TRAITÉ

D'ISIS ET D'OSIRIS

PLUTARQUE

(9) Héliopolis, ou ville du Soleil, était située dans la basse-Egypte, dont ce fut quelque temps la capitale, jusqu'à ce que les rois eurent préféré le séjour de Tanis, qui dès lors devint la métropole de cette partie de l'Egypte. Héliopolis, selon Diodore de Sicile, avait été bâtie par Actis, un des Héliades, ou premiiers habitants de l'ile de Rhodes, qui lui donna le nom du Soleil, dont il se disait le fils.

(10) Plusieurs historiens ont porté le nom d'Hécatëe ; celui-ci est vraisemblablement l'Abdérilain, contemporain d'Alexandre, qui, au rapport de Diodore de Sicile, avait écrit sur la philosophie égyptienne.

(11) Les Égyptiens étaient divisés en trois classes, les prêtres, les militaires et le reste du peuple. Quand la famille régnante s'éteignait, et qu'il fallait procéder à une élection, le roi n'était jamais choisi que dans les deux premières classes. Lorsqu'on le tirait de la classe militaire, il était admis aussitôt après son inauguration dans la classe sacerdotale, ce qui se faisait avec des cérémonies particulières. Alors on l'initiait à la doctrine secrète, qui, réservée aux seuls prêtre, n'était communiquée à aucune autre des deux classes. Il était soumis à une partie du régime sacerdotal, et non à l'abstinence la plus rigoureuse, puisque nous voyons ici qu'il buvait une portion de vin réglée par les livres sacrés, et qui n'était pas assez considérable pour l'exposer à l'ivresse.

(12) Psammétique fut un des douze seigneurs égyptiens qui, après l'extinction de la dynastie des rois éthiopiens qui avaient régné en Egypte, se saisirent de l'autorité, et partagèrent entre eux le royaume. Il finit par régner seul vers l'an 670 avant Jésus-Christ.

(13) C'est Eudoxe de Cnide, grand astronome et grand géomètre, disciple de Platon, qu'il accompagna en Egypte. Il avait composé un grand nombre d'ouvrages; celui que Plutarque cite ici contenait de grands détails sur les mœurs et les usages des nations.

(14) Syène était une ville considérable de la Théhaïde, située sur le Nil, aux confins de l'Egypte et de l'Ethiopie. Strabon place cette ville précisément sous le tropique du Cancer, et dit qu'on n'y voit point d'ombre dans le temps du solstice.

(15) Le pagre est un poisson du genre des spares ; Arislote n'en dit autre chose, sinon qu'on le trouve indistinctement dans la haute mer et sur les côtes, et qu'il a une pierre dans la tête.

(16) C'est la Thèbes d'Egypte, capitale de la Thébaïde, contrée la plus méridionale de ce royaume. Elle fut, dit-on, fondée par Osiris, ou, suivant d'autres, par Busiris, qui, selon Diodore, la rendit la ville la plus opulente du monde entier.

(17) Saïs était une ville célèbre de la Basse-Egypte ou du Delta, dans la préfecture Saïtique. Athéné ou Minerve y était singulièrement honorée sous le nom de Netlha. Les prêtres de cette ville étaient célèbres par leur sagesse, et les philosophes de la Grèce allaient s'instruire à leur école.

(18) Manéthon , grand-prêtre d'Iléliopolis dans la Basse-Egypte, où était aussi Sébennite, avait composé une histoire d'Egypte ; il vivait sous Plolémée Philadelphe ou sous Ptolémée Soter. Cet ouvrage était fort estimé des anciens. Il y eut un autre prêtre égyptien du même nom, auteur de plusieurs ouvrages, et en particulier d'un livre sur les parfums qu'on employait en Egypte dans les sacrifices qui s'offraient tous les jours.

[6] A Héliopolis (9), les prêtres du Soleil, durant tout le temps de leur ministère, ne portent pas même de vin dans le temple, parce qu'ils ne croient pas convenable de boire pendant le jour, tant qu'ils sont sous les yeux de leur seigneur et de leur roi. Les autres prêtres en usent, mais en très petite quantité. Dans plusieurs de leurs solennités, ils s'en privent totalement, et passent le temps que durent leurs fonctions à apprendre, à méditer, ou à enseigner les vérités divines.

Les rois eux-mêmes, au rapport d'Hécatée (10), n'avaient qu'une portion de vin réglée par les livres sacrés, parce qu'ils étaient associés au sacerdoce (11). Ce ne fut même que sous le règne de Psammétique (12) qu'ils commencèrent d'en boire ; auparavant il leur était interdit, et ils ne l'employaient pas même dans les libations, persuadés qu'il n'est pas agréable à la Divinité, et que le sang des Titans qui combattirent autrefois contre les dieux, en se mêlant avec les sucs de la terre, avait produit les vignes.

Aussi ceux qui s'enivrent perdent-ils la raison parce qu'ils sont remplis du sang impur de la terre. Eudoxe, dans le second livre de sa Géographie (13), rapporte ces faits, qu'il dit tenir des prêtres égyptiens eux-mêmes.

[7] Les Egyptiens, en général, ne s'abstiennent pas de tous les poissons de mer ; chaque tribu fait usage de certaines espèces et en rejette d'autres.

Ainsi les oxyrinchites ne mangent aucun de ceux qui ont été pris à l'hameçon. Comme ils adorent les oxyrinches, ils craignent que l'hameçon n'ait été souillé en prenant quelqu'un de ces poissons.

Ceux de Syène (14) ne touchent point au pagre (15), parce qu'ils croient que ce poisson paraît lorsque le Nil est prêt à déborder, et que sa présence annonce cette crue si désirée. Les prêtres s'abstiennent de toutes les espèces de poissons.

Le neuvième jour du premier mois, chaque Egyptien mange, devant la porte de sa maison, du poisson rôti. Les prêtres en font brûler devant leurs portes, mais ils n'y touchent pas.

On donne de cet usage deux raisons, dont l'une, religieuse et plus relevée, a rapport aux opinions philosophiques et pieuses qu'on a sur Osiris et sur Typhon : j'y reviendrai dans un autre endroit ; l'autre est commune et connue de tout le monde : c'est que le poisson n'est ni un aliment nécessaire ni un mets agréable.

Homère confirme cette opinion lorsqu'il dit que ni les Phéaciens, peuple délicat et voluptueux, ni ceux d'Ithaque, nation insulaire, ne faisaient usage de poissons, et que les compagnons d'Ulysse, pendant une si longue navigation sur mer, n'en mangèrent que dans le plus pressant besoin.

En un mot, ils croient que la mer a été formée par le feu ; qu'elle est hors des bornes de la nature ; qu'elle n'est ni une partie de la terre ni un élément, mais une sécrétion étrangère, une production vicieuse et corrompue;

[8] car ils n'ont rien mêlé d'absurde dans leurs cérémonies religieuses, rien de fabuleux, rien qui prenne sa source dans la superstition, comme quelques uns le pensent. Elles ont toutes des raisons de morale ou d'utilité, ou bien elles rappellent des traits intéressants d'histoire, ou enfin elles ont rapport à quelques phénomènes de la nature.

Telle est celle qui regarde les oignons. Rien n'est plus destitué de vraisemblance que le fait qu'on donne pour cause de l'abstinence de ce légume. On raconte que Dictys, un des nourrissons de la déesse, en cueillant des oignons, tomba dans le fleuve, et s'y noya.

Si les prêtres ont de l'aversion pour ce végétal et s'abstiennent d'en manger, c'est qu'il ne prend jamais plus d'accroissement et de vigueur que dans le décours de la lune ; d'ailleurs il ne leur convient ni dans le temps d'abstinence et de purification, parce qu'il excite la soif, ni dans leurs jours de fêtes, parce qu'il provoque les larmes.

Ils regardent aussi le porc comme un animal impur, parce qu'il s'accouple plus ordinairement dans le décours de la lune, et que l'usage de son lait cause la lèpre et d'autres maladies cutanées.

Il est vrai qu'une seule fois l'année ils sacrifient dans la pleine lune un de ces animaux, dont ils mangent la chair. On donne pour raison de cet usage que Typhon, poursuivant un porc pendant la pleine lune, trouva le coffre de bois où était enfermé le corps d'Osiris, qu'il coupa en plusieurs morceaux, et dispersa de côté et d'autre.

Mais bien des gens rejettent cette explication, et la croient, comme plusieurs autres, sans aucun fondement. Ils disent que les Egyptiens étaient anciennement si fort ennemis du luxe, de la délicatesse et de la sensualité, qu'ils avaient érigé à Thèbes (16), dans le temple d'Isis, une colonne sur laquelle étaient gravées des imprécations contre le roi Ménis, qui, le premier, leur avait fait abandonner leur manière de vivre simple, frugale et modeste.

On dit aussi que Technatis, père de Bocchoris, pendant son expédition contre les Arabes, un jour que son bagage fut retardé, mangea avec plaisir les mets les plus simples, et dormit d'un sommeil profond sur un lit de feuillage. Il embrassa dès lors une vie frugale, et en prit occasion de prononcer contre Ménis les imprécations qui, de l'avis des prêtres, furent gravées sur cette colonne.

[9] Les rois d'Egypte étaient pris dans l'ordre des prêtres ou dans celui des guerriers, parce que les premiers étaient estimés et honorés pour leur sagesse, et les autres pour leur valeur. Lorsque le choix tombait sur un guerrier, il était aussitôt associé au sacerdoce, et on l'instruisait dans cette philosophie secrète dont la plupart des dogmes sont enveloppés de fables et d'allégories, qui ne laissent apercevoir que comme dans un jour sombre des traces obscures de la vérité.

C'est ce qu'ils nous font eux-mêmes entendre clairement par ces sphinx qu'ils placent ordinairement devant leurs temples, et qui désignent que leur théologie est une science obscure et énigmatique. A Sais (17), on lisait sur le temple de Minerve, qu'on croit être la même qu'Isis, l'inscription suivante :

Je suis tout ce qui a été, qui est et qui sera.

Nul mortel n'a pu lever jusqu'ici le voile qui me couvre.

On croit assez généralement qu'Amoun, dont les Grecs ont fait Ammon, était, chez les Egyptiens, le nom propre de Jupiter.

Manéthon (18) le Sébennite croit que ce mot désigne ce qui est caché, ou l'action même de cacher. Hécatée d'Abdère dit que les Egyptiens s'en servent pour s'appeler les uns les autres; que ce nom est de sa nature appellatif ; que ce peuple , qui croit que le premier des dieux, qu'il confond avec l'univers, est un dieu caché et inconnu, l'invoque et le prie de se découvrir à eux, en lui disant Amoun ;

[10] tant ce peuple portait de retenue et de réserve dans sa philosophie religieuse ! C'est ce qu'attestent unanimement les plus sages d'entre les Grecs, Solon, Thalès, Platon, Eudoxe, Pythagore, et, suivant quelques uns, Lycurgue lui-même, qui tous voyagèrent en Egypte, et y conférèrent avec les prêtres du pays.

On dit qu'Eudoxe fut instruit par Conuphis de Memphis, Solon par Sonchis de Sais, et Pythagore par Enuphis l'Héliopolitain. Pythagore surtout, plein d'admiration pour ces prêtres, à qui il avait inspiré le même sentiment, imita leur langage énigmatique et mystérieux, et enveloppa ses dogmes du voile de l'allégorie.

La plupart de ces préceptes ne diffèrent point de ce qu'on appelle en Egypte des hiéroglyphes. Tels sont ceux-ci :

Ne mangez pas dans un char.

Ne vous asseyez pas sur le boisseau.

Ne plantez point de palmier.

Ne remuez pas le feu arec l'épée dans votre maison.

Je crois aussi que les pythagoriciens, en assignant à quelques uns de leurs dieux des nombres particuliers, à Apollon la monade, à Diane la dyade, à Minerve le septénaire, et à Neptune le premier cube, ont voulu imiter ce qui se pratique ou ce qui est représenté dans les temples d'Egypte.

Les Égyptiens y désignent par un œil et un sceptre Osiris, leur seigneur et leur roi. Son nom, suivant quelques interprètes, signifie qui a beaucoup d'yeux. Os, dans leur langue, veut dire beaucoup, et iris, l'œil. Le ciel, qui ne vieillit point, puisqu'il est éternel, est figuré par un cœur posé sur un brasier ardent.

A Thèbes, les statues des juges étaient sans mains, et celle du président avait les yeux fermés, pour montrer que la justice ne doit se laisser gagner ni par les présents ni par les prières.

Les guerriers avaient dans leur cachet un scarabée gravé ; car, dans cette espèce d'insectes, il n'y a point de femelle, ils sont tous mâles, et ils se reproduisent en déposant leur semence dans du fumier qu'ils roulent en forme de boule, et qui sert également au fœtus de matrice et de nourriture.