[76] Si donc les philosophes les plus estimables n'ont pas cru devoir mépriser les plus faibles symboles de la Divinité, même dans les substances inanimées, à plus forte raison ne devons-nous pas négliger ces traits de ressemblance dans les êtres animés et sensibles, capables de passions et d'affections morales.
Il faut donc approuver, non ceux qui honorent ces animaux pour eux-mêmes, mais ceux qui, les regardant comme les miroirs les plus naturels et les plus fidèles où se peignent les perfections divines comme des instruments du dieu suprême qui travaille sans cesse à embellir cet univers, adorent en eux la Divinité elle-même.
En effet, les substances inanimées et insensibles ne peuvent être d'une nature supérieure aux êtres animés et sensibles, quand même on rassemblerait tout ce qu'il y a d'or et de pierres précieuses dans le monde. Ce n'est ni dans la beauté des couleurs, ni dans l'élégance des formes, ni dans le poli des surfaces que la Divinité réside.
Je dis plus : les êtres qui n'ont jamais vécu, qui n'ont pas même eu la faculté de vivre, sont d'une condition inférieure à celle des morts.
Une substance qui vit, qui voit, qui a en elle-même le principe de son mouvement, qui peut discerner ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas, a reçu une portion et comme un écoulement de cette Providence qui, selon l'expression d'Héraclite, gouverne l'univers.
La Divinité n'est donc pas moins sensible dans les substances de ce genre que dans les ouvrages d'airain ou de marbre, qui sont également sujets à l'affaiblissement et à la corruption, et que la nature a privés de toute espèce de sens et d'intelligence. Voilà, selon moi, ce qu'on peut dire de plus raisonnable sur le culte des animaux.
[77] Les vêtements d'Isis sont de différentes couleurs, parce que son pouvoir s'exerce sur la matière, qui est susceptible de prendre toutes sortes de formes, de recevoir toutes les substances, la lumière, les ténèbres, le jour, la nuit, le feu, l'eau, la vie, la mort, le commencement et la fin.
La robe d'Osiris n'a ni ombre ni variété : comme il est le premier principe, l'être pur et intelligible, il doit être toujours simple, toujours lumineux et sans aucun mélange. Aussi, après que ce vêtement a été exposé une seule fois sur la statue de ce dieu, il est serré et enfermé avec soin ; on ne peut plus ni le voir ni le toucher.
Mais on fait souvent paraître les robes d'Isis, car les choses matérielles sont sous la main de tout le inonde pour en faire l'usage qu'on veut, et les changements divers qu'elles subissent les présentent sous des formes multipliées.
Mais la perception de l'être pur, saint et intelligible est comme un éclair rapide qui frappe un instant notre âme et ne lui laisse apercevoir et saisir qu'une seule fois.
Aussi Platon et Aristote donnent-ils à cette partie de la philosophie le nom d'Epoptique (87). C'est par son moyen que ceux que la droite raison élève au- dessus de ce mélange confus d'opinions de toutes espèces, s'élancent jusqu'à ce premier être dont l'essence est simple et immatérielle, et que, saisissant la vérité toute pure, ils parviennent au plus haut point de perfection où la philosophie puisse conduire.
[78] II est un point de doctrine dont les prêtres ont aujourd'hui une espèce d'horreur, et qu'ils ne communiquent qu'avec une extrême discrétion : c'est celui qui enseigne qu'Osiris règne sur les morts et qu'il est le même que l'Adès, ou le Pluton des Grecs.
Cette disposition, dont le vulgaire ne connaît pas le véritable motif, jette bien des gens dans le trouble, et leur fait croire qu'Osiris, ce dieu si saint et si pur (88), habite réellement dans le sein de la terre et au séjour des morts.
Mais, au contraire, il est aussi éloigné de la terre qu'il soit possible ; toujours pur et sans tache, il n'a aucune espèce de communication avec les substances qui sont sujettes à la corruption et à la mort.
Les âmes humaines, tant qu'elles sont unies aux corps et soumises aux passions, ne peuvent avoir de participation avec Dieu que par les faibles images que la philosophie en retrace à leur intelligence, et qui ressemblent à des songes obscurs. Mais lorsque, dégagées de leurs liens terrestres, elles sont passées dans ce séjour pur, saint et invisible qui n'est exposé à aucune révolution, alors ce dieu devient leur chef et leur roi : elles sont fixées en lui, et contemplent cette beauté ineffable dont elles ne peuvent se rassasier, et qui excite sans cesse en elles de nouveaux désirs.
C'est cette beauté dont on voit, dans l'ancienne Fable, Isis, toujours éprise, la poursuivre, s'attacher intimement à elle, et, par un effet de cette union, communiquer aux êtres qu'elle produit toutes sortes de biens précieux. Voilà les interprétations les plus convenables à la nature des dieux qu'on puisse donner de ces pratiques.
[79] Maintenant il ne me reste plus, pour acquitter ma promesse , que de parler des parfums qu'on offre tous les jours à ces deux divinités.
Une première observation à faire à cet égard, c'est, que les Egyptiens ont toujours observé avec le plus grand soin tout ce qui peut contribuer à la santé, et que, surtout dans leurs purifications, dans leur régime journalier, ils n'ont pas eu moins en vue la salubrité que la sainteté.
Ils pensaient qu'un être infiniment pur et inaccessible à toute souillure ne pouvait être dignement honoré par des ministres qui auraient eu quelque infirmité ou quelque vice, soit dans l'âme soit dans le corps.
Ainsi, comme l'air que nous respirons et au milieu duquel nous vivons n'a pas toujours les mêmes qualités ni la même température ; que la nuit il se condense, presse plus fortement les cerps, et fait éprouver à l'âme une sorte de tristesse et d'anxiété qui obscurcit ses idées et appesantit ses facultés, les prêtres, dès qu'ils sont levés, brûlent de la résine en l'honneur de leurs dieux, afin de renouveler et de purifier l'air des vapeurs hétérogènes qui le chargent ; de redonner de la vigueur à l'âme, qui, intimement unie au corps, en a partagé la langueur : car l'odeur de la résine a la faculté de ranimer les sensations et de leur donner plus d'activité.
A l'heure de midi, où le soleil attire du sein de la terre, par la violence de ses rayons, des vapeurs épaisses et pesantes qui se répandent dans l'air, ils font brûler de la myrrhe. Ils savent que la chaleur dissout et dissipe ces exhalaisons grossières qui se condensent dans l'atmosphère ; aussi les médecins, dans les maladies épidémiques, regardent-ils comme un remède efficace de faire allumer de grands feux, dont la flamme divise et atténue l'air; et cet effet est encore plus actif lorsqu'on fait brûler des bois odoriférants, tels que le cyprès, le genévrier et le pin.
Le médecin Acron s'acquit à Athènes une grande gloire lors de cette peste qui désola l'Attique (89), en faisant 398 allumer des feux auprès des malades, dont il guérit par ce moyen un assez grand nombre.
Aristote dit que l'odeur agréable qui s'exhale des parfums, des fleurs et des prairies, ne contribue pas moins à la santé qu'au plaisir ; la chaleur que ces exhalaisons contiennent procure un doux relâchement au cerveau, qui, naturellement froid, est disposé à s'épaissir.
Une autre preuve du motif de cet usage, c'est que les Egyptiens donnent à la myrrhe le nom de bal, lequel signifie dissipation de la mélancolie (90).
[80] Le kyphi est un parfum composé de seize ingrédients, de miel, de vin, de raisins secs, de souciet, de résine, de myrrhe, d'aspalathe, de seseli, de jonc odoriférant, d'asphalte, de feuilles de figuier, d'oseille, des deux espèces de genièvre, le grand et le petit, de cardamome et de roseau aromatique.
Ces ingrédients ne sont pas mêlés au hasard, mais dans une proportion prescrite par les livres sacrés, qu'on lit à mesure à ceux qui sont chargés de composer ce parfum.
Quant au nombre de seize, quoique ce soit un tétragone formé d'un autre, et que cette figure soit la seule qui, ayant ses côtés parfaitement égaux, ait aussi son périmètre égal à son aire, cette propriété contribue pour bien peu de chose dans l'effet salutaire des parfums.
Comme la plupart de ces ingrédients ont une vertu aromatique, il s'en exhale une vapeur douce et active qui change la disposition de l'air, s'insinue dans le corps, donne à ses sens un mouvement convenable et l'invite agréablement au repos, lui procure des affections tranquilles, et, sans lui causer aucune ivresse, relâche et détend les impressions trop vives que lui ont fait éprouver les soins et les soucis de la journée, qui, comme autant de liens, captivent ses facultés.
Ce n'est pas tout : ces exhalaisons agissent puissamment sur l'imagination, le siège des songes, et, comme une glace bien polie, la rendent plus claire et plus pure ; ils ne sont pas moins efficaces que les sons de la lyre, auxquels les pythagoriciens avaient coutume de s'endormir pour charmer, pour adoucir par ce moyen la partie raisonnable de l'âme, sujette au trouble des passions.
Souvent les odeurs font revenir de l'évanouissement ; souvent aussi elles émoussent et endorment les sens par les vapeurs subtiles qu'elles répandent dans les corps ; aussi quelques médecins prétendent-ils que nous tombons dans le sommeil lorsque les vapeurs des aliments se glissent légèrement dans les parties intérieures du bas-ventre et y produisent une espèce de chatouillement.
Or, les Egyptiens font usage du kyphi, et comme boisson et comme remède : c'est un émollient qui relâche et tient le ventre libre, et sans cela la résine et la myrrhe sont l'ouvrage du soleil, dont la chaleur exprime les sucs des plantes qui les contiennent et les leur fait répandre en larmes.
Mais des ingrédients qui composent le kyphi, il y en a à qui la nuit convient mieux, parce que ces plantes sont alimentées par la fraîcheur de l'ombre, par l'humidité et la rosée. D'ailleurs, la lumière du jour est une et simple ; et Pindare dit du soleil,
Qu'il traverse des cieux les immenses déserts.
Au contraire, l'air de la nuit est, en quelque sorte, composé de plusieurs lumières différentes qui, comme autant de ruisseaux, partent de chaque étoile et se réunissent dans l'atmosphère.
Ce n'est donc pas sans raison que le jour ils brûlent les deux premiers parfums, comme simples de leur nature et formés par le soleil, et qu'à l'entrée de la nuit ils emploient le kyphi, qui est composé de plusieurs ingrédients dont les propriétés sont très différentes.