TRAITÉ

D'ISIS ET D'OSIRIS

PLUTARQUE

(34) Dans le premier de ces passages d'Homère, c'est d'Alcinoüs, roi des Phéacicns, que cela est dit ; dans le second, c'est Ajax qui parle à Hector pendant l'assaut donné par les Troyens au camp des Grecs; le troisième regarde Achille trompé trois fois par Apollon, qui dérobe à ses coups Hector, sur lequel il fond avec fureur une quatrième fois. Dans le quatrième passage, Jupiter reproche à Junon sa haine implacable contre les Troyens, dont elle a juré la ruine totale.

(35) Archémachu, de l'île d'Eubée, avait composé une histoire de sa patrie, qui est souvent citée par les auteurs anciens.

(36) Timothée, selon Tacite, était un Athénien de la famille des eumolpides, ou prêtres d'Eleusis, que Ptolémée avait fait venir pour le consulter sur sa vision, parce que les prêtres égyptiens à qui il l'avait communiquer ne purent lui donner aucun éclaircissement sur un pays qui leur était inconnu.

(37) C'est-à-dire Pluton. Adès signifie proprement enferet cl on en donnait le nom au dieu qui y régnait.

(38) Phylarque fut l'un des historiens des conquêtes d'Alexandre ; il vivait du temps de Ptolétmée Évergète.

(39) On a même vu que, selon la doctrine des prêtres, l'âme d'Osiris était passée dans le corps de ce bœuf, et qu'elle passait successivement dans le corps de tous les autres bœufs qui le remplaçaient et qui avaient les marques exigées par les prêtres, pour qu'il pût être regardé comme le successeur du véritable Apis.

(40) Copte élait une ville de la Thébaïde et un entrepôt de commerce commun aux Égyptiens et aux Arabes.

(41) Nous avons déjà parlé de la ville de Busiris; celle de Lycopolis, on ville du Loup, située sur les bords du Nil dans la Thébaïde, avait été bâtie en mémoire de ce que les Éthiopiens, qui faisaient des courses sur les terres d'Egypte, furent repoussés par une armée de loups jusqu'à Éléphantine. Les Égyptiens construisirent la ville à l'endroit même où ces animaux s'étaient mis en bataille, et l'appelèrent Lycopolis.

(42) Le mois payni était le deuxième de l'année égyptienne, vers la fin duquel arrivait le solstice d'été. Il répondait à la fin de mai et à une grande partie de juin.

 

[26] Nous voyons Homère dire seulement des hommes d'une vertu supérieure, qu'ils sont semblables aux dieux, qu'ils ont des êtres immortels la sagesse profonde. Mais il se sert indifféremment du nom de démons pour désigner les bons et les méchants :

Fier démon, près de moi, viens assouvir ta rage :

Pourquoi veux-tu des Grecs effrayer le courage ?

Il dit encore :

Tel qu'un démon terrible, au quatrième assaut,

II s'élance sur lui.

Et ailleurs :

Implacable démon! quel mal ont pu te faire,

Les malheureux Troyens, dont ton bras sanguinaire

Brûle de renverser les superbes remparts (34)?

Il nous montre par là que les démons sont d'une nature mixte, et que leur volonté est susceptible d'affections opposées. Aussi Platon attribue-t-il aux dieux de l'Olympe tout ce qui est à droite et en nombre impair, et aux démons ce qui est à gauche et en nombre pair.

Xénocrate croit que les jours qu'on regarde comme funestes , que les fêtes où l'on pratique les flagellations, les plaintes lugubres , les jeûnes, les expressions ou obscènes ou de mauvais augure, ne sont point faits pour honorer les dieux ou les bons génies, mais qu'il y a dans la région de l'air des esprits forts et puissants dont le caractère sombre et mélancolique se plaît à ces tristes cérémonies qui les détournent de faire éprouver aux hommes de plus grands maux.

Hésiode dit des génies bons et favorables qu'ils sont chastes et purs, qu'ils veillent sur les hommes, A qui, rois bienfaisants, ils donnent la richesse. Platon les regarde comme des interprètes et des médiateurs entre les dieux et les hommes, qui font passer au ciel les vœux et les prières des mortels, et leur rapportent les oracles et les bienfaits de ces êtres tout-puissants.

Empédocle dit que les démons sont punis des fautes et des négligences qu'ils commettent. Au vaste sein des mers le ciel les précipite. L'onde qui les reçut les rejette à l'instant. Par la terre lancés dans le soleil brûlant, dans le vague des airs cet astre les rejette ; Ils sont ainsi poussés de retraite en retraite.

Après que leurs fautes ont été expiées par ces divers supplices, ils sont rendus à leur premier état et replacés dans le lieu que la nature leur a destiné.

[27] Ce qu'on raconte de Typhon est analogue à ce qui est dit des génies. Poussé, dit-on, par une haine jalouse, il commit de grands crimes, remplit de désordres affreux la terre et les mers, et ensuite il en fut puni. La sœur et l'épouse d'Osiris en fut aussi le vengeur. Après avoir réduit à l'impuissance la fureur et la rage de Typhon, elle ne voulut pas que les combats et les traverses qu'elle avait essuyés, que tant de traits de son courage et de sa sagesse fussent ensevelis dans l'oubli et dans le silence.

Elle institua donc des mystères et des cérémonies augustes qui devaient être une représentation et une image des événements qui lui étaient arrivés. Par là, elle a consacré tout à la fois et une leçon de piété et une consolation puissante pour tous ceux qui éprouveraient de pareilles adversités.

Isis et Osiris, de bons génies qu'ils étaient, ayant été changés en dieux, comme le furent depuis Hercule et Bacchus, ont reçu, et avec raison, les honneurs qu'on rend aux dieux et aux démons, puisqu'ils ont partout, et principalement sur la terre et dans les enfers, le pouvoir le plus étendu.

En effet, Sarapis n'est pas différent de Pluton, ni Isis de Proserpine, comme le dit Archémachus de l'île d'Eubée (35), et Héraclite de Pont, qui croit que l'oracle de Canope est le même que celui de Pluton.

[28] Ptolémée Soter vit une nuit, en songe, le colosse de Pluton, qui était à Sinope : il ne l'avait jamais vu et n'en savait pas même la forme.

Dans cette vision , le colosse lui ordonna de le faire transporter au plus tôt à Alexandrie. Comme il ignorait en quel lieu il était placé, et qu'il racontait sa vision à ses amis avec une vive perplexité, un homme nommé Sosibius, qui avait beaucoup voyagé, se présente à ce prince et lui dit qu'il avait vu à Sinope un colosse semblable à celui qu'il dépeignait. Ptolémée envoya donc à Sinope Sotelès et Dionysius, qui, après beaucoup de temps et de peines, mais surtout par un effet de la protection divine, parvinrent à enlever le colosse, qu'ils portèrent au roi.

Dès que Timothée l'interprète (36) et Manéthon le Sébennite l'eurent vu, ils conjecturèrent, par un cerbère et un dragon qui y étaient représentés, que c'était une statue de Pluton, et ils persuadèrent à Ptolémée que ce ne pouvait être que celle de Sarapis.

Ce n'était pas ainsi qu'on l'appelait à Sinope ; mais, arrivé à Alexandrie, il y reçut ce nom, qui est celui que les Égyptiens donnaient à Pluton. Ceux qui veulent que ce dieu et Osiris ne soient qu'une même divinité, ramènent à leur sentiment ce que dit Héraclite le physicien, qu'Adès (37) et Bacchus sont un même dieu, lorsqu'ils sont l'un et l'autre dans la fureur et dans le délire.

Dire, comme quelques auteurs, que, par le mot Adès, Héraclite entend le corps, parce que l'âme y est comme dans un état de folie et d'ivresse, c'est avoir recours à une allégorie froide et puérile. Il est plus raisonnable de croire qu'Osiris est le même que Bacchus, et Sarapis le même qu'Osiris, qui reçut ce nom lorsqu'il changea de nature ; car celui de Sarapis est commun à tous ceux qui éprouvent ce changement, comme le savent ceux qui ont été initiés aux mystères d'Osiris.

[29] Il ne faut pas s'arrêter à la tradition des Phrygiens, qui disent que Sarapis était une fille d'Hercule, et que Typhon était né d'Isaïacus, fils de ce même héros.

N'ajoutez pas plus de foi au récit de Phylarque (38), qui raconte que Bacchus fut le premier qui amena des Indes en Egypte deux bœufs dont l'un était nommé Apis, et l'autre Osiris; que Sarapis est le nom de l'être qui a mis l'ordre dans l'univers, et qu'il est dérivé du mot sarein, qui, suivant quelques uns, signifie ordonner, embellir. Telles sont les absurdités de Phylarque.

Une opinion plus absurde encore est celle des auteurs qui veulent que Sarapis ne soit pas le nom d'un dieu , mais celui du monument sépulcral d'Apis ; qu'à Memphis, lorsqu'on fait ses funérailles, on ouvre des portes d'airain qu'on appelle les portes du Léthé et du Cocyte, qui font un bruit sourd et dur. De là vient que le son de tout corps d'airain nous étonne et nous saisit de peur.

Je trouve plus raisonnable le sentiment de ceux qui, dérivant le nom de Sarapis d'un verbe qui signifie mouvoir, agiter, disent qu'il exprime le mouvement de l'univers. La plupart des prêtres veulent que le nom de Sarapis soit composé de ceux d'Apis et d'Osiris, fondés sur ce point de doctrine qu'ils enseignent, qu'Apis est l'image la plus belle de l'âme d'Osiris (39).

Pour moi, si le nom de Sarapis est vraiment égyptien, je pense qu'il exprime la satisfaction et la joie : ce qui me porte à le croire, c'est que les Égyptiens appellent sairei leurs jours de réjouissance.

Platon dit que le nom d'Adès signifie le fils de la douceur, et ce dieu est doux et facile pour ceux qui sont auprès de lui. La langue égyptienne a plusieurs autres noms propres qui équivalent à des phrases entières.

Par exemple, le séjour souterrain où les âmes se rendent après la mort, se nomme Amenthès, mot qui signifie recevoir et donner. Nous examinerons plus bas si ce nom est un de ceux qui ont été transportés anciennement de Grèce en Egypte. Continuons de discuter ici l'explication qui nous occupe.

[30] Osiris et Isis, comme on l'a déjà dit, passèrent de la nature des génies à celle des dieux. Pour Typhon, dont la puissance affaiblie et, pour ainsi dire, brisée, fut au moment d'être entièrement détruite, tantôt ils le consolent et l'adoucissent par leurs sacrifices, tantôt ils le traitent avec mépris, ils l'insultent dans leurs fêtes, ils outragent les hommes roux qu'ils rencontrent, et jettent un âne dans un précipice ; c'est en particulier ce que font les Coptites (40), parce que Typhon était roux, et que les ânes sont de cette couleur.

Les habitants de Busiris et de Lycopolis (41) ne font jamais usage de la trompette, parce que le son de cet instrument ressemble à celui de l'âne. En général ils regardent cet animal comme impur et propre aux mauvais génies, à cause de sa ressemblance avec Typhon.

Dans les sacrifices qu'ils font aux mois de payni et de phaophi (42), ils donnent aux gâteaux sacrés la forme d'un âne enchaîné ; et dans celui qu'ils font en l'honneur du soleil, ils recommandent à ceux qui viennent honorer le dieu de ne porter sur eux aucun ornement d'or, et de ne donner à manger à aucun âne.

Il paraît que les pythagoriciens ont regardé Typhon comme un génie. Ils disent qu'il est né dans la mesure du nombre pair 56, que le triangle exprime la puissance de Pluton, de Bacchus et de Mars ; le carré, celle de Rhéa, de Vénus, de Cérès, de Vesta et de Junon ; le dodécagone, celle de Jupiter, et la figure à 56 angles, celle de Typhon, comme l'enseigne Eudoxe.