis lui-même, car c'est le nom qu'ils donnent au bouc de Mendès.
[74] Il reste pour derniers motifs de ce culte l'utilité de ces animaux et leur rapport symbolique. Quelques uns ont l'un ou l'autre de ces caractères ; plusieurs ont les deux.
Le bœuf, par exemple, la brebis et l'ichneumon ont évidemment été honorés à cause de leur utilité et du service qu'on en tire. C'est par un semblable motif que ceux de Lemnos honorent l'alouette, qui déterre les œufs de sauterelles et les casse ; que les Thessaliens révèrent les cigognes, parce qu'elles firent périr une multitude de serpents qui étaient sortis tout à coup du sein de la terre. Aussi ont-ils fait une loi qui condamne au bannissement tout homme qui aura tué une cigogne.
Les Égyptiens adorent l'aspic, la belette, le scarabée, parce qu'ils croient voir dans ces animaux des traits obscurs de ressemblance avec la puissance divine, comme l'image du soleil se peint dans des gouttes d'eau.
Bien des gens croient encore que la belette conçoit par l'oreille et enfante par la bouche, ce qui, disent-ils, représente la formation du discours. Ils prétendent que l'espèce des scarabées n'a point de femelle ; que, pour se reproduire, les mâles déposent leur semence dans du fumier, dont ils forment une boule qu'ils poussent avec les pieds de derrière tandis qu'ils marchent eux-mêmes en avant, imitant en cela le cours du soleil, qui, allant d'occident en orient, semble suivre une direction contraire à celle du ciel.
Ils ont comparé l'aspic à un astre, parce que cet animal ne vieillit point, et que, privé des organes du mouvement, il se meut avec la plus grande facilité.
[75] Le culte qu'on rend au crocodile même n'est pas sans un motif plausible. On lui a trouvé de la ressemblance avec Dieu en ce qu'il est le seul animal qui n'ait point de langue ; car la raison divine n'a pas besoin de parole pour se manifester :
Par l'équité conduite, elle marche sans voix,
Et l'univers enlier est régi par ses lois.
Une autre propriété du crocodile, c'est que, de tous les animaux qui vivent dans l'eau, il est le seul dont les yeux soient couverts d'une membrane légère et transparente qui prend sa naissance au front, de manière qu'il peut voir sans être aperçu ; et en cela il ressemble au premier des dieux.
Une circonstance remarquable , c'est que le lieu où la femelle de cet animal dépose ses œufs est toujours le terme de l'inondation du Nil. Comme elle ne peut pas les pondre dans l'eau, et que cependant elle ne veut pas en être éloignée, elle a un pressentiment si certain de l'avenir, qu'elle se met assez près du lieu où finira le débordement, pour être à portée du fleuve pendant qu'elle couvera, et conserver cependant ses œufs secs et à l'abri de l'inondation.
Elle en pond soixante qu'elle couve le même nombre de jours, et la plus longue vie des crocodiles est de soixante ans. Or, le nombre soixante est le premier que les astronomes emploient dans leurs mesures.
Nous avons déjà parlé du chien, dont le culte est fondé sur le double motif de l'unité et de l'allégorie.
L'ibis, qui détruit les reptiles venimeux, nous a d'ailleurs enseigné le premier l'usage des lavements, qu'il emploie lui-même pour se purger. Les prêtres égyptiens, qui observent avec le plus d'exactitude leurs rites religieux, prennent pour se purifier de l'eau dont l'ibis a bu ; car cet oiseau ne boit jamais d'eau corrompue ou malsaine ; il n'en approche même pas. De plus, l'écartement de ses pieds forme avec son bec un triangle équilatéral. Enfin le mélange de ses plumes noires et blanches représente la lune dans son décours.
Au reste, il ne faut pas s'étonner que les Egyptiens se soient si fort attachés à ces traits de ressemblance avec la Divinité, tout faibles qu'ils sont ; les Grecs eux-mêmes en ont souvent attribué de semblables aux statues et aux images de leurs dieux. Par exemple, il y a en Crète une statue de Jupiter qui n'a point d'oreilles, pour faire entendre que le maître et le souverain de tous les hommes ne doit en écouter aucun en particulier.
Phidias a placé un dragon aux pieds de la statue de Minerve, et une tortue à ceux de la Vénus d'Elide, pour signifier que les filles ont besoin d'être gardées, et que les femmes mariées doivent être sédentaires et garder le silence. Le trident de Neptune est le symbole de la troisième région que la mer occupe, après le ciel et l'air ; c'est aussi de là que viennent les noms d'Amphitrite et des Tritons.
Les pythagoriciens ont donné aux nombres et aux figures géométriques les dénominations des dieux. Le triangle équilatéral est appelé Minerve, née du cerveau de Jupiter, et Tritogénie, parce que ce triangle peut être divisé également par trois perpendiculaires tirées de ses trois angles.
L'unité est Apollon, parce qu'elle est le symbole de la persuasion et de la candeur ; la dyade a les noms de discorde et d'audace, et le nombre trois, celui de justice ; car entre l'injustice commise et l'injustice reçue, qui sont les deux excès opposés, la Justice tient le milieu et établit l'égalité.
Le quaternaire, ce nombre mystérieux formé des trente-six unités, et qui, comme on sait, est leur serment le plus sacré, porte le nom de monde : il est composé des quatre premiers nombres pairs et des quatre premiers impairs adoptés ensemble.