TRAITÉ

D'ISIS ET D'OSIRIS

PLUTARQUE

(43) Ce mot, qui, dans le texte, est grec et non égyptien, signifie ceux qui scellent. (44) C'est Castor de Rhodes, dont on a parlé dans les Questions romaines. (45) Ochus était désigné dans la liste des rois sous le nom de glaive ; mais cet endroit-ci n'est pas contraire au premier. Ce fut avant l'ordre que en prince donna d'immoler Apis que les Égyptiens l'appelèrent âne, à cause de ses premiers traits de cruauté et de folie, et celui de glaive dut lui être donné après qu'il se fut porté aux plus grands excès de méchanceté. (46) Dinon, père de Clitarque, qui vivait du temps d'Alexandre, avait composé une histoire de Perse souvent citée par les auteurs grecs et latins. (47) Il y a eu en Grèce deux historiens de ce nom, l'un né à Lesbos, et plus ancien qu'Hérodote de douze ans, et l'autre de Milet. Il y a apparence qu'il s'agit ici du dernier, parce que Athénée cite de lui un ouvrage sur l'Egypte.

[31] Les Egyptiens, qui croient que Typhon était roux, n'immolent que des bœufs de cette couleur; et ils sont si scrupuleux à cet égard, que s'ils trouvent sur un de ces animaux un seul poil blanc ou noir, ils le jugent indigne d'être immolé. Ils pensent qu'on ne doit pas offrir aux dieux en sacrifice ce qui leur est agréable, mais au contraire les corps des animaux qui ont reçu les âmes des hommes injustes et impies après leur métamorphose.

C'est pour cela qu'ils prononcent des malédictions sur la tête de la victime ; et anciennement, après la lui avoir coupée, ils la jetaient dans le Nil ; aujourd'hui ils la donnent à des étrangers. Des prêtres, nommés sphragifles (43), imprimaient sur le bœuf qu'on devait immoler un sceau qui, suivant l'historien Castor (44), avait pour empreinte un homme assis sur ses genoux, les mains liées derrière le dos et le couteau sur la gorge.

Ils punissent aussi l'âne de la ressemblance qu'il a avec Typhon, comme on l'a déjà dit, non-seulement par sa couleur, mais encore par sa stupidité et sa pétulance. Aussi ont-ils donné le nom d'âne à Oclius, celui des rois de Perse qu'ils détestent le plus à cause de sa scélératesse et de son impiété (45). Ochus, qui le sut, leur dit : Cet âne mangera votre bœuf; et il fit immoler Apis, suivant le rapport de Dinon (46).

Ceux qui disent que Typhon s'enfuit du combat monté sur un âne, qu'il courut pendant sept jours, et qu'ayant ainsi échappé à ses ennemis, il eut dans la suite deux fils nommés Hiérosolymus et Judéus, ont évidemment voulu mêler à la fable égyptienne les événements du peuple juif. Telles sont les allégories que cette explication renferme.

[32] Passons maintenant à des opinions plus philosophiques, et commençons par les plus simples. Il y a des philosophes qui disent que, comme chez les Grecs, Saturne est l'allégorie du temps, Junon celle de l'air ; que la naissance de Vulcain est le symbole du changement de l'air en feu ; de même, chez les Egyptiens, Osiris est le Nil, qui s'unit avec Isis, ou la terre ; que Typhon est la mer, dans laquelle le Nil va se perdre en se divisant, mais après avoir déposé dans la terre une partie de ses eaux qui la rendent féconde.

Ils chantent en l'honneur d'Osiris une lamentation sacrée, dans laquelle ils disent qu'il est né à gauche et qu'il périt à droite; car les Egyptiens regardent l'orient comme la face du monde ; le nord en est la droite et le midi la gauche. Or, le Nil, qui prend sa source au midi et est englouti par la mer vers le nord, est dit avec raison naître à la gauche et périr à la droite.

Aussi les prêtres ont-ils la mer en horreur et disent-ils que le sel est l'écume de Typhon. Une des choses qui leur sont défendues, c'est de mettre du sel sur la table. Ils ne conversent point avec les nautoniers, parce qu'ils gagnent leur vie à courir les mers. Ils n'ont pas moins d'aversion pour le poisson ; et pour désigner la haine, ils peignent un de ces animaux.

A Saïs, on avait gravé dans le vestibule du temple de Minerve un enfant, un vieillard, un épervier, un poisson et un hippopotame. C'étaient évidemment autant de symboles qui voulaient dire : Ô vous qui arrivez à la vie, et vous qui êtes prêts à en sortir, Dieu hait l'impudence.

Ainsi l'enfant désigne la naissance ; le vieillard, la mort ; l'épervier, la Divinité ; le poisson, la haine, à cause de la mer, comme je viens de le dire, et l'hippopotame marque l'impudence ; car on dit que cet animal, après avoir tué son père, fait violence à sa mère et s'accouple avec elle.

Cette opinion des pythagoriciens, que la mer est une larme de Saturne , semble insinuer énigmatiquement qu'elle est impure, et en quelque sorte étrangère au reste de la nature. Jusqu'ici cette explication n'offre rien que de très connu et qui ne soit à la portée du vulgaire.

[33] Mais les plus philosophes d'entre les prêtres ne se contentent pas de dire qu'Osiris est le Nil et Typhon la mer ; ils ajoutent qu'Osiris est en général le principe de toute humidité, la source de toute production, la substance de tous les germes ; que Typhon, au contraire, est le principe de la chaleur et du feu, la cause de la sécheresse, l'ennemi de l'humidité. Et comme ils croient qu'il était roux et pâle, ils n'aiment pas à voir et à fréquenter les personnes de cette couleur.

Ils disent qu'Osiris était noir, parce que l'eau donne une teinte noire à la terre, aux étoffes et même aux nuées ; que, dans les jeunes gens, l'abondance de l'humidité rend leurs cheveux noirs, au lieu que dans les vieillards la sécheresse du tempérament fait blanchir et comme pâlir les leurs.

Le printemps est la saison de la verdure, de la douce chaleur et de la fécondité ; l'automne, par le défaut d'humidité, arrête la végétation des plantes et cause des maladies aux animaux. Le bœuf Mnevis, qu'on entretient à Héliopolis, et qui, consacré à Osiris, est, selon quelques uns, le père d'Apis, a le poil noir, et est, après Apis, ranimai que les Egyptiens honorent le plus.

Ils donnent à l'Egypte le nom de Chémia, parce que le terrain en est noir comme la prunelle de l'œil, et ils la comparent au cœur humain : car son climat est chaud, son sol humide, et elle s'étend vers le midi, qui la borne dans sa plus grande partie, comme dans le corps humain le cœur est situé à gauche.

[34] Ils disent que le soleil et la lune parcourent les cieux , portés, non sur des chars, mais sur des vaisseaux, pour signifier que tout est nourri et mis en mouvement par l'eau.

Ils pensent que c'est des Egyptiens qu'Homère et Thalès avaient pris cette opinion, que l'eau est le principe de tous les êtres, qu'Osiris est l'Océan, et qu'Isis est Thétis, qui nourrit et alimente toutes les substances.

Les noms que les Grecs donnent à l'émission des germes productifs et à l'union des corps supposent le même principe : le nom de fils en grec vient d'eau ou de pleuvoir, et celui qu'on donne à Bacchus montre qu'il est le dieu de la substance humide, et qu'il est le même qu'Osiris ; car Hellanicus (47) dit avoir entendu les prêtres d'Egypte donner à Osiris le nom d'Usiris; lui-même il l'appelle toujours ainsi, et avec raison, puisqu'il est le principe de l'humidité.

[35] Cette identité de Bacchus et d'Osiris, qui doit en être mieux instruite que vous, Cléa, qui présidez les thyades de Delphes, et que vos parents ont initiée dès votre enfance aux mystères d'Osiris?

Mais si les autres ont besoin qu'on leur en donne des preuves, laissons à part celles qu'il n'est pas permis de divulguer. Il y eu a d'évidentes dans les cérémonies que les prêtres observent aux funérailles d'Apis, dont le corps est apporté dans un bateau au lieu de sa sépulture. Elles ne diffèrent point de celles qui sont usitées aux fêtes de Bacchus. Ils se couvrent de peaux de faons, portent des thyrses dans leurs mains, poussent de grands cris et font les mêmes gestes que les bacchantes lorsqu'elles célèbrent les orgies.

Aussi la plupart des Grecs représentent-ils Bacchus sous la forme d'un taureau ; et les femmes d'Elée, dans leur hymne à ce dieu, l'invitent de venir à elles avec un pied de taureau. Chez les Argiens, il a le surnom de fils de taureau : on l'évoque du sein des eaux au son des trompettes ; on jette un agneau dans la mer pour le portier des enfers, et l'on cache des trompettes entre les thyrses, comme Socrate le rapporte dans son ouvrage sur Osius.

D'ailleurs les faits que l'on raconte des Titans et les fêtes nocturnes de Bacchus ont un rapport sensible avec Osiris que Typhon coupe par morceaux, et qui ensuite est rappelé à la vie. J'en dis autant de ses tombeaux ; les Egyptiens, comme je l'ai rapporté plus haut, montrent en plusieurs endroits le sépulcre d'Osiris.

Les Delphiens croient aussi que le corps de Bacchus est déposé dans le temple d'Apollon, auprès du trépied de l'oracle où les Osius font un sacrifice secret pendant que les thyades réveillent le Lichnite (48). Les Grecs regardent Bacchus non-seulement comme le dieu du vin, mais aussi comme le principe de toute substance humide.

Il suffit pour le prouver des témoignages de Pindare, qui dit à ce dieu : Bacchus, des plus doux fruits, ô source inépuisable, Mûris de nos vergers la moisson agréable. C'est pour cela qu'il est défendu aux adorateurs d'Osiris de détruire aucun arbre fruitier, ni de faire perdre aucune source d'eau.