BRAVE NEW WORLD

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Meilleur des Mondes

Aldous Huxley

Traduit de l'anglais par Denise Meunier.

Les extraits cités du Meilleur des Mondes ont été empruntés à la traduction de Jules Castier.

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VIII - Persuasion chimique

Dans le Meilleur des Mondes de ma fable, il n'y avait ni whisky, ni tabac, ni héroïne, ni cocaïne de contrebande; les gens ne fumaient pas, ne buvaient pas, ne priaient pas, ne se piquaient pas.

Quand l'un d'eux se sentait déprimé, ou mal à l'aise, il avalait une ou deux pilules d'un composé chimique appelé soma.

J'ai emprunté le nom de cette drogue imaginaire à une plante inconnue (peut-être Asclepias acida) utilisée par les antiques envahisseurs aryens de l'Inde dans l'un de leurs rites religieux les plus solennels.

Le jus enivrant exprimé des tiges était bu par les prêtres et les nobles au cours d'une cérémonie compliquée.

Les hymnes védiques nous apprennent que les buveurs de soma ressentaient maints effets bénéfiques : leur corps était plus fort, leur coeur empli de courage, de joie et d'enthousiasme, leur esprit illuminé et, dans une révélation immédiate de la vie future, ils recevaient l'assurance de leur immortalité.

Mais le liquide sacré avait ses inconvénients. Le soma était une plante dangereuse, si dangereuse qu'elle rendait même malade le grand dieu du ciel en personne, Indra.

Les simples mortels mouraient parfois d'une dose un peu trop forte mais l'expérience procurait une telle béatitude transcendante et une telle illumination qu'elle était considérée comme un privilège qu'on ne pouvait payer trop cher.

Le soma du Meilleur des Mondes n'avait aucun des inconvénients de l'original indien.

Pris à petites doses, il donnait une sensation d'euphorie délicieuse; à plus fortes doses, des visions, et si vous en absorbiez trois comprimés, vous vous enfonciez, au bout de quelques minutes, dans un paisible sommeil.

Tout cela, sans la moindre réaction physiologique ou mentale fâcheuse.

Les habitants du Meilleurs des Mondes pouvaient s'évader de leurs humeurs noires ou des contrariétés quotidiennes sans sacrifier leur santé ou réduire leur efficacité de façon permanente.

Aussi, ce genre de toxicomanie n'était-il pas un vice personnel, mais bien une institution politique, l'essence même de la Vie, de la Liberté et de la Poursuite du Bonheur garanties par la Déclaration des Droits.

Mais ce privilège inaliénable des sujets, précieux entre tous, était en même temps l'un des instruments de domination les plus puissants dans l'arsenal du dictateur.

L'intoxication systématique des individus pour le bien de l'Etat (et, incidemment, pour leur propre plaisir) était un élément essentiel du plan des Administrateurs Mondiaux.

La ration de soma quotidienne était une garantie contre l'inquiétude personnelle, l'agitation sociale et la propagation d'idées subversives.

Karl Marx déclarait que la religion était l'opium du peuple, mais dans le Meilleur des Mondes la situation se trouvait renversée : l'opium, ou plutôt le soma, était la religion du peuple.

Comme elle, j! avait le pouvoir de consoler et de compenser, il faisait naître des visions d'un autre monde, plus beau, il donnait l'espoir, soutenait la foi et encourageait la charité.

Un poète a écrit que la bière

... fait plus que Milton pour justifier Dieu devant les hommes.

Or, n'oublions pas que, comparée au soma, la bière est une drogue des plus grossières et des plus incertaines. Pour ce qui est de justifier Dieu devant les hommes, le soma est à l'alcool ce que l'alcool est aux arguments théologiques de Milton.

En 1931, alors que je décrivais les effets de ce produit synthétique imaginaire grâce auquel les générations futures seraient à la fois heureuses et dociles, le Dr Irvin Page, biochimiste américain bien connu, se préparait à quitter l'Allemagne où il venait de passer trois ans au Kaiser Wilhelm Institut, pour étudier la chimie du cerveau.

Il a écrit dans un récent article : « Il est difficile de comprendre pourquoi les savants ont mis si longtemps à entreprendre l'examen des réactions chimiques dans leur propre cerveau.

Je parle par expérience. Quand je suis rentré en 1931... je n'ai pu ni trouver une situation dans cette spécialité, ni faire jaillir la moindre lueur d'intérêt à son égard. »

Aujourd'hui, vingt-sept ans après, la lueur inexistante de 1931 est devenue un énorme foyer incandescent de recherches biochimiques et psychopharmacologiques.

On étudie les enzymes qui régularisent les fonctions du cerveau; dans le corps, des substances chimiques comme l'adénochrome et la sérotonine (que le Dr Page a aidé à découvrir) ont été isolées et leurs effets, d'une immense portée sur nos fonctions mentales et physiques, sont actuellement à l'étude.

Entre-temps, on fait la synthèse de nouveaux remèdes qui renforcent, corrigent ou inhibent des diverses substances chimiques au moyen desquelles le système nerveux accomplit des miracles de tous les instants, en sa qualité de contrôleur du corps, d'instrument et de médiateur de la conscience.

Au point de vue qui nous occupe actuellement, le caractère le plus intéressant de ces produits nouveaux, c'est qu'ils modifient de façon provisoire la chimie du cerveau et l'état d'esprit qui y est associé sans causer de dommage permanent à l'ensemble de l'organisme.

A cet égard, ils sont semblables au soma et profondément différents des drogues du passé.

Par exemple, le calmant classique est l'opium, mais c'est aussi un stupéfiant dangereux qui, depuis les temps néolithiques jusqu'à aujourd'hui, a fait des toxicomanes et ruiné des santés sans nombre.

On peut en dire autant de l'alcool, euphorisant classique, qui, selon les termes du psalmiste, « réjouit le coeur de l'homme ».

Malheureusement, il ne fait pas que cela; pris en quantités excessives, il provoque la maladie, l'accoutumance et, depuis huit à dix mille ans, il a été une cause majeure de crimes, de chagrins domestiques, de dégradation morale et d'accidents évitables.

Parmi les stimulants courants, le thé, le café et le maté sont heureusement à peu près complètement inoffensifs.

Mais ils sont aussi très faibles, la cocaïne par contre a des effets puissants et dangereux.

Ceux qui en font usage doivent payer leurs extases, leurs sensations de force physique et intellectuelle illimitée, les payer de symptômes physiques horribles, comme l'impression d'être infesté par des myriades d'insectes grouillants et d'hallucinations paranoïaques pouvant conduire au crime.

Un autre stimulant plus récent est l'amphétamine, mieux connue sous son nom commercial de Benzédrine. Elle est très efficace mais si on en abuse, elle altère l'équilibre physique et mental.

On a signalé qu'elle avait fait un million environ d'intoxiqués au Japon.

Parmi les types de plantes produisant des hallucinations, le peyotl du Mexique et Canabis sativa du sud-ouest des U.S.A., absorbée dans le monde entier sous les noms de haschisch, bhang, kif et marijuana, sont les plus connues.

Selon les renseignements médicaux et anthropologiques pris aux meilleures sources, le peyotl est beaucoup moins nocif que le whisky ou le gin blanc.

Il permet aux Indiens qui en font usage dans leurs rites religieux d'entrer au paradis et de se sentir en union parfaite avec la communauté bien-aimée sans avoir à payer très cher ces privilèges : mâcher une substance au goût ignoble et éprouver quelques nausées pendant une heure ou deux.

Cannabis sativa n'est pas si inoffensive - mais bien moins dangereuse que les amateurs de sensationnel voudraient nous le faire croire.

La commission médicale nommée en 1944 par le. maire de New York pour étudier le problème de la marijuana en était arrivée, après des recherches approfondies, à la conclusion que ce produit ne représentait pas un danger sérieux pour la société, ni même pour ceux qui s'y adonnaient.

Simplement une incommodité.

De ces classiques passons aux derniers produits des recherches psychopharmacologiques.

Ceux qui font l'objet de la publicité la plus insistante sont les trois nouveaux tranquillisants réserpine, chlorpromazine et méprobamate.

Dans certains types de psychoses, les deux premiers se sont avérés remarquablement efficaces, non pas qu'ils guérissent la maladie, mais ils abolissent provisoirement ses symptômes les plus pénibles. Le méprobamate (alias Miltown) produit les mêmes effets sur les personnes souffrant de névroses diverses.

Aucun de ces remèdes n'est tout à fait inoffensif, mais leur coût, évalué en santé physique et en efficacité mentale, est extraordinairement bas.

Dans un monde où l'on n'a rien pour rien, les tranquillisants donnent beaucoup pour très peu. Le Miltown et la chlorpromazine ne sont pas encore le soma, mais ils ne sont pas loin de représenter l'un des aspects de cette préparation imaginaire.

Ils diminuent provisoirement la tension nerveuse sans infliger, dans la majeure partie des cas, un dommage organique permanent et sans causer plus qu'une légère diminution de l'efficacité intellectuelle et physique.

Ils sont sans doute préférables (sauf comme narcotiques) aux barbituriques qui émoussent le coupant de l'intelligence, provoquent, pris à hautes doses, un certain nombre de fâcheux symptômes psychophysiques et peuvent aboutir à une toxicomanie caractérisée.

En créant le LSD-25 (diéthylamide de l'acide lysergique), les pharmacologistes viennent d'obtenir un autre aspect du soma - un produit qui intensifie les perceptions et produit des visions sans presque rien coûter, au point de vue physiologique.

Cette drogue extraordinaire qui agit à des doses ne dépassant pas 50 ou même 25 millionièmes de grammes, a la propriété (comme le peyotl) de transporter les gens dans un autre monde.

Le plus souvent, celui auquel LSD-25 donne accès est céleste, mais il peut aussi s'apparenter au purgatoire ou à l'enfer.

Cependant, positive ou négative, l'expérience de ce produit est ressentie par presque tous ceux qui s'y sont soumis comme une révélation d'une profonde importance.

Le fait que l'esprit peut être radicalement modifié à si peu de frais pour le corps est, de toute manière, stupéfiant.

Le soma n'était pas seulement hallucinogène et tranquillisant, mais aussi (chose assurément impossible) un stimulant de l'esprit et du corps, un créateur à la fois d'euphorie active et du bonheur négatif qui suit la délivrance de l'anxiété et de la tension.

Le stimulant idéal - puissant mais inoffensif - n'a pas encore été découvert.

L'amphétamine, nous l'avons vu, était loin d'être satisfaisante; elle coûtait trop cher pour ce qu'elle apportait.

Un candidat plus riche de promesses pour le rôle du soma sous son troisième aspect est I'Iproniazide que l'on emploie actuellement pour tirer les déprimés de leur accablement, pour donner plus de vie aux apathiques et, en général, pour augmenter la quantité d'énergie psychique disponible.

Plus prometteur encore, selon un distingué pharmacologiste de mes amis, est un nouveau mélange, encore au stade des expériences, que l'on appellera le Deaner.

Il s'agit d'un aminoalcool que l'on croit propre à augmenter la production d'acétylcholine dans le corps et par là à intensifier l'activité et l'efficacité du système nerveux.

Le sujet qui prend cette nouvelle pilule a besoin de moins de sommeil, se sent plus alerte et plus gai, pense plus vite et mieux, le tout presque sans aucun contrecoup organique fâcheux, du moins à brève échéance.

Cela parait presque trop beau pour être vrai.

Nous voyons donc que si le soma n'existe pas encore (et il n'existera sans doute jamais), d'assez bons produits de remplacement pour certains de ses aspects ont déjà été découverts.

Il existe aujourd'hui des tranquillisants, des hallucinogènes et des stimulants à bon compte, physiologiquement parlant.

Il est évident qu'un dictateur pourrait, s'il le voulait, faire usage de ces produits dans un but politique.

Il pourrait se garantir contre l'agitation subversive en modifiant la chimie du cerveau de ses sujets, les rendant ainsi très satisfaits de leur condition servile ; il pourrait utiliser les tranquillisants pour calmer les excités, les stimulants pour fouetter l'enthousiasme chez les indifférents, les hallucinogènes pour détourner l'attention des malheureux de leurs souffrances.

Mais, demandera-t-on, comment arrivera-t-il à faire prendre les pilules voulues à ses sujets ? Il est bien vraisemblable qu'il suffira de les mettre à leur disposition.

Aujourd'hui, l'alcool et le tabac sont à portée de la main et les humains dépensent considérablement plus pour acheter ces euphorisants très peu satisfaisants, ces pseudo stimulants et ces sédatifs que pour faire instruire leurs enfants.

Ou encore, prenez le cas des barbituriques et des tranquillisants.

Aux U.S.A., ces remèdes peuvent être obtenus avec une simple ordonnance de docteur, mais l'avidité du public américain pour quelque chose qui rendra un peu plus supportable la vie dans le milieu urbain et industriel est si grande, que les médecins ordonnent actuellement de ces spécialités au rythme de 48 millions de prescriptions par an.

De plus, la plupart sont à renouveler.

Cent doses de bonheur, ce n'est pas assez : envoyons-en chercher une autre bouteille à la pharmacie - et quand elle sera finie, une autre...

Il n'est pas douteux que si ces drogues pouvaient être achetées aussi facilement et à aussi bon compte que l'aspirine, elles seraient absorbées, non pas par milliards comme aujourd'hui, mais par vingtaines et centaines de milliards.

Et un bon stimulant pas cher aurait presque autant de succès.

Dans une dictature, les pharmaciens auraient ordre de changer de note à chaque tournant de la politique.

En période de crise nationale, ils seraient chargés de pousser à la consommation des stimulants ; mais entre les paroxysmes, des sujets trop alertes et trop énergiques pourraient gêner le tyran, aussi, dans, ces intervalles, les masses seraient-elles incitées à acheter des tranquillisants et, sous l'influence de ces sirops lénitifs, elles ne risqueraient pas de créer la moindre difficulté à leur maître.

Seulement, dans l'état actuel des choses, les tranquillisants peuvent empêcher certaines personnes de créer assez de difficulté, non seulement à leurs dirigeants, mais à elles-mêmes.

Trop de tension est une maladie, mais trop peu aussi.

Il est des cas où nous devons être tendus, où un excès de tranquillité (surtout quand elle est imposée du dehors, par une préparation chimique) est absolument incompatible avec la situation.

Lors d'une récente conférence sur le méprobamate, à laquelle je participais, un éminent biochimiste proposa en riant que le gouvernement des U.S.A. envoyât gratuitement au peuple soviétique 50 milliards de doses du plus populaire des tranquillisants.

La plaisanterie avait son côté inquiétant.

Dans une lutte entre deux populations dont l'une est constamment stimulée par des menaces et des promesses, constamment dirigée par une propagande frappant toujours sur le même clou, alors que l'autre est non moins constamment distraite par la télévision et tranquillisée par le Miltown, lequel des adversaires a le plus de chances de l'emporter?

Le soma de ma fable avait non seulement la propriété de tranquilliser, d'halluciner et de stimuler, mais aussi d'augmenter la suggestibilité et pouvait donc être utilisé pour renforcer les effets de la propagande gouvernementale.

Avec moins d'efficacité et plus de répercussions nocives sur la santé, plusieurs produits déjà dans notre pharmacopée peuvent servir à cet usage.

Il y a la scopolamine, par exemple, principe actif de la jusquiame et poison violent à hautes doses; il y a le pentothal et l'amytal sodium surnommé, on ne sait trop pourquoi, « sérum de vérité ».

Le pentothal a été employé par les polices de divers pays pour arracher des aveux (ou peut-être les suggérer) à des criminels récalcitrants.

De même que l'amytal sodium, il abaisse le seuil entre le conscient et le subconscient, ce qui rend ces deux produits très précieux pour la thérapie des traumatismes psychophysiologiques du soldat, connue sous le nom de narcosynthèse.

On assure qu'ils sont parfois employés par les communistes pour préparer des prisonniers importants à comparaître devant le tribunal.

Pendant ce temps, pharmacologie, biochimie, neurologie font sans cesse des progrès et nous pouvons être tout à fait certains qu'au cours des quelques années à venir, des méthodes chimiques nouvelles et plus efficaces pour augmenter la suggestibilité et diminuer la résistance psychologique seront découvertes.

Comme toutes les autres inventions, elles pourront être bien ou mal utilisées, aider le psychiatre dans sa lutte contre les maladies mentales, ou le dictateur dans sa lutte contre la liberté.

Il est plus probable, étant donné que la science est divinement impartiale, qu'elles asserviront et libéreront, guériront et détruiront.

Le tout à la fois.