MÉMOIRE

sur la découverte du

MAGNÉTISME ANIMAL

VOICI pour la satisfaction du lecteur, le Précis historique de cette cure singulière.

Il a été fidèlement extrait de la relation écrite en langue allemande, par le Père lui-même. C'eft lui qui me l'a remife au mois de mars de l'année 1777, pour la rendre publique; elle eft actuellement fous mes yeux.

Marie-Thérèse Paradis, fille unique de M. Paradis, Secrétaire de LL. MM. II. RR. est née à Vienne le 15 mai 1759: elle avoit les yeux bien organisés.

Le 9 décembre 1762, on s'apperçut à fon réveil qu'elle n'y voyoit plus; fes parens furent d'autant plus furpris & affligés de cet accident fubit, que depuis fa naissance rien n'avoit annoncé de l'altération dans cet organe.

On reconnut que c'etoit une goutte-sereine parfaite, dont la caufe pouvoit être une humeur répercutée, ou une frayeur dont cet enfant pouvoit avoir été frappé la même nuit, par un bruit qui fe fit à la porte de fa chambre.

Les parens désolés, employèrent d'abord les moyens qui furent jugés les plus propres à remédier à cet accident tels que les véficatoires, les fangfues & les cautères.

Le premier de ces moyens fut même porté fort loin, puifque pendant plus de deux mois fa tête fut couverte d'un emplâtre, qui entretenoit une fuppuration continuelle.

On y joignit pendant plufieurs années les purgatifs & apéritifs l'usage de la plante pulfatille & de la racine valériane.

Ces différens moyens n'eurent aucun fuccés fon état même étoit aggravé de convulfions dans les yeux & les paupières qui, en fe portant vers le cerveau, donnoient lieu à des transports qui faisaient craindre l'aliénation d'ésprit.

Ses yeux devinrent saillant, & ils étoient tellement déplacés qu'on n'appercevoit le plus souvent que le blanc; ce qui, joint à la convulfion, rendoit son aspect désagréable & pénible a supporter.

On eut recours, l'année dernière à l'électricité qui lui a été admninistrée fur les yeux par plus de trois mille fecousses elle en éprouvoit jusqu'à cent par féance. Ce dernier moyen lui a été funefte & il a tellement ajouté à fon irritabilité & à fes convulsions qu'on n'a pu la préserver d'accident que par des faignées réitérées.

M. le Baron de Wenzel, dans son dernier féjour à Vienne, fut chargé de la part de S. M. de l'examiner & de lui donner des fecours, s'il étoit possible il dit après cet examen, qu'il la croyoit incurable.

Malgré cet état & les douleurs qui l'accompagnoient, fes parens ne négligèrent rien pour son éducation & la dstraire de fes fouffrances: elle avoit fait de grands progrès dans la musique & fon talent fur l'orgue & le clavecin, lui procura l'heureux avantage d'être connue de l'impératrice-Reine. Sa Majesté, touchée de son malheureux état, a bien voulu lui accorder une penfion.

Le docteur Mefmer, Médecin connu depuis quelques années par la découverte du Magnétisme animal, & qui avoit été témoin des premiers traitemens qui lui avoient été faits dans son enfance, obfervoit depuis quel- que temps cette malade avec une attention particulière, toutes les fois qu'il avoit occasion de la rencontrer; il s'informoit des circonftances qui avoient accompagné cette maladie & des moyens dont on s'étoit fervi pour la traiter jufqu'alors.

Ce qu'il jugeoit le plus contraire, & qui paroissoit l'inquiéter fut la manière dont on avoit fait ufage de l'électricité. Nonobstant le degré où cette maladie était parvenue il fit efpérer à la famille qu'il feroit reprendre aux yeux leur pofition naturelle, en appaifant les convulsions & calmant les douleurs & quoiqu'on ait su par la suite qu'il avoit dès-lors conçu l'espérance de lui rendre la faculté de voir, il ne la témoigna point aux parens auxquels une expérience malheureufe & des contrariétés soutenues, avoient fait former la réfolution de ne plus faire aucune tentative pour une guérifon qu'ils regardoient comme impossible.

M. Mefmer a commencé ton traitement lè 20 janvier dernier: ses premiers effets ont été de la chaleur & de la rougeur à la tête; elle avoit enfuite du tremblement aux jambes & aux bras; elle éprouvoit à la nuque en léger tiraillement, qui portoit sa tête en arrière, & qui, en augmentant successivement, ajoutoit l'ébranlement convulfif des yeux.

Le fécond jour du traitement M. Mefmer produifit un effet qui furprit beaucoup les perfonnes qui en furent témoins: étant affis à côté de la malade, il dirigeoit fa canne vers fa figure représentée par une glace & en même temps qu'il agitoit cette canne, la tète de la malade en fuivoit les mouvemens; cette fenfation étoit fi forte, qu'elle annonçoit elle-même les différentes variations du mouvement de la canne.

On s'apperçut bientôt, que l'agitation des yeux s'augmentait & diminuoit alternativement, d'une manière très-fenfible leurs mouvemens multipliés en dehors & en dedans, étoient quelquefois fuivis d'un entière tranquillité elle fut absolue dès le quatrième jour & les yeux prirent leur fituation naturelle ce qui donna lieu de remarquer que le gauche étoit plus petit que le droit mais en continuant le traitement, ils s'égalisèrent parfaitement.

Le tremblement des membres cessa peu de jours après mais elle éprouvoit à l'occiput une douleur qui pénétroit la tête, & augmentoit en s'insinuant en avant l'orfqu'elle parvint a la partie ou s'unissent les nerfs optiques, il lui fembla pendant deux jours que sa tête fe divifoit en deux parties.

Cette douleur suivit le nerf optique, en fe divifant comme eux elle la definissait comme des piquûres de pointes d'aiguilles qui, en s'avançant successivement vers les globes parvinrent à les pénétrer & à s'y multiplier en fe répandant dans la rétine.

Ces tentations étoient fouvent accompagnées de secousses. L'odorat de la malade étoit altéré depuis plusieurs années, & la fécrétion du mucus ne se faisait pas.

Son traitement lui fit éprouver un gonflement intérieur du nez & des parties voisines, qui se détermina dans huit jour par une évacuation copieuse d'une matière verte & vifqueuse; elle eut en même temps une diarrhée d'une abondance extraordinaire; les douleurs des yeux s'augmenterent, & elle se plaignit de vertiges.

M. Mefmer jugea qu'ils étoient l'effet des premières impressions de la lumière; il fit alors demeurer la malade chez lui, afin de s'assurer des précautions nécessaires.

La sensibilité de cet organe devint telle, qu'après avoir couvert ses yeux d'un triple bandeau, il fut encore forcé de la tenir dans une chambre obscure d'autant que la moindre impression de la lumière, fur toutes les parties du corps indifféremment, l'agitoit au point de la faire tomber.

La douleur qu'elle éprouvoit dans les yeux changea fuccessivement de nature; elle etoit d'abord générale & cuifante; ce fut enfuite une vive demangeaison qui fe termina par une fenfation semblable à celle que produiroit un pinceau légèrement promené fur la rétine.

Ces effets progressifs donnèrent lieu à M. Mefmer de penfer que la cure étoit assez avancée, pour donner à la malade une première idée de la lumière & de fes modifications.

Il lui ôta le bandeau en la laissant dans la chambre obfcure & l'invita à faire attention à ce qu'éprouvoient fes yeux devant lesquels il plaçait alternativement des objets blancs & noirs; elle expliquoit la fenfation que lui occasionnoient les premiers, comme on lui infinuoit dans le globe des pointes fubtiles dont l'enet douloureux prenoit la direction du cerveau; cette douleur & les différentes fenfations qui l'accompagnoient augmentaient & diminuaient en raison du degré de blancheur des objets qui étoient présentés & M. Mesmer les faisoit cessez tout-à-fait en leur substituant des noirs.

Par ces effets successifs & opposés, il fit connaître à la malade que la cause de ses sensation était externe & qu'elles différaient en cela de celles qu'elle avait eu jusqu'alors; il parvint ainsi à lui faire concevoir la différence de la lumière et de la privation, ainsi que de leur gradation.

Pour continuer son instruction, M. Mefmer lui présentat les différentes couleurs. Elle observoit alors que la lumière s'insinuait plus doucement, et lui laissait quelque impressions: elle les distingua bientôt en les comparant mais fans pouvoir retenir leurs noms, quoiqu'elle eût une mémoire très-heureuse.

A l'aspect du noir, elle difoit tristement qu'elle ne voyoit plus rien, & que cela lui rappeloit la cécité. Dans les premiers jours, l'impression d'un objet fur la rétine, duroit une minute après l'avoir regardé en sorte que pour en distinguer un autre & ne le pas confondre avec le premier, elle étoit forcée de couvrir fes yeux pendant que duroit fa première impression.

Elle diflinguoit dans une obfcurité où les autres perfonnes voyoient difficilement; mais elle perdit successivement cette faculté, lorfque fes yeux purent admettre plus de lumière. Les mufcles moteur de fes yeux ne lui ayant point fervi jusque-là, il a fallu lui en apprendre l'ufage pour diriger les mouvement de cet organe, chercher les objets, les voir, les fixer directement, & indiquer leur fituation.

Cette instruction, dont on ne peut rendre les difficultés multipliées, etoit d'autant plus pénible, qu'elle étoit souvent interrompue par des accès de mélancolie qui étoient une suite de sa maladie.

Le 9 février, M. Mesmer effaya, pour la première fois, de lui faire voir des figures & des mouvemens; il fe présenta lui-même devant elle dans la chambre obfcure. Elle fut effrayée en voyant la figure humaine le nez lui parut ridicule & pendant plufieurs jours elle ne pouvoit le regarder fans éclater de rire.

Elle demanda à voir un chien qu'elle caressoit souvent; l'afpect de cet animal lui pafut plus agréable que celui de l'homme. Ne fachant pas le nom des figures, elle en désignoit exactement la forme avec le doigt.

Un point d'intrusion des plus difficiles, a été de lui apprendre à toucher ce qu'elle voyoit & à combiner ces deux facultés N'ayant aucune idée de la distance, tout lui fembloit à fa portée, quel qu'en fût l'éloignement, & les objets lui paroissoient s'agrandir à mefure qu'elle s'en approchoit.

L'exercice continuel qu'elle étoit obligée de faire pour combattre fa mal-adreffe & le grand nombre de chofes qu'elle avoit à apprendre, la chagrinoit quelquefois au point de lui faire regretter fon état précèdent d'autant que lorsqu'elle étoit aveugle, on admiroit fon adreffe & fon intelligence. Mais sa gaieté naturelle lui faisoit prendre le dessus, & les foins continués, de M. Mefmer lui faisoient faire de nouveaux progrès.

Elle est infenfiblement parvenue à foutenir le grand jour & à distinguer parfaitement les objets à toute distance, rien ne lui échappoit, même dans les figures peintes en miniature, dont elle contrefaifoit les traits & l'attitude. Elle avoit même le talent fingulier de juger, avec une exactitude surprenante, le caractère des perfonnes qu'elle voyoit, par leur phyfiono- mie.

La première fois qu'elle a vu le ciel étoilé, elle a témoigné de l'étonnement & de l'admiration & depuis ce moment, tous les objets qui lui font présentés, comme beaux & agréables, lui paroiffent très-inférieurs à l'aspect des étoiles pour lesquelles elle témoigne une préférence & un empressement décidés.

Le grand nombre de perfonnes de tous les états, qui venoit la voir, a fait craindre à M. Mefmer qu'elle n'en fut exceffivement fatiguée, & fa prudence l'a engagé à prendre des précautions à cet égard.

Ses contradicteurs s'en font prévalus, ainfi que de la mal-adreffe & de l'incapacité de la jeune perfonne, pour attaquer la réalité de fa guérifon mais M. Mefmer assure que l'organe est dans fa perfection & qu'elle en falicitera l'ufage en l'exerçant avec application & persévérance.

Mémoire sur la Découverte du Magnétisme Animal

par Mesmer, Franz Anton (1734-1815)

Monographie imprimée, VI-85 p., [1] f. de pl. ; in-8, en français, à Genève; et se trouve à Paris, chez P. Fr. Didot le jeune. M. DCC. LXXIX (1779) - Domaine public.

Relation : gallica.bnf.fr