TRAITÉ

D'ISIS ET D'OSIRIS

PLUTARQUE

(24) Péluse était une ville de la Basse-Egypte qui donnait son nom à une des embouchures du Nil près de laquelle on l'avait bâtie. Son nom, qui en grec signifie bourbeuse, montre qu'elle était située dans un terrain fort marécageux.

(25) Butis était une ville considérable de la Basse-Egypte, près de l'embouchure du Nil, nommée Sébennytique, et fameuse par un oracle de Latone.

(26) Horus élait le fils légitime d'Osiris et d'isis; on l'appelait l'ancien Horus, pour le dislinguer du fils qu'Osiris avait eu de Nephtys, femme de Typhon. Ils étaient l'un et l'autre le symbole du soleil.

(27) Le papyrus est une des plantes anciennement connues qui ont beaucoup exercé les savants modernes. M. Bruce a consacré au papyrus un article assez étendu dans le cinquième volume de son Voyage d'Abyssinie, depuis la page 6 jusqu'à la page 26. Ses connaissances particulières en botanique, et sa véracité connue, doivent donner la plus grande confiance dans ce qu'il en rapporte.

(28) Cet Harpocrate était un des dieux les plus anciens de l'Egypte. Son nom, suivant l'inlerprétation de Jablonski, signifie qui est boiteux. Et, en effet, on le représentait boiteux, sous la figure d'un jeune enfant assis sur un lotos, et qui avait le doigt collé sur la bouche. M. Jablonski reconnaît en lui le soleil au solstice d'hiver.

(29) Le vers d'Eschyle dit mot à mot : il faut cracher et se nettoyer la bouche.

(30) Abyde était fameuse par son temple d'Osiris, et c'était là que Memnon faisait son séjour. Elle paraissait, dit Slrabon, liv. XVII, p. 559, avoir été autrefois une ville très considérable, et presque comparable à Thèbes. Mais elle n'était plus qu'un petit bourg au temps de ce géographe. On y adorait Osiris.

[16] Isis, pour nourrir l'enfant, lui mettait, au lieu de mamelles, le doigt dans la bouche ; la nuit, elle le passait dans le feu pour consumer ce qu'il y avait en lui de mortel, et prenant la forme d'une hirondelle, elle allait se placer sur la colonne et déplorait la perte d'Osiris.

Une nuit, la reine l'ayant observée, et voyant son fils dans les flammes, elle jeta de grands cris, et le priva par là de l'immortalité. Alors la déesse se fit connaître et demanda la colonne qui soutenait le toit. Elle lui fut accordée, et ayant coupé la tige avec facilité, elle l'enveloppa d'un voile, y répandit des parfums et la remit au roi et à la reine.

Ce bois est encore à Byblos, dans le temple d'Isis, où le peuple l'honore. La déesse se jeta sur le coffre et poussa des cris si affreux, que le plus jeune des fils du roi en mourut de frayeur.

Isis, accompagnée de l'aîné, s'embarqua avec le coffre, et fit voile pour l'Egypte. Comme au lever de l'aurore il soufflait du fleuve Phédrus un vent impétueux, la déesse, irritée, le dessécha entièrement.

[17] Dès qu'elle se vit seule dans un lieu écarté, elle ouvrit le coffre, et, collant son visage sur celui d'Osiris, elle le baisa et l'arrosa de ses larmes. Le fils du roi s'étant approché doucement par derrière pour l'observer, Isis, qui s'en aperçut, se retourna et lança sur lui un regard si terrible, qu'il ne put le soutenir, et en mourut de frayeur.

D'autres racontent autrement sa mort, et disent qu'il tomba dans la mer de la manière qu'on l'a dit plus haut. Les Egyptiens l'honorent à cause de la déesse, et c'est lui qu'ils chantent dans leurs repas sous le nom de Maneros.

Selon quelques uns, il se nommait Palestinus ou Pelusius, et la déesse bâtit une ville qu'on appela de son nom Pélusium (24).

On dit que ce Maneros, chanté par les Egyptiens, fut l'inventeur de la musique. D'autres prétendent que Maneros n'est point un nom d'homme, mais une espèce de formule usitée dans les festins et dans les fêtes, par laquelle on souhaitait que ces divertissements fussent heureux ; car c'est là ce qu'exprimé le mot maneros qu'ils répètent si souvent dans ces occasions.

De même cette figure de mort qu'ils présentent aux convives n'est pas, comme quelques uns l'ont pensé, une représentation de la mort d'Osiris. Leur but en cela est de les avertir qu'en jouissant des plaisirs de la vie, ils doivent se souvenir qu'ils seront bientôt dans le même état.

[18] Isis s'étant mise en chemin pour aller à Butis (25), où son fils Horus (26) était élevé, déposa le coffre dans un lieu éloigné de la vue des hommes ; mais Typhon, en chassant la nuit au clair de la lune, trouva le coffre, et, ayant reconnu le corps d'Osiris, il le coupa en quatorze parties, qu'il dispersa de côté et d'autre.

Isis l'ayant appris, monta sur une barque faite d'écorce de papyrus (27), et parcourut les marais voisins pour les chercher. De là vient que ceux qui naviguent dans des vaisseaux de papyrus ne sont point attaqués par les crocodiles, soit crainte, soit respect pour la déesse de la part de ces animaux.

A mesure qu'Isis trouvait une partie du corps d'Osiris, elle lui élevait une sépulture dans le lieu même ; et c'est pour cela qu'on voit eu Egypte plusieurs tombeaux d'Osiris. D'autres disent qu'elle fit faire plusieurs représentations d'Osiris et qu'elle en donna une à chaque ville, en leur faisant croire que c'était le corps même de ce prince. Elle voulait qu'il fût plus généralement honoré, et que si Typhon, venant à l'emporter sur Horus, cherchait à découvrir où était le tombeau d'Osiris, le grand nombre de ceux qu'on lui montrerait lui fit désespérer de connaître le véritable.

Il n'y eut que les parties naturelles qu'Isis ne retrouva point, parce que Typhon les avait jetées tout de suite dans le Nil, où elles furent dévorées par le lépidote, le pagre et l'oxyrinche ; aussi ce sont les poissons que les Egyptiens ont le plus en horreur. La déesse, pour remplacer cette perte, en fit faire une représentation, et elle consacra le phallus, dont les Egyptiens célèbrent encore aujourd'hui la fête.

[19] Osiris apparut des enfers à son fils Horus, et l'instruisit dans l'art des combats ; après quoi il lui demanda quelle action il regardait comme la plus glorieuse :

C'est, répondit Horus, de venger les torts qu'auraient essuyés un père et une mère.

Osiris lui demanda encore quel animal il croyait le plus utile pour la guerre. Horus lui ayant répondu que c'était le cheval, Osiris, étonné, lui demanda pourquoi il n'avait pas nommé le lion plutôt que le cheval :

C'est, répliqua Horus, que le lion est utile à ceux qui n'ont besoin que de défense ; mais avec le cheval on poursuit son ennemi et on le tue.

Osiris, charmé de ses réponses, comprit que son fils était assez préparé pour le combat. On dit qu'une foule d'Egyptiens passèrent dans le parti d'Horus, et entre autres la concubine de Typhon, nommée Thoueris.

Un serpent qui la poursuivait fut tué par les gens de la suite d'Horus; et c'est en mémoire de cette action, qu'encore aujourd'hui, ils apportent dans leurs assemblées une corde qu'ils coupent en plusieurs morceaux.

Le combat dura plusieurs jours, et Horus remporta la victoire. Isis ayant trouvé Typhon enchaîné, ne le fit point périr, mais le délia et lui rendit la liberté. Horus, dans l'indignation qu'il en conçut, porta la main sur sa mère, et lui arracha les marques de la dignité royale qu'elle portait sur sa tête.

Mercure lui donna en dédommagement un casque qui représentait une tête de taureau. Typhon intenta procès à Horus sur sa légitimité ; mais aidé du secours de Mercure, il se fit reconnaître par les dieux, et vainquit Typhon dans deux autres combats. Isis, avec qui Osiris avait eu commerce après sa mort, en eut un fils qui naquit avant terme, et qui était boiteux.

On lui donna le nom d'Harpocrate (28).

[20] Tels sont les principaux faits de ce récit, dont j'ai retranché les circonstances les plus révoltantes, telles que le démembrement d'Horus et le décollement d'Isis.

S'il y a des hommes qui pensent et qui s'expriment ainsi sur la Divinité, dont le caractère distinctif est d'être heureuse et incorruptible, et qu'ils donnent pour véritables des faits de cette nature, je n'ai pas besoin, Cléa, de vous prévenir que, selon l'expression d'Eschyle, il ne faut les payer que d'un profond mépris (29); car de vous-même vous concevez sans doute une juste indignation contre ces personnes qui ont sur le compte des dieux des opinions si étranges et si impies.

Vous voyez très bien que le récit que je viens de vous faire ne ressemble point à ces fables, à ces vaines fictions que les poètes et les mythologistes enfantent dans leur imagination, et qui, semblables à des toiles d'araignées, n'ont aucune solidité. Il s'agit ici de faits véritables et d'accidents réels.

Les mathématiciens disent que l'arc-en-ciel est une image du soleil, et que la variété de ses couleurs est l'effet de la réfraction que ses rayons éprouvent dans la nue. De même cette fable est la représentation d'un objet qui réfléchit naturellement notre pensée sur un autre qu'il s'agit de découvrir.

C'est ce que nous prouvent ces cérémonies tristes et lugubres qui accompagnent leurs sacrifices, la forme de leurs temples, où l'on voit d'un côté de larges ailes, de longues avenues découvertes, et de l'autre des chambres souterraines et obscures en forme de cellules ou de chapelles.

Une autre preuve non moins forte, c'est l'opinion où l'on est qu'il existe des tombeaux d'Osiris. Quoique les Egyptiens croient que son corps est enseveli en plusieurs endroits, on est persuadé en général qu'Abyde (30) ou la petite ville de Memphis est la seule qui possède son véritable tombeau.

En effet, c'est à Abyde qu'on enterre les plus riches et les plus puissants d'entre les Egyptiens, qui tous ambitionnent d'avoir un sépulcre commun avec Osiris, et l'on entretient à Memphis le bœuf Apis, qu'on regarde comme l'image de ce dieu, et qui, à ce titre, doit être au même endroit que son corps.

D'autres prétendent que le nom de cette ville signifie le port des biens, que le véritable tombeau d'Osiris est dans une île que le Nil forme auprès de Philes, et qui ordinairement est inabordable pour tout le monde; les oiseaux mêmes ne peuvent s'y reposer, et les poissons n'en approchent pas ; seulement, à un certain jour, les prêtres s'y rendent, y font des sacrifices funèbres, et couronnent le tombeau d'Osiris, qui est ombragé par une plante dont la hauteur excède celle des plus grands oliviers.