BRAVE NEW WORLD

- Revisited

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Meilleur des Mondes

Aldous Huxley

Traduit de l'anglais par Denise Meunier.

Les extraits cités du Meilleur des Mondes ont été empruntés à la traduction de Jules Castier.

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II - Quantité, Qualité, Moralité

Dans le Meilleur des Mondes de mon imagination, l'eugénisme et son contraire étaient pratiqués systématiquement.

Dans une série de flacons, des ovules biologiquement supérieurs, fertilisés par du sperme de même qualité, recevaient les meilleurs traitements prénatals possibles, puis étaient finalement décantés sous forme de Bêtas, d'Alphas et même d'Alphas Plus.

Dans une autre série, beaucoup plus nombreuse, des ovules biologiquement inférieurs, fertilisés par du sperme de qualité correspondante, étaient soumis au procédé Bokanovsky (quatre-vingt-seize jumeaux vrais obtenus par bourgeonnement à partir d'un seul oeuf) et traités, avant la naissance, à l'alcool et certains autres poisons protéiniques.

Les êtres finalement décantés n'étaient plus tout à fait humains, mais encore capables d'accomplir des besognes non spécialisées et l'on pouvait compter que, convenablement conditionnés, relaxés par des rapports libres et fréquents avec le sexe opposé, constamment distraits par des amusements gratuits et renforcés dans leur comportement conforme par des doses quotidiennes de soma, ils ne causeraient jamais le moindre ennui à leurs supérieurs.

Dans cette seconde moitié du vingtième siècle, nous n'intervenons pas scientifiquement dans notre reproduction, mais à notre manière anarchique et chaotique, nous ne sommes pas seulement en train de surpeupler notre planète, nous avons l'air de faire en sorte que ces êtres sans cesse plus nombreux soient d'une qualité biologique inférieure.

Au mauvais vieux temps, les enfants souffrant de vices héréditaires graves ou même bénins survivaient rarement; aujourd'hui, grâce à l'hygiène, à la pharmaceutique et à la conscience modernes, la plupart de ces diminués atteignent la maturité et propagent leur espèce.

Dans les conditions actuelles, tout progrès de la médecine tendra à être contrebalancé par un accroissement correspondant des chances de survie d'individus affligés de quelque insuffisance génétique.

Malgré les nouvelles drogues-miracle et des traitements plus efficaces (on peut même dire en un certain sens, grâce à eux), la santé physique de la masse ne s'améliorera pas, au contraire, et un déclin de l'intelligence moyenne pourrait bien accompagner cette détérioration.

Certaines autorités compétentes sont même convaincues que la courbe descendante est amorcée et qu'elle s'allongera encore.

« Alors que règnent à la fois la facilité et l'anarchie du bon plaisir », écrit le Dr W. H. Sheldon, « nos meilleures souches tendent à être submergées par la prolifération d'autres qui leur sont inférieures à tous égards... Il est à la mode, dans certains cercles universitaires, d'assurer aux étudiants que les craintes provoquées par des taux différentiels de natalité ne sont pas fondées, que ces problèmes sont simplement affaire d'économie politique, ou d'éducation, ou de religion, ou de culture, ou de facteurs de cet ordre. C'est là un optimisme aveugle. La délinquance en matière de reproduction est biologique et fondamentale. »

Il ajoute que « personne ne sait au juste dans quelle me- sure le niveau moyen de l'intelligence [aux U.S.A.] a baissé depuis 1916, date à laquelle Terman a essayé de fixer avec précision le sens de Q.I. 100 ».

Dans un pays sous-développé et surpeuplé, où les quatre cinquièmes des habitants disposent de moins de deux mille calories par jour, où un cinquième seulement a un régime alimentaire suffisant, les institutions démocratiques peu- vent-elles naître spontanément? Au cas où on les imposerait soit du dehors, soit d'en haut, pourraient-elles survivre ?

Considérons maintenant le cas d'une société riche, industrialisée et démocratique, dans laquelle. en raison de la pratique chaotique mais effective de la limitation des naissances, le niveau intellectuel et la vigueur physique sont en déclin.

Pendant combien de temps une telle société pourra- t-elle maintenir ses traditions de liberté individuelle et de gouvernement démocratique ?

Dans cinquante à cent ans d'ici, nos enfants connaîtront la réponse à cette question.

En attendant, nous nous trouvons en face d'un problème moral des plus angoissants.

Nous savons que la poursuite de fins louables ne justifie pas l'emploi de moyens répréhensibles. Mais que dire de ces situations, si fréquentes maintenant, dans lesquelles des moyens louables ont des effets qui s'avèrent mauvais ?

Exemple : nous débarquons dans une île tropicale ravagée par la malaria et avec l'aide du D.D.T. nous sauvons des centaines de milliers de vies en deux ou trois ans. Mais ces centaines de milliers d'êtres ainsi sauvés et les millions d'autres qu'ils engendreront ne peuvent pas être convenablement habillés, logés, instruits, voire même nourris, avec les ressources de l'île.

La mort rapide due à la malaria a été supprimée, mais une existence rendue misérable par la sous-alimentation et le surpeuplement est maintenant la règle et une mort lente, par inanition, guette un nombre de plus en plus grand d'habitants.

Et que dire des organismes congénitalement insuffisants que notre médecine et notre service social sauvent aujourd'hui, si bien qu'ils peuvent propager leur espèce ?

Aider les malheureux est bien, évidemment, mais non moins évidemment, transmettre de façon massive à nos descendants les résultats de mutations défavorables et contaminer peu à peu la réserve génétique commune où devront puiser les membres de notre espèce, est mal.

Nous sommes pris entre une enclume et un marteau moraux ; trouver la voie moyenne permettant d'éviter l'un et l'autre exigera toute notre intelligence et notre bonne volonté.