[1] C'est un devoir pour les hommes sensés, illustre Cléa (01), de demander aux dieux tous les biens ; mais celui que nous devons surtout désirer d'obtenir d'eux, c'est de les connaître autant que l'homme en est capable. Le plus beau présent que Dieu puisse nous faire, c'est la connaissance de la vérité.
Dieu abandonne aux hommes tous les autres biens, qui lui sont comme étrangers, et dont il ne fait aucun usage. En effet, ce n'est pas l'or et l'argent qui rendent la Divinité heureuse ; ce n'est pas le tonnerre et la foudre qui font sa force, mais la prudence et le savoir; et rien n'est plus beau que ce que dit Homère en parlant de Jupiter et de Neptune :
Issus du plus beau sang de la race divine,
Ils ont eu l'un et l'autre une même origine.
Jupiter le premier, par l'âge et le savoir,
Exerce dans les cieux le suprême pouvoir.
Il donne à Jupiter une puissance supérieure à celle de Neptune, parce qu'il est le premier en sagesse et en science.
Le bonheur de la vie éternelle, qui fait le partage de Dieu, consiste, si je ne me trompe, dans la faculté qu'il a de conserver le souvenir du passé.
Qu'on sépare de l'immortalité la connaissance et le savoir, ce ne sera plus une vie, mais une longue durée de temps.
[2] La recherche de la vérité, et principalement de celle qui a pour objet de connaître les dieux, n'est autre chose que le désir de partager leur bonheur ; cette étude, et l'instruction qu'elle procure, est une sorte de ministère sacré plus auguste et plus vénérable qu'aucune consécration, et que tout le culte que nous rendons aux dieux dans les temples.
Il n'est point de divinité à laquelle ce ministère soit plus agréable qu'à la déesse que vous servez, dont le caractère particulier est la sagesse et la science; son nom même nous fait connaître qu'il n'en est point à qui la connaissance et le savoir conviennent davantage.
Car Isis est un mot grec, de même que Typhon (02) ; celui-ci est l'ennemi de la déesse ; dans l'orgueil que lui inspirent l'erreur et l'ignorance, il dissipe, il détruit la doctrine sacrée qu'Isis recueille et rassemble avec soin, qu'elle communique à ceux qui, par leur persévérance dans une vie sobre, tempérante, éloignée des plaisirs des sens, des voluptés et des passions, aspirent à la participation de la nature divine ; qui s'exercent assidûment dans nos temples à ces pratiques sévères, à ces abstinences rigoureuses, dont la fin est la connaissance du premier et souverain être, que l'esprit seul peut comprendre, et que la déesse nous invite à chercher en elle-même, comme dans le sanctuaire où il réside.
Le nom même du temple annonce clairement qu'on y trouve la connaissance et l'intelligence de l'Être suprême. II se nomme Iséium, nom qui désigne que nous y connaîtrons celui qui est (03), si nous en approchons avec une raison éclairée et un respect religieux. .
[3] Les uns disent qu'Isis est fille de Mercure ; d'autres, de Prométhée (04). Celui-ci est regardé comme l'auteur de la sagesse et de la prévoyance ; Mercure passe pour l'inventeur de la grammaire et de la musique.
Aussi, à Hermopolis (05), donne-t-on à la première des Muses les noms d'Isis et de Justice, parce que cette déesse, comme je viens de le dire, est la sagesse même, et qu'elle découvre les vérités divines à ceux qui sont véritablement et avec justice des hiérophores et des hiérostoles.
Les premiers sont ceux qui portent dans leur âme, comme dans une corbeille (06), la doctrine sacrée qui concerne les dieux, purifiée de ces opinions étrangères dont la superstition l'a souillée ; les autres couvrent les statues des dieux de robes en partie noires et obscures, en partie claires et brillantes ; ce qui nous fait entendre que la connaissance que cette doctrine nous donne des dieux est entremêlée de lumières et de ténèbres.
Telle est l'allégorie que renferment ces vêtements sacrés, et l'on en revêt les prêtres d'Isis après leur mort, pour montrer qu'ils conservent encore la connaissance de la vérité, et que c'est la seule chose qu'ils emportent avec eux dans l'autre vie.
[4] En effet, Cléa, comme ce n'est ni la barbe ni le manteau qui font les vrais philosophes, ce n'est pas non plus une robe de lin, ni l'usage de se raser, qui font les prêtres d'Isis. Un véritable isiaque est celui qui, après s'être instruit avec exactitude des faits que l'on raconte de ces divinités, les soumet à l'examen de la raison, et cherche, en vrai philosophe, à s'assurer de leur vérité.
La plupart des hommes ignorent les raisons des choses même les plus simples, les plus communes, pourquoi, par exemple, les prêtres d'Egypte se font raser et portent des robes de lin ; les uns ne se mettent pas même en peine de le savoir ; d'autres croient que c'est par respect pour les brebis qu'ils ne font pas usage de leur toison et qu'ils s'abstiennent de manger leur chair ; qu'ils se rasent la tête en signe de deuil, et qu'ils portent des robes de lin parce-que la fleur de cette plante est d'une couleur semblable à celle du voile azuré qui environne le monde.
Mais ces différentes pratiques ont toutes un même motif. Celui qui est impur, dit Platon, ne doit pas s'approcher de l'être essentiellement pur.
Or, le superflu des aliments, et en général toute sécrétion est nécessairement impure. Les laines, les poils, les cheveux et les ongles sont les produits des sécrétions. Il serait donc ridicule que les prêtres d'Isis, qui, dans l'exercice de leur ministère, se rasent tout le corps, employassent pour leurs vêtements la laine des brebis.
Quand Hésiode nous dit :
Des banquets de nos dieux ne prenez point le temps Pour couper de vos doigts les ongles renaissants,
il nous avertit par là de prévenir les jours de fêtes, et de ne pas attendre le moment des sacrifices pour nous purifier de ces sécrétions superflues.
Le lin est une production de la terre immortelle ; il donne un fruit bon à manger, fournit un habillement propre et fin qui nous couvre sans nous charger, qui convient dans toutes les saisons, et a, dit-on, la propriété d'écarter une vermine dégoûtante.
Mais nous traiterons ailleurs de ces objets.
[5] Les prêtres ont tant d'horreur pour toutes les sécrétions, que non-seulement ils s'abstiennent des viandes qui en produisent d'abondantes, comme la chair du mouton et celle du porc, et du plus grand nombre de légumes, mais que , dans l'exercice de leur ministère, ils s'interdisent absolument le sel, et entre plusieurs autres raisons, parce qu'il excite à manger et à boire au delà du besoin.
Il serait absurde de croire avec Aristagoras (7) que le sel est impur, parce qu'en le cristallisant il y meurt un grand nombre de petits animaux qui s'y trouvent renfermas. On dit aussi qu'ils abreuvent le bœuf Apis de l'eau d'un puits particulier, et qu'ils lui interdisent absolument celle du Nil ; non qu'ils regardent, suivant l'opinion de quelques auteurs, cette eau comme impure à cause du crocodile, car il n'est rien que les Egyptiens aient autant en vénération que le Nil, mais parce que l'eau de ce fleuve passe pour engraisser et donner un embonpoint extraordinaire.
Ils ne veulent donc pas qu'Apis soit trop gras, comme ils évitent eux-mêmes de l'être, afin que leur âme ait pour domicile un corps léger et dispos, et que la portion de divinité qui habite en nous ne soit pas appesantie et déprimée par la substance mortelle.