BRAVE NEW WORLD

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Meilleur des Mondes

Aldous Huxley

Traduit de l'anglais par Denise Meunier.

Les extraits cités du Meilleur des Mondes ont été empruntés à la traduction de Jules Castier.

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VII - Le lavage de cerveau

Dans les deux chapitres précédents, j'ai décrit les procédés techniques utilisés par la manipulation en masse des esprits, telle qu'elle est pratiquée par le plus grand démagogue et les experts en ventes les plus célèbres de l'histoire écrite, mais aucun problème humain ne peut être résolu par les seules méthodes du gros.

Le fusil de chasse a sa place, mais la seringue de Pravaz aussi.

Dans les chapitres suivants, je vais décrire certains des procédés les plus efficaces pour manipuler non plus des foules, des publics entiers, mais des individus isolés.

Au cours de ses expériences qui ont fait époque sur les réflexes conditionnés, Ivan Pavlov a observé que si on les soumettait à une tension physique ou psychique prolongée, les animaux de laboratoire présentaient tous les symptômes d'une profonde dépression nerveuse.

Refusant d'affronter plus longtemps une situation intolérable, leur cerveau se mettait en grève, pour ainsi dire, et s'arrêtait complètement de fonctionner (le chien perdait conscience) ou recourait à la marche au ralenti et au sabotage (le chien se comportait de façon incohérente ou présentait des symptômes de ce que nous eussions appelé hystérie chez des humains).

Certains sujets résistaient mieux à ce genre d'agression que d'autres.

Ceux qui avaient une constitution qualifiée de « forte excitatoire » par Pavlov s'effondraient beaucoup plus vite que ceux d'un tempérament simplement « vif » (en opposition à colérique ou agité).

De même, les sujets « faibles inhibitoires » arrivaient au bout de leur résistance bien avant les « calmes imperturbables ».

Mais même le plus stoïque ne pouvait tenir indéfiniment; s'il était soumis à une tension assez intense ou prolongée, il finissait par s'écrouler de manière aussi abjecte que le plus faible de son espèce.

Les découvertes de Pavlov ont été confirmées de la façon la plus angoissante lors des deux guerres mondiales.

A la suite d'une seule expérience catastrophique, ou d'une série de chocs moins effrayants mais maintes fois répétés, on voit apparaître un certain nombre de symptômes psychophysiques chez les soldats.

Perte de conscience temporaire, agitation extrême, léthargie, cécité ou paralysie fonctionnelle, réactions totalement aberrantes aux stimuli des événements, renversements étranges des comportements de toute une vie - toutes les caractéristiques que Pavlov avait observées chez ses chiens reparurent parmi les victimes de ces traumatismes.

Chaque homme, de même que chaque sujet de laboratoire, a sa limite d'endurance personnelle; la plupart l'atteignent au bout de trente jours de tension plus ou moins continuelle dans les conditions du combat moderne; les plus sensibles succombent en quinze jours seulement, les plus coriaces durent de quarante-cinq à cinquante jours, mais en fin de compte, tous s'écroulent, c'est-à-dire tous ceux qui étaient normaux au départ, car, ironie assez amère, les seuls qui puissent soutenir indéfiniment la tension imposée par la guerre moderne sont les malades mentaux.

La folie individuelle est immunisée contre les conséquences de la démence collective.

Le fait que chaque individu a son point de rupture propre était connu et, d'une manière primitive, déplorablement peu scientifique, exploitée depuis les temps les plus reculés.

Dans certains cas, l'inhumanité terrible de l'homme à l'égard de ses semblables a été inspirée par l'amour de la cruauté pour elle-même, pour l'horrible fascination qu'elle exerce, mais le plus souvent, le sadisme pur était mitigé par des considérations utilitaires, la théologie ou la raison d'Etat.

Des tortures physiques et d'autres formes d'agression étaient infligées par les hommes de loi pour délier la langue de témoins récalcitrants, par les ecclésiastiques pour punir les égarés et les inciter à rentrer dans le chemin jugé droit, par la police secrète pour arracher des aveux à des personnes soupçonnées d'hostilité envers le gouvernement.

Sous Hitler, la torture suivie de l'extermination en masse frappa ces hérétiques biologiques, les Juifs.

Pour un jeune Nazi, un temps de service dans les camps de la mort était, selon les termes de Himmler, « le meilleur endoctrinement sur les êtres inférieurs et les races sous-humaines ».

Etant donné le caractère d'obsession que revêtait l'antisémitisme contracté par Hitler, tout jeune, dans les taudis de Vienne, cette renaissance des méthodes employées par le Saint-Office contre les hérétiques était inévitable.

Mais mise en regard des découvertes de Pavlov et des connaissances acquises par les psychiatres sur le traitement des névroses de guerre, elle fait l'effet d'un anachronisme hideux et grotesque.

Des agressions amplement suffisantes pour provoquer un collapsus cérébral complet peuvent être perpétrées par des méthodes qui, tout en étant abominablement inhumaines, restent en deçà des tortures physiques.

Quoi qu'il ait pu se passer autrefois, il semble à peu près certain que ces dernières ne sont pas les seules armes de la police communiste actuelle, qui tire ses inspirations non pas de l'Inquisiteur ou du S.S., mais du physiologiste et de ses sujets de laboratoire méthodiquement conditionnés.

Pour le dictateur et ses hommes de main, les découvertes de Pavlov ont des conséquences pratiques importantes.

Si le système nerveux central du chien peut être brisé, celui d'un prisonnier politique aussi.

Il s'agit seulement d'appliquer les doses de tension voulues pendant le temps voulu. A la fin du traitement, l'interné sera dans un état de névrose ou d'hystérie tel qu'il avouera ce que ses geôliers voudront.

Mais les aveux ne sont pas suffisants.

Un névropathe incurable ne peut servir à rien ni à personne.

Ce dont le dictateur intelligent et pratique a besoin, ce n'est pas d'un malade bon à hospitaliser, ou d'une victime à fusiller, mais d'un converti qui travaillera pour la Cause.

Se tournant une fois encore vers Pavlov, il apprendra que, en approchant du point de rupture définitive, le sujet devient anormalement sensible à la suggestion.

Alors qu'il est près de la limite de son endurance cérébrale, il est aisé de lui faire adopter de nouveaux comportements et qui semblent être indélébiles.

L'animal chez qui on les a implantés ne peut plus être déconditionné; ce qu'il a appris sous l'étreinte de l'agression reste partie intégrande (*) de son être.

Les tensions psychologiques peuvent être produites de maintes façons. Les chiens sont troublés, agités quand les stimuli sont d'une force inusitée, quand l'intervalle entre l'excitation et la réaction habituelle est anormalement prolongé et l'animal laissé dans l'incertitude anxieuse, quand le cerveau est dérouté par des stimuli contraires à ceux qu'il a été entraîné à attendre, ou quand ceux-ci n'ont pas de sens dans le système de référence de la victime.

De plus, on a constaté qu'en provoquant délibérément la peur, la colère ou l'anxiété, on augmentait notablement la vulnérabilité de l'animal aux suggestions.

Si ces émotions sont maintenues au paroxysme pendant assez longtemps, le cerveau « se met en grève » et ensuite rien n'est plus aisé que d'implanter de nouveaux comportements.

Parmi les causes physiques qui rendent un chien plus facile à suggestionner, il y a la fatigue, les blessures et toutes les formes de la maladie.

Pour l'aspirant-dictateur, il y a là des indications pratiques de grande valeur. Ces observations prouvent, par exemple, que Hitler avait tout à fait raison de soutenir que les réunions de masse étaient plus efficaces la nuit que le jour.

Il a écrit que pendant la journée « la volonté de l'homme se révolte avec la dernière énergie contre toute tentative pour la soumettre à celle d'un autre.

Mais dans la soirée, ils succombent bien moins difficilement à la force dominante d'une volonté plus puissante ».

Pavlov eût été du même avis : la fatigue accroît la suggestibilité! C'est la raison pour laquelle les firmes commerciales faisant de la publicité à la télévision, préfèrent les heures tardives et sont prêtes à payer fort cher pour les obtenir.

La maladie est encore plus efficace pour intensifier cette susceptibilité et, dans le passé, les chambres de patients ont été le théâtre d'innombrables conversions religieuses.

Le dictateur scientifiquement entraîné de l'avenir aura fait équiper tous les hôpitaux de ses domaines avec des hauts-parleurs glissés sous les oreillers.

De la persuasion en conserve sera diffusée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et les malades les plus importants seront visités par des pêcheurs d'âmes politiques et des convertisseurs, tout comme autrefois leurs ancêtres l'étaient par des prêtres, des religieuses et de pieux laïcs.

Le fait que de fortes émotions négatives tendent à augmenter la suggestibilité et partant à faciliter un revirement dans les opinions, a été observé et utilisé longtemps avant l'époque de Pavlov.

Ainsi que l'a indiqué le Dr William Sargant dans son ouvrage si révélateur, Battle for the Mind (*), l'énorme succès de Wesley en tant que prédicateur était fondé sur une connaissance intuitive du système nerveux central.

Il commençait ses sermons par une description longue et détaillée des tourments auxquels, à moins qu'ils se convertissent, ses auditeurs seraient assurément condamnés pour l'éternité.

Puis, lorsque la terreur et un sentiment de culpabilité torturant avaient amené son auditoire au bord du vertige, voire, dans certains cas, d'un effondrement cérébral complet, il changeait de ton et promettait le salut à ceux qui croiraient et se repentiraient.

Par ce procédé, il a converti des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants.

Une crainte intense et prolongée les brisait et les mettait dans un état de suggestibilité grandement accrue qui leur permettait d'accepter sans discussion les assertions du prédicateur.

Après quoi, ils étaient rétablis dans leur intégrité par des paroles de réconfort et sortaient de l'épreuve avec des types de comportement nouveaux et généralement meilleurs implantés de manière ineffaçable dans leur esprit et leur système nerveux.

L'efficacité de la propagande politique et religieuse dépend des méthodes employées et non pas des doctrines enseignées.

Ces dernières peuvent être vraies ou fausses, saines ou pernicieuses, peu importe.

Si l'endoctrinement est bien fait au stade voulu de l'épuisement nerveux, il réussira.

Dans des conditions favorables, pratiquement n'importe qui peut être converti à n'importe quoi.

Nous possédons des descriptions détaillées des méthodes employées par la police communiste pour le traitement des prisonniers politiques.

Dès l'instant où elle est enfermée, la victime est systématiquement soumise à de nombreuses sortes d'agressions physiques et psychologiques.

Mal nourrie, mal traitée, ne pouvant dormir que quelques heures par nuit, elle est maintenue dans un état croissant d'anxiété, d'attente et d'appréhension cruelle.

Jour après jour - ou plutôt nuit après nuit - car ces policiers pavloviens connaissent la valeur de la fatigue pour intensifier la suggestibilité - le détenu est questionné, souvent des heures durant, par des enquêteurs qui font tout ce qu'ils peuvent pour l'effrayer, le troubler et le dérouter.

Après quelques semaines ou quelques mois de ce traitement, son cerveau se met en grève et il avoue tout ce que ses geôliers veulent.

Ensuite, s'il doit être converti plutôt que fusillé, on lui offre le réconfort de l'espoir.

Qu'il accepte la foi nouvelle et il peut encore être sauvé - non pas dans l'autre monde, bien entendu, puisque, officiellement il n'y en a pas, mais dans celui-ci.

Des méthodes du même genre, encore que moins radicales, ont été utilisées pendant la guerre de Corée sur des prisonniers militaires.

Dans leurs camps chinois, les jeunes détenus occidentaux étaient soumis à une tension systématique.

Pour les plus minimes infractions, les coupables étaient appelés au bureau du commandant, questionnés, rudoyés et humiliés en public ; la scène se répétait à l'infini, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, et ce harcèlement continuel créait chez ses victimes une impression d'affolement et d'anxiété chronique.

Pour accentuer leur sentiment de culpabilité, on obligeait les prisonniers à écrire et à récrire avec des détails de plus en plus intimes de longs comptes rendus autobiographiques de toutes leurs fautes.

Ensuite, ayant avoué leurs péchés, ils devaient avouer ceux des autres.

Le but était de créer à l'intérieur du camp une société de cauchemar dans laquelle tout le monde espionnait et mouchardait tout le monde.

A ces tensions mentales s'ajoutaient les agressions physiques de la mauvaise alimentation, de l'inconfort et de la maladie.

La suggestibilité accrue ainsi provoquée était habilement exploitée par les Chinois qui déversaient dans ces cerveaux anormalement réceptifs des doses massives de littérature procommuniste et anticapitaliste.

Ces procédés inspirés de Pavlov obtenaient des succès remarquables.

Des rapports officiels nous informent qu'un Américain prisonnier sur sept s'est rendu coupable de collusion grave avec les autorités chinoises, un sur trois de quasi-collaboration.

Il ne faut pas croire que les Rouges réservent exclusivement ce genre de traitement à leurs ennemis.

Les jeunes qui, durant les premières années du nouveau régime, ont été les missionnaires et les organisateurs du communisme dans les innombrables villes et villages de Chine, avaient été soumis à un endoctrinement bien plus intense qu'aucun prisonnier de guerre.

Dans son livre, China under Communism, R. L. Walker décrit les méthodes grâce auxquelles les chefs du parti sont en mesure de fabriquer, à partir d'hommes et de femmes tout à fait ordinaires, les milliers de fanatiques éperdument dévoués qui leur sont nécessaires pour propager l'évangile communiste et faire obéir ses commandements.

Avec ce système d'entraînement, le matériel humain brut est expédié dans des camps spéciaux où ses éléments sont complètement isolés de leurs amis, de leur famille et du monde extérieur en général.

Là, on les contraint à effectuer un travail physique et intellectuel épuisant ; jamais seuls, toujours en groupe, incités à s'espionner mutuellement, obligés d'écrire des autobiographies accusatrices, ils vivent dans la crainte perpétuelle du sort épouvantable qu'ils pourraient connaître en raison de ce qui a été dit sur leur compte par des mouchards ou de ce qu'ils ont avoué eux-mêmes.

Dans cet état de suggestibilité accrue, on leur fait suivre un programme intensif de marxisme théorique et pratique et un échec à l'examen qui le clôt peut entraîner n'importe quelle sanction, depuis l'expulsion ignominieuse jusqu'à un séjour dans un camp de travaux forcés, ou même la liquidation.

Après six mois d'entraînement de' ce genre, la tension prolongée produit les résultats que les découvertes de Pavlov laissaient prévoir.

Les uns après les autres, ou par groupes entiers, les sujets s'effondrent, les symptômes de névrose et d'hystérie font leur apparition, certaines des victimes se suicident, d'autres (jusqu'à 20 pour cent du total, nous dit-on) contractent de graves maladies mentales.

Ceux qui survivent aux rigueurs de la conversion en sortent avec des types de comportement nouveaux et indéracinables.

Tous leurs liens avec le passé - familles, amis, traditions - ont été rompus. Ce sont des hommes nouveaux recréés à l'usage de leur nouveau dieu et intégralement voués à son service.

Dans tout l'univers communiste, des dizaines de milliers de ces jeunes gens disciplinés et morts à eux-mêmes sortent chaque année de centaines de ces centres de formation.

Ce que les Jésuites ont fait pour l'Eglise romaine de la Contre-Réforme, ces produits d'un entraînement plus scientifique et encore plus dur le font en ce moment et continueront sans aucun doute à le faire pour les partis communistes d'Europe, d'Asie et d'Afrique.

En politique, il semble que Pavlov ait été un libéral à l'ancienne mode, mais, par une étrange ironie du sort, ses recherches et les théories qu'il a édifiées sur elles ont fait naître une immense armée de fanatiques voués corps et âme, réflexes et système nerveux, à la destruction de ce même libéralisme où qu'il se trouve.

Le lavage de cerveau, tel qu'il est pratiqué de nos jours, est un procédé hybride dont l'efficacité dépend en partie de l'emploi systématique de la violence et en partie de manipulations psychologiques habiles.

Il représente la tradition de 1984 en train de devenir la tradition du Meilleur des Mondes.

Sous une dictature établie de longue date et bien organisée, nos méthodes actuelles de manipulations semi-violentes sembleront, à n'en pas douter, ridiculement élémentaires.

Conditionné depuis son plus jeune âge (et. peut-être aussi prédestiné biologiquement), l'individu de caste moyenne ou basse n'aura jamais besoin ni de se convertir, ni même de suivre des cours d'entretien sur la vraie foi.

Il faudra par contre que les membres de la plus haute classe puissent avoir de nouvelles idées pour faire face à des situations nouvelles et leur formation devra donc être beaucoup moins rigide que celle imposée aux êtres qui n'ont pas à raisonner, mais simplement à travailler et à mourir avec le minimum de complications.

Ils appartiendront encore à une espèce sauvage - dresseurs et gardiens à peine conditionnés d'animaux complètement domestiqués.

Cet état leur fera courir le risque de devenir hérétiques et rebelles; dans ce cas, ils devront être soit liquidés, soit ramenés dans l'orthodoxie par le lavage de cerveau, soit encore (comme dans Le Meilleur des Mondes) exilés sur une île où ils ne pourront plus nuire, si ce n'est, bien sûr, à leurs semblables.

Mais le conditionnement infantile universel ainsi que les autres méthodes de manipulation et de contrôle sont encore séparés de nous par quelques générations.

Sur le chemin qui mène au Meilleur des Mondes, nos dirigeants devront s'en remettre au procédé, tout provisoire, du lavage de cerveau, en manière de transition.