TRAITÉ

D'ISIS ET D'OSIRIS

PLUTARQUE

(61) Zoroastre, surnommé le Mage, fut, à ce qu'on croit, le législateur des anciens Perses. On dispute beaucoup sur son ancienneté ; celle que Plutarque lui attribue est prise vraisemblablement d'Hermodore, philosophe platonicien, d'après lequel Diogène Lacrce l'a répété dans la préface de ses Vies. Elle est visiblement fabuleuse el n'a pas besoin d'être réfutée. D'autres, selon Diogène Laerce, le faisaient vivre six cents ans avant l'entrée de Xerxès dans la Grèce, ce qui paraît encore un peu exagéré; quelques unsenfln ne plaçaient l'époque oii il avait vécu qu'environ cinq ou six cents an? avant notre ère. (62) Ce temps prédestiné est la fin des douze mille ans que le temps sans bornes a livrés à Ormusd et à Ahriman. La théologie parse nous explique comment l'empire de ce dernier agent doit être détruit par les maux mêmes qu'il a inlroduits. Ahriman n'exerce sa puissance que sur le inonde; les fléaux dont il l'accable ruinent donc son propre empire; la mort délivre les justes et épuise la malice et le pouvoir de leur persécuteur. Plutarque dit qu'Ahriman disparaîtra entièrement. Il n'est pas étonnant qu'il se soit trompé sur ce point, c'est même encore la croyance de plusieurs Perses; mais on va voir Théopompe s'expliquer plus exactement. Le tableau que Plutarque trace ensuite du bonheur dont les hommes jouirent après le renouvellement de la nature, ressemble à ce qu'on lit à ce sujet dans les livres zends. (63) Historien célèbre né dans l'île de Chio, et qui florissait du temps de Philippe de Macédoine. Il dut sa plus grande réputation à ses ouvrages historiques, qui lui méritèrent le premier rang après Hérodote et Thucydide. Son histoire comprenait les dernières années de la guerre du Péloponnèse et les actions de Philippe. (64) Mot à mol : titanique, par allusion aux Tiltans ou aux Géants, ennemis des dieux. (65) Ce mois égyptien répondait en partie à notre mois de décembre et en partie au mois de janvier..

[46] Presque tous les peuples et surtout les plus sages ont fait profession de cette doctrine.

Les uns ont cru qu'il existe deux divinités qui exercent chacune une autorité rivale, dont l'une produit les biens, et l'autre les maux. D'autres ont donné au meilleur de ces deux principes le nom de Dieu, et au mauvais celui de démon.

Ce fut l'opinion du mage Zoroastre (61), qui vivait, dit-on, cinq mille ans avant la guerre de Troie. Il appelait Dieu Oromase, et le démon, Arimanius ; il ajoutait qu'entre les choses sensibles, c'était à la lumière que le premier ressemblait le plus ; le second aux ténèbres et à l'ignorance; que Mythra tenait le milieu entre ces deux principes ; d'où vient que les Perses lui donnent le nom de médiateur.

Zoroastre établit en l'honneur d'Oromase des sacrifices de prières et d'actions de grâce, et pour Arimanius des sacrifices lugubres, afin de détourner les maux qu'on avait à en craindre.

Les Perses pilent dans un mortier une herbe qui se nomme omomi ; ils invoquent Pluton et les ténèbres; ensuite, mêlant cette herbe avec le sang d'un loup qu'ils ont égorgé, ils emportent cette mixtion et la jettent dans un lieu obscur, où le soleil ne pénètre jamais ; ils croient que certaines plantes sont produites par le dieu bon, et d'autres par le mauvais génie.

Parmi les animaux, ils attribuent au premier les chiens, les oiseaux et les hérissons de terre, et au mauvais principe les hérissons d'eau; aussi estiment- ils heureux celui qui en a tué un grand nombre.

[47] Au reste, ils débitent beaucoup de fables sur ces deux divinités, pur exemple, qu'Oromase est né de la pure lumière, et Arimanius des ténèbres ; ce qui fait qu'ils sont toujours en guerre l'un contre l'autre; que le bon principe a produit six dieux, dont le premier est celui de la bienveillance, le second celui de la vérité, le troisième de la justice, les trois autres ceux de la sagesse, de la richesse et de cette volupté qui accompagne les actions vertueuses.

Arimanius en a produit un pareil nombre opposés à ceux-là. Ensuite Oromase, triplant sa hauteur et s'éloignant du soleil autant que cet astre l'est de la terre, orna le ciel d'étoiles, et plaça Sirius à leur tête, comme l'inspecteur et le gardien de tous les astres.

Il créa vingt-quatre autres dieux, qu'il renferma dans un œuf. Les dieux qu'Arimanius avait produits percèrent l'œuf, et opérèrent le mélange des biens et des maux. Ils ajoutent que le temps marqué par le Destin approche où Arimanius, introduisant dans l'univers la peste et la famine, le fera nécessairement périr tout entier ; qu'alors la terre devenant parfaitement égale et unie, les hommes auront tous un même genre de vie, un même gouvernement et un même langage (62).

Théopompe (63) dit, d'après les mages, que ces deux principes contraires domineront et seront soumis tour à tour pendant l'espace de trois mille ans; qu'ils se feront la guerre et détruiront mutuellement leurs ouvrages durant un pareil nombre d'années ; qu'enfin Pluton, ayant succombé pour toujours, les hommes vivront heureux, n'auront pas besoin de nourriture et ne feront point d'ombre ; que le dieu qui a fait toutes ces choses se repose et cesse d'agir pendant un temps qui proprement n'est pas considérable pour un dieu, puisqu'il est déterminé comme l'est celui du sommeil de l'homme.

Telle est la mythologie des mages.

[48] Les Chaldéens supposaient que les planètes étaient autant de dieux, dont deux opéraient le bien, deux étaient malfaisants, et les trois autres participaient des qualités opposées de ces quatre premiers.

La doctrine des Grecs est connue de tout le monde. Ils regardent Jupiter Olympien comme l'auteur de tout le bien qui se fait, et Pluton comme la cause du mal. Ils disent que l'harmonie est née de Mars et de Vénus. La première de ces divinités est cruelle et farouche, l'autre est douce et sensible.

Les systèmes des philosophes sont conformes à cette doctrine. Héraclite dit clairement que la guerre est la mère et la souveraine de toutes choses, et qu'Homère, quand il souhaite :

Que sur la terre, au ciel, la discorde périsse,

ne pense pas que, par cette imprécation, il provoque l'anéantissement de tous les êtres, puisqu'ils ne naissent que de l'opposition et de la contrariété. Il ajoute que le soleil lui-même ne franchit jamais les bornes qui lui sont prescrites, qu'autrement

II trouverait bientôt, pour venger la justice, Tisiphone et ses sœurs préparant son supplice.

Empédocle donne au principe du bien les noms d'amour, d'amitié, souvent même celui d'aimable harmonie, et le principe du mal il le nomme La discorde sanglante et la rixe funeste.

Les pythagoriciens donnent plusieurs noms aux deux premiers principes ; ils appellent celui du bien l'unité, le fini, le stable, le droit, l'impair, le tétragone, l'égal, le côté droit, le lumineux ; le principe du mal ils le nomment la dyade, l'indéfini, le mû, le courbe, le pair, l'oblong, l'inégal, le côté gauche, le ténébreux. Toutes ces qualités, disent-ils, sont les principes des êtres.

Anaxagoras appelle le bon principe intelligence, et le mauvais infini. Aristote nomme le premier la forme, et l'autre la privation. Platon, qui ordinairement aime à voiler, à envelopper sa doctrine, donne souvent au principe du bien le nom de l'être toujours le même, et à celui du mal le nom de l'être changeant.

Mais dans son livre des Lois, qu'il composa dans un âge plus avancé, il dit en termes formels, sans énigme et sans allégorie, que le monde n'est pas dirigé par une seule âme, qu'il en a peut-être un grand nombre, mais au moins deux, dont l'une produit le bien, et l'autre, qui est opposée à celle-ci, est la cause du mal.

Il met entre ces deux principes une troisième substance qui n'est privée ni d'âme, ni de raison, ni d'un mouvement qui lui soit propre, comme quelques uns l'ont pensé, mais qui est soumise à l'action des deux autres, et qui désire toujours de suivre la meilleure et de s'y attacher ; c'est ce que vous verrez clairement dans la suite de ce discours, où je vais montrer la conformité du système philosophique de Platon avec la théologie des Egyptiens.

[49] Ce monde sublunaire fut formé et organisé de facultés contraires, dont les forces ne sont pas égales, la meilleure domine sur l'autre ; mais il est de toute impossibilité que la faculté qui est le principe du mal soit entièrement détruite, puisqu'elle est fortement attachée au corps et à l'âme de l'univers, qu'elle est toujours opposée au principe du bien et lui fait continuellement la guerre.

Dans l'âme du monde, l'intelligence, la raison, qui est le principe, la cause de tout ce qui se fait de bien, est Osiris. Dans le corps, c'est-à-dire dans la terre, dans les vents, dans l'eau, dans le ciel et dans les astres, tout ce qui est régulier, stable et salutaire par rapport aux saisons, aux températures et aux retours périodiques des phénomènes naturels, est un écoulement et une image sensible d'Osiris.

De même Typhon désigne tout ce qui dans l'âme du monde est sujet à l'influence des passions, tout ce qui est violent (64), déraisonnable et tumultueux, et dans le corps tout ce qui est vicieux, faible et désordonné, comme les vicissitudes et les intempéries des saisons, les éclipses de soleil et de lune, sont des écarts de Typhon et portent l'empreinte de son caractère.

C'est ce que prouve le nom de Seth qu'on donne à Typhon, qui ordinairement signifie domination, violence, et qui souvent désigne un pouvoir qui renverse tout, qui franchit toutes les bornes. Quant au nom de Bébon qu'on lui donne aussi, les uns disent que ce fut celui d'un des compagnons de Typhon, et Manéthon prétend que c'est celui de Typhon même. Il veut dire obstacle, empêchement, et exprime que la puissance de Typhon s'oppose au cours naturel des choses et les détourne du but de perfection auquel elles tendent.

[50] Aussi, entre les animaux domestiques, lui a-t-on consacré l'âne, le plus stupide de tous, et parmi les animaux sauvages, le crocodile et l'hippopotame, qui sont les plus féroces. Nous avons précédemment assez parlé de l'âne.

A Hermopolis, on voit une figure de Typhon sous la forme d'un hippopotame, sur lequel est un épervier qui se bat contre un serpent.

Le premier décès animaux désigne Typhon ; l'épervier marque la puissance et l'autorité que ce mauvais génie obtient souvent par la violence, et dont il use dans sa méchanceté pour troubler les autres, comme il l'est toujours lui-même ; aussi, dans les sacrifices qu'ils lui font le 7 du mois tybi (65), jour qu'ils appellent le retour d'Isis de Phénicie, ils représentent sur les gâteaux qu'ils lui offrent un hippopotame enchaîné.

Dans la ville d'Apollon chaque citoyen est obligé par la loi de manger du crocodile un certain jour de l'année. Ils prennent le plus qu'ils peuvent de ces animaux, et après les avoir tués, ils les jettent devant le temple de ce dieu, et donnent pour raison de cet usage que Typhon, changé en crocodile, échappa à Horus par la fuite.

Ainsi ils regardent tout ce qu'il y a de mauvais et de nuisible dans les animaux, dans les plantes et dans le monde moral, comme des productions de Typhon, comme des portions de lui-même, comme des effets de son influence.