Nous pouvons être instruits en vue de la liberté, beaucoup mieux que nous le sommes actuellement.
Mais celle-ci, ainsi que j'ai essayé de le montrer est menacée de bien des côtés par des dangers divers - démographiques, sociaux, politiques, psychologiques.
Notre maladie a une multitude de causes concurrentes et ne pourra être guérie que par une multitude de remèdes concurrents.
Pour tenter de résoudre un problème humain complexe, quel qu'il soit, nous devons faire entrer en ligne de compte tous les facteurs significatifs, non pas un seul et unique.
Rien de ce qui n'est pas tout n'est vraiment assez.
La liberté est menacée et l'éducation qui nous permettra de la sauvegarder représente une nécessité urgente, mais elle n'est pas seule dans ce cas, par exemple, une organisation sociale, une limitation des naissances, une législation, conçues en vue de la liberté sont aussi indispensables.
Commençons par le dernier point.
Depuis la Grande Charte et même avant, les légistes anglo-saxons s'étaient préoccupés de protéger la liberté individuelle.
Une personne maintenue en prison pour des motifs d'une légalité douteuse a le droit, aux termes de la Common Law précisés par l'ordonnance de 1679, de faire appel à l'une des hautes instances juridiques pour obtenir un mandat d'habeas corpus.
Ce document est envoyé par un juge de la cour au chef de la police ou au directeur de la prison et lui enjoint de faire paraître devant le tribunal, dans des délais spécifiés, la personne qu'il maintient en état de détention, pour que l'on examine son cas - de produire, on le notera bien, non pas une plainte signée du détenu, ni ses représentants légaux, mais son corps, la chair trop charnelle que l'on a obligée à coucher sur des planches, à respirer l'air fétide et à manger la nourriture infecte de la prison.
Ce souci d'une condition diale de la liberté - l'absence de contrainte physique - est indiscutablement nécessaire, mais ne suffit pas.
Il est parfaitement possible qu'un homme soit hors de prison sans être libre, à l'abri de toute contrainte matérielle et pourtant captif psychologiquement, obligé de penser, de sentir et d'agir comme le veulent les représentants de l'Etat ou de quelque intérêt privé à l'intérieur de la nation.
L'habeas mentem n'existera jamais, car aucun geôlier ne pourra produire devant un tribunal un esprit illégalement emprisonné, et aucun être dont l'esprit a été asservi par les méthodes esquissées dans les chapitres précédents ne serait en mesure de se plaindre de sa captivité.
La nature de la contrainte psychologique est telle que ses victimes ont l'impression d'agir sur leur propre initiative, elles ne savent pas qu'elles sont des victimes, les murs de la prison leur sont invisibles et elles se croient libres.
Leur servitude est strictement objective et n'apparaît qu'aux yeux d'autrui.
Non, je le répète, il ne pourra jamais y avoir d'habeas mentem, mais il peut y avoir une législation préventive - une mise hors la loi de la traite des esclaves psychologiques, un statut pour la protection des esprits contre les pourvoyeurs sans scrupules de propagande empoisonnée, sur le modèle de celui qui protège le corps contre les pourvoyeurs sans scrupules d'aliments frelatés et de drogues pernicieuses.
Par exemple, il pourrait, et selon moi il devrait y avoir des lois qui limitent le droit que s'arrogent les autorités, civiles ou militaires, de soumettre à l'hypnopédie des auditoires captifs sous leur commandement ou leur garde - d'autres qui défendent l'emploi de la projection subliminale dans les lieux publics ou sur les écrans de télévision - d'autres enfin qui empêchent les candidats politiques non seulement de dépenser plus d'une certaine somme à leurs campagnes électorales, mais aussi d'utiliser cette sorte de propagande antirationnelle qui fait de tout le processus démocratique une farce a mère.
Une telle législation préventive pourrait faire quelque bien, mais pas pendant très longtemps si les puissantes forces impersonnelles qui menacent aujourd'hui la liberté continuent à acquérir de la vitesse.
Les meilleures des constitutions et des codes ne pourront rien contre la pression sans cesse croissante de la surpopulation et d'un excès d'organisation imposé par le nombre toujours plus grand des humains et les progrès de la technique.
Les constitutions ne seront pas abrogées, les bonnes lois resteront en place dans le code, mais les formes libérales serviront simplement à masquer et à enjoliver un fond situé aux antipodes du libéralisme.
Si l'on ne jugule pas l'excès de population et d'organisation, nous pouvons nous attendre à constater, dans les pays démocratiques, un renversement du processus qui a transformé l'Angleterre en démocratie tout en lui gardant les formes extérieures de la monarchie.
Sous l'impitoyable poussée d'une surpopulation qui s'accélère, d'une organisation dont les excès vont s'aggravant et par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature.
Les vieilles formes pittoresques - élections, parlements, hautes cours de justice - demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent.
Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusées et de tous les éditoriaux - mais une démocratie, une liberté au sens strictement pickwickien du terme.
Entre-temps, l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera.
Comment pouvons-nous dominer les forces qui menacent nos libertés si durement acquises ?
Si l'on se contente de parler et en termes généraux, rien n'est plus facile que de répondre à cette question.
Considérons le problème de la surpopulation.
Le flot mouvant des masses humaines menace de submerger rapidement les ressources existantes.
Que faire ?
De toute évidence, diminuer le plus vite possible la natalité jusqu'à, un point où elle n'excède pas la mortalité. En même temps, il nous faut augmenter le plus vite possible la production de denrées alimentaires, instituer et mettre à exécution un plan mondial pour la conservation des sols et des forêts, créer pour nos combustibles actuels des produits de remplacement, si possible moins dangereux et moins vite épuisés que l'uranium et, tout en ménageant nos ressources en minéraux aisément accessibles, bien diminuées, mettre au point des méthodes nouvelles et pas trop coûteuses afin d'extraire ces substances de minerais de plus en plus pauvres - le plus pauvre de tous étant l'eau de mer.
Mais il est à peine besoin d'indiquer que tout cela est plus facile à écrire qu'à faire.
Il faut réduire l'excédent annuel des naissances.
Mais comment ?
Nous avons le choix entre la famine, les épidémies et la guerre d'une part, le malthusianisme d'autre part.
La plupart d'entre nous choisiront cette dernière solution - et aussitôt nous nous trouvons devant un problème qui est un puzzle à la fois physiologique, médical, sociologique, psychologique et même théologique.
La « Pilule » n'a pas encore été inventée, mais si elle l'est, comment pourra-t-on la distribuer aux centaines de millions de femmes susceptibles d'être mères (ou si c'est une préparation qui agit sur les mâles, aux pères en puissance) qui devront l'absorber si l'on veut diminuer la natalité de l'espèce ?
Et, étant donné les coutumes sociales existantes, les forces d'inertie intellectuelle et psychologique, comment faire changer d'avis ceux qui devraient la prendre mais ne le veulent pas ?
Et comment surmonter les objections de l'Eglise catholique romaine à toute forme de limitation des naissances, sauf la méthode Ogino, qui, soit dit en passant, s'est avérée jusqu'à présent à peu près complètement inefficace dans ces sociétés à l'économie sous-développée où la réduction des naissances serait le plus nécessaire ?
Ces mêmes questions, il faut les poser, avec aussi peu de chance d'obtenir les réponses satisfaisantes, au sujet des méthodes anticonceptionnelles, chimiques ou mécaniques déjà en usage.
Si nous passons des problèmes de la limitation des naissances à ceux de l'augmentation des quantités de denrées alimentaires disponibles et de la conservation des ressources naturelles, nous nous trouvons en face de difficultés qui sans être aussi considérables, sont encore énormes.
D'abord, le problème de l'éducation. Combien de temps faudra-t-il pour enseigner aux innombrables paysans et fermiers actuellement responsables de la majeure partie de la production mondiale à améliorer leurs méthodes ?
Si l'on y parvient, où trouveront-ils les capitaux nécessaires à l'achat des machines, des carburants, des lubrifiants, du courant électrique, des engrais et des espèces sélectionnées de plantes vivrières et d'animaux domestiques sans lesquels la formation agricole la plus poussée est inutile?
De même, qui va inculquer à la race humaine les principes et les procédés pratiques de la conservation ?
Comment empêchera-t-on les citoyens-paysans affamés d'un pays dont la population et les besoins en denrées alimentaires croissent rapidement d'user le sol ?
Et si l'on y parvient, qui paiera leur entretien pendant que la terre épuisée et blessée sera progressivement rendue, si faire se peut, à la santé et à la fertilité ?
Considérons aussi les sociétés sous-développées qui essaient actuellement de s'industrialiser.
Si elles réussissent, qui les empêchera, dans leurs efforts désespérés pour rattraper le niveau des autres et s'y maintenir, de gaspiller les ressources irremplaçables de la planète, aussi stupidement et en pure perte que leurs devanciers dans la course l'ont fait et le font encore?
Et quand le jour du règlement arrivera, où trouvera-t-on, dans les pays pauvres, les techniciens et les capitaux gigantesques qui seront nécessaires afin d'extraire les métaux indispensables de minerais dont la concentration est trop faible, dans les circonstances actuelles, pour que ce travail soit faisable au point de vue technique, ou justifiable au point de vue économique ?
Il se peut que, avec le temps, on trouve une solution pratique à tous ces problèmes, mais quand?
Dans une course, quelle qu'elle soit, entre le chiffre des masses humaines et les ressources naturelles, le temps travaille contre nous.
A la fin de ce siècle, il y aura, si nous faisons de grands efforts, environ deux fois plus de produits alimentaires qu'aujourd'hui, mais il y aura aussi environ deux fois plus d'êtres humains, et plusieurs milliards d'entre eux vivront dans des pays partiellement industrialisés où ils consommeront dix fois plus de puissance, d'eau, de bois et de minéraux irremplaçables qu'ils le font aujourd'hui.
En un mot, la situation alimentaire sera aussi mauvaise qu'en ce moment et celle des matières premières considérablement aggravée.
Trouver une solution au problème de l'organisation excessive est à peine moins difficile.
Là encore, si l'on se contente de mots et de mots peu précis, la réponse est d'une parfaite simplicité.
Ainsi, c'est un axiome en politique de dire que la puissance suit la fortune.
Mais c'est un fait historique aujourd'hui que les moyens de production sont rapidement centralisés et monopolisés par les Grosses Affaires et les Gros Gouvernements.
Par conséquent, si vous avez foi en la démocratie, prenez des mesures pour distribuer les biens aussi largement que possible.
Ou encore, considérons le droit de vote. En principe, c'est un grand privilège.
En fait, l'histoire récente l'a maintes fois prouvé, ce n'est pas une garantie de liberté.
Par conséquent, si vous souhaitez éviter la dictature par référendum, brisez les collectivités simplement fonctionnelles de la société moderne en groupes autonomes collaborant de leur plein gré, et capables de remplir leurs tâches en dehors du système bureaucratique des Grosses Affaires et des Gros Gouvernements.
Les excès de population et d'organisation ont produit la métropole moderne, dans laquelle une vie humaine, enrichie de rapports personnels multiples et divers est devenue pratiquement impossible.
Par conséquent, si vous souhaitez éviter l'appauvrissement spirituel des individus et de sociétés entières, quittez les grands centres et faites revivre les petites agglomérations rurales, ou encore humanisez la ville en créant à l'intérieur du réseau de son organisation mécanique, les équivalents urbains des petis centres ruraux où les individus peuvent se rencontrer et coopérer en qualité de personnalités complètes, et non pas comme de simples incarnations de fonctions spécialisées.
Tout cela crève les yeux aujourd'hui et les crevait déjà il y a cinquante ans.
De Hilaire Belloc à Mr. Mortimer Adier, des premiers apôtres des associations coopératives de crédit aux réformateurs agraires de l'Italie et du Japon moderne, les hommes de bonne volonté ont, depuis des générations, prôné la décentralisation de la puissance économique et la distribution plus étendue des richesses.
Combien de systèmes ingénieux ont été proposés pour la dispersion de la production, pour un retour à une « industrie villageoise » d'envergure réduite. Et puis, il y a eu les études extrêmement approfondies de Dubreuil pour donner une certaine mesure d'autonomie et d'initiative aux divers services d'une grande organisation industrielle.
Il y a eu les syndicalistes avec leurs projets, plan, coupe, et élévation d'une société sans Etat, groupes de production fédérés sous les auspices des associations professionnelles.
En Amérique, Arthur Morgan et Baker Brownwell ont exposé la théorie et décrit la mise en oeuvre d'un nouveau genre de collectivité vivant au niveau du village et de la petite ville.
Le professeur Skinner, de Harvard, a donné le point de vue du psychologue sur ce problème dans son Walden two, roman utopique mettant en scène une communauté autonome organisée d'une manière tellement scientifique que personne n'est jamais induit en tentation antisociale, que chacun, sans recours à la contrainte ni à une propagande fâcheuse, fait ce qu'il doit faire et que tout le monde connaît le bonheur dans l'accomplissement.
En France, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, Marcel Barbu et ses disciples ont instauré un certain nombre de groupes de production autonomes et nôn hiérarchisés qui étaient aussi des sociétés d'aide mutuelle et des centres de vie pleinement humaine.
Entre-temps, à Londres, l'expérience de Peckham démontrait qu'il est possible, en coordonnant les services de santé avec les intérêts plus vastes du groupe, de créer une véritable communauté, même dans une métropole.
Nous voyons donc que l'excès d'organisation est une maladie clairement reconnue, que divers remèdes très complets ont été prescrits, que des traitements expérimentaux de ses symptômes ont été tentés ici ou là, souvent avec grand succès.
Et pourtant, malgré tous ces discours édifiants et ces oeuvres exemplaires, le mal ne cesse de s'aggraver.
Nous savons qu'il est dangereux de laisser une oligarchie dirigeante concentrer trop de pouvoir entre ses mains et pourtant c'est ce qui se produit de plus en plus.
Nous savons que, pour la plupart de nos semblables, la vie dans une gigantesque ville moderne est anonyme, atomique, au-dessous du niveau humain, néanmoins les villes deviennent de plus en plus démesurées et le mode de vie urbano-industriel demeure inchangé.
Nous savons que dans une société très vaste et très complexe la démocratie n'a guère de sens qu'en fonction des groupes autonomes de dimensions maniables - néanmoins, une partie de plus en plus importante des affaires de la nation est gérée par les bureaucrates des Gros Gouvernements et des Grosses Affaires.
Dans tous ces cas, nous savons ce qu'il faudrait faire, mais dans aucun nous n'avons encore été capables d'agir efficacement dans le sens indiqué par notre expérience vécue.
Arrivés à ce point, nous nous trouvons devant une question très troublante.
Désirons-nous vraiment agir ?
Est-ce que la majorité de la population estime qu'il vaut bien la peine de faire des efforts assez considérables pour arrêter et si possible renverser la tendance actuelle vers le contrôle totalitaire intégral ?
Aux U.S.A. - et l'Amérique est l'image prophétique de ce que sera le reste du monde urbano-industriel dans quelques années d'ici - des sondages récents de l'opinion publique ont révélé que la majorité des adolescents au-dessous de vingt ans, les votants de demain, ne croient pas aux institutions démocratiques, ne voient pas d'inconvénient à la censure des idées impopulaires, ne jugent pas possible le gouvernement du peuple par le peuple et s'estimeraient parfaitement satisfaits d'être gouvernés d'en haut par une oligarchie d'experts assortis, s'ils pouvaient continuer à vivre dans les conditions auxquelles une période de grande prospérité les a habitués.
Que tant de jeunes spectateurs bien nourris de la télévision, dans la plus puissante démocratie du monde, soient si totalement indifférents à l'idée de se gouverner eux-mêmes, s'intéressent si peu à la liberté d'esprit et au droit d'opposition est navrant, mais assez peu surprenant.
« Libre comme un oiseau », disons-nous, et nous envions les créatures ailées qui peuvent se mouvoir sans entrave dans les trois dimensions de l'espace, mais hélas, nous oublions le dodo.
Tout oiseau qui a appris à gratter une bonne pitance d'insectes et de vers sans être obligé de se servir de ses ailes renonce bien vite au privilège du vol et reste définitivement à terre.
Il se passe quelque chose d'analogue pour les humains. Si le pain leur est fourni régulièrement et en abondance trois fois par jour, beaucoup d'entre eux se contenteront fort bien de vivre de pain seulement - ou de pain et de cirque.
« En fin de compte », dit le Grand Inquisiteur dans la parabole de Dostoïevski, « ils déposeront leur liberté à nos pieds et nous diront : faites de nous vos esclaves, mais nourrissez-nous. »
Et quand Aliocha Karamazov demande à son frère, celui qui raconte l'histoire, si ce personnage parle ironiquement, Ivan répond : « Pas le moins du monde! Il revendique comme un mérite pour lui et son Eglise d'avoir vaincu la liberté dans le dessein de rendre les hommes heureux. »
Oui, pour rendre les hommes heureux. « Car rien », assure-t-il, « n'a jamais été plus insupportable pour un homme ou une société humaine que la liberté. »
Rien, si ce n'est son absence; en effet, lorsque les choses vont mal et que les rations sont réduites, les dodos rivés au sol réclament leurs ailes à tue-tête - pour y renoncer, une fois de plus, quand les temps deviennent meilleurs et les éleveurs plus indulgents, plus généreux.
Les jeunes qui ont si piètre opinion de la démocratie combattront peut-être pour défendre la liberté. Le cri de « Donnez-moi la télévision et des hot-dogs, mais ne m'assommez pas avec les responsabilités de l'indépendance », fera peut-être place, dans des circonstances différentes à celui de « La liberté ou la mort ».
Si une telle révolution se produit, elle sera due en partie à l'action de forces sur lesquelles, même les gouvernants les plus puissants n'ont que très peu de pouvoir, en partie à l'incompétence de ces chefs, à leur manque d'efficacité dans le maniement des instruments de manipulation mentale que la technique et la science ont fournis et continueront à fournir aux aspirants dictateurs.
Si l'on considère leur ignorance et le peu de moyens dont ils disposaient, les Grands Inquisiteurs du passé ont obtenu des résultats remarquables.
Mais leurs successeurs, les dictateurs bien informés et intégralement scientifiques de l'avenir, feront à n'en pas douter beaucoup mieux.
Le Grand Inquisiteur reproche au Christ d'avoir appelé les hommes à la liberté et Lui dit « Nous avons corrigé ton oeuvre et l'avons fondée sur le miracle, le mystère et l'autorité. »
Mais cette trinité n'est pas suffisante pour garantir la survie indéfinie d'une tyrannie.
Dans Le Meilleur des Monde, les dictateurs y avaient ajouté la science, ce qui leur permettait d'assurer leur autorité par la manipulation des embryons, des réflexes chez les enfants et des esprits à tous les âges.
Au lieu de parler simplement de miracles et de glisser des allusions symboliques aux mystères, ils étaient en mesure, grâce à des drogues, d'en faire faire l'expérience directe à leurs sujets, de transformer la foi en connaissance extatique.
Les anciens dictateurs sont tombés parce qu'ils n'ont jamais pu fournir assez de pain, de jeux, de miracles et de mystères à leurs sujets; ils ne possédaient pas non plus un système vraiment efficace de manipulation mentale.
Par le passé, libres penseurs et révolutionnaires étaient souvent les, produits de l'éducation la plus pieusement orthodoxe et il n'y avait rien là de surprenant.
Les méthodes employées par les éducateurs classiques étaient et sont encore extrêmement inefficaces.
Sous la férule d'un dictateur scientifique, l'éducation produira vraiment les effets voulus et il en résultera que la plupart des hommes et des femmes en arriveront à aimer leur servitude sans jamais songer à la révolution.
Il semble qu'il n'y ait aucune raison valable pour qu'une dictature parfaitement scientifique soit jamais renversée.
En attendant, il reste encore quelque liberté dans le monde.
Il est vrai que beaucoup de jeunes n'ont pas l'air de l'apprécier, mais un certain nombre d'entre nous croient encore que sans elle les humains ne peuvent pas devenir pleinement humains et qu'elle a donc une irremplaçable valeur.
Peut-être les forces qui la menacent sont-elles trop puissantes pour que l'on puisse leur résister très longtemps.
C'est encore et toujours notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous opposer à elles.