MONSIEUR,
J'ai lu le comte de Gabalis, & je vous tiendrai compte de l'amitié que vous m'avez faite de me l'envoyer. Perfonne ne l'avoit encore vu ici. J'ai été bien aise de le lire des premiers, pour en faire une nouvelle à mes amis ils me favent bon gré que je le leur aye communiqué. Quoique nous l'ayons lu & relu enfembie, ils ne sont pas contens; c'est-à-dire, que vous m'en envoyiez encore une douzaine d'exemplaires; ces messieurs en veulent faire une pièce de cabinet.
Au reste vous me faites honneur d'un savoir que je n'ai pas; si j'ai lu quelques livres ç'a été pour voir les différentes opinions qu'ont les hommes, & non pour en garder quelqu'une; car je ne tiens guère qu'a ce fentiment, qu'à un petit nombre de vérités près, toutes choses sont problématiques. Ainsi je fuis peu propre à décider sur le différend que vous avez avec votre ami l'auteur.
Cependant j'ai si peur que vous ne m'alliez faire la guerre, si je vous refuse de dire ce que je pense du livre que j'aime mieux vivre en fureté au hafard qu'il m'en coûte un jugement bon ou mauvais. Si je le fais bien ce fera miracle car vous favez Omnis homo mendax, s'il est mauvais, vous ferez caufe que je l'aurai fait, & je me réferve de le désavouer quand il me plaira.
En tout cas, il fera fait à l'ami, & je n'y épargnerai ni bon sens, ni paroles avec ce que je vous rapporterai que j'ai oui dire à d'autres. Quand j'invitai la première fois mes amis à la lecture du comte de Gabalis, ils me dirent d'abord, bagatelle, bagatelle de votre roman : laissez cela à vos laquais lifons quelque livre nouveau qui soit bien écrit. Lifez, messieurs, leur dis-je, en montrant le titre: Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les fciences fecrètes.
Ah vraiment! repartirent-ils, voila qui ne parle plus roman. C'est ici quelqu'un de nos distillateurs qui décharge fon imsgination, dit le marquis, que vous connoissez tant: il est sérieux fans doute, dit un autre, mais n'importe le livre n'est pas gros.
Je n'avois garde de m'y tromper, je leur promis qu'il les divertiroit. En effet, ils rirent plufieurs fois durant le premier entretien. Celui qui lisait alloit paffer au fécond, quand le marquis, qui est, ne lui en déplaise ,un grand faiseur de reflexions, pria d'arêter pour parler de ce qu'on venoit d'entendre.
Il crut avoir compris le dessein de l'auteur. Affurement, dit-il, voici, un homme qui joue les cabaliftes; il aura fu qu'il y a un grand nombre de grands seigneur & d'autres perfonnes de tous états, entêtés de secrets; les uns d'une maniere les autres d'une autre : peut-être aussi a-t-il eu la même maladie: au moins je ne crois pas mal conjecturer, qu'il va faire découdre bien des mystères au comte de Gabalis; & de la manière qu'il a commencé de raconter, nous verrons une comedie qui ne fera pas le pire. Je me récriai sur le mot de comédie, & je dis au marquis que je connaissais l'auteur : j'entends, me repartit-il, que l'auteur veut mettre en etalage les mystères de la cabale, & tourner en ridicule ceux qui ont la folie des secrets; pour cela il a pris le style des entretiens , & il me semble que le comte de Gabalis commence à jouer merveilleusement bien son rôle.
POur moi, je le reconnois comme un véritable cabaliste, & il me fait penser que si j'etois venu au monde quelques années plus tôt, & que j'eusse su par mes lettres me concilier l'amitié de ce bon cabaliste suisse Paracelse, comme les cabalistes sont tous gens généreux; celui-ci n'aurait pas manqué de me venir voir en Bourgogne, & selon toutes les apparences, il m'auroit salué gravement en langue françoise & en accent étranger à-peu-près dans les termes du comte de Gabalis.
La nouveauté du compliment m'auroit peut être furpris, mais pour peu que j'euffe marqué de difposition à l'entendre, il m'auroit promis merveilles. Nous verrons, pourfuivit le Marquis, ce que l'auteur apprendrai de fon comte mais je n'espère pas d'être fort favant a la fin du livre. Tous les diseurs de fecrets font comme lui magnifiques en paroles, & après avoir demandé mille fois, discrétion & fidélité pour ce qu'ils ont à dire on apprend à la fin que des secrets vuides, seulement propos à repaitre les imaginations vigoureuses et spacieuses: fou qui s'y laisse prendre, & plus fou qui dépense son bien à chercher ce qu'il ne trouvera jamais. Il manquoit à Molière une comédie de Cabalistes, & je souhaite, poursuivit-il s'adressant à moi, que votre amis auteur se soit aussi bien connu en caractères, il pourra beaucoups contribuer à abréger le catalogue des fous; mais encore, monsieur, me dit-il, peut-on apprendre le nom de l'auteur, nous pourrions peut-être mieux juger du livre?
Les autres se joignirent à monsieur le Marquis, ils me firent tous la même demande. Je m'en défendis jusqu'à ce qu'ils eussen vu tous les entretiens, & je leur demandai à mon tour un jugement desinterressé pour mon ami. On reprit le livre & on ne difcontinua guère qu'on ne l'eût tout lu.
Ils en etoient charmés, & le marquis ne manqua pas de s'écrier que fes conjectures se trouvoient véritables: il soutint de plus, que c'était là le tour qu'il fallait prendre pour jouer les cabalistes, de faire venir sur la scène un de l'espèce qui démêle bien ses imaginations; la catastrophe est que tous ceux qui ressemblent à cet homme sont ridicules comme lui. Cependant un de ces messieurs, fut de votre sentiment pour le style sérieux, il porta à peu près vos raisons. Pour moi, je suis pour l'auteur, & je tiens qu'un homme d'esprit qui parlera sérieusement des chimères d'un visionnaire, imposera, toujours à beaucoups de gens en faveur des chimères: & loin qu'il puisse les ruiner par une manière grave, plus les raisons qu'il portera seront subtiles et fortes, plus elles serviront à faire croire que celui qu'il combat avait des raisons aussi, & qu'elles sont bonnes, puisqu'un homme d'esprit les entreprend de toute sa force.
Vous le savez, il est peu de gens d'esprit, & de ceux là, il n'en est presque point, qui dans la contentation de deux personnes, veuillent se donner la peine d'éxaminer sérieusement, qui des deux à raison : outre que l'on a un penchant horrible à favorifer le parti de ceux qui nous fournissent des doutes fur la religion & fur les autres vérités qui nous intéressent beaucoup; au moins, je ne doute pas que le comte de Gabalis n'eût persuadé beaucoup de gens si l'auteur lui eût répondu comme il le pouvoit à toutes ces imaginations fantastiques au lieu qu'il n'y aura que des gens faits comme lui, qui croiront a ces peuples élémentaires & qui leur attribuerons tous ces effets qu'il rapporte.
Vous auriez ri, si vous aviez entendu l'impertinence qu'un médecin me dit l'autre jour, fur ce que le comte de Gabalis dit, que Dieu vouloit bien autrement peupler le monde qu'il ne l'est. Je lui pafferois volontiers, me dit ce docteur d'un ton grave, qu'Eve & toute autre femme auroit pu faire des enfans sans que les hommes les eussent touchées car je conçois facilement que puifque fit generatio per ovum comme nous le voyons dans toutes les femmes que nous disséquons, on pourroit compofer un breuvage pour faire prendre a la femme qui feroit descendre l'œuf dans la matrice & l'y coserverait tout le temps que la fem....
Je l'y empêchois d'expliquer plus avant sa sottise, & je vous réponds qu'il ne la débita pas impunément. Vous auriez pitié peut-être des gens qui comme ce médecin, chercheraient des raifons pour justifier des chimères; mais moi, je crois qu'on ne sauroit affez les mortifier. Ce sont ordinairement gens plein d'orgueil, qui se piquent de rendre raison de toutes choses & qui appuyeront même, pour faire valoir leur esprit, les opinions les plus absurdes.
II est vrai qu'ils font déja bien punis, de ne se repaitre que, de chimères, mais il y a toujours de !a charité de leur faire bien fentir le ridicule de leurs visions. Il faut que je vous confesse que je ne saurais, fans éclater de rire ou me mettre furieufement en colère, entendre des personnes qui cherchent a se confirmer & à s'assurer dans les fentimens du comte de Gabalis; fi je diffimule, c'est pour les pouffer à bout, pour voir jusqu'ou va, l'étendue de leur imagination. Je n'en ai pas trouvé qui prit, pour vérité tout ce qu'on lit dans les entretiens; les uns en vouloient seulement aux fylphes & croyoient veritable leur commerce avec les hommes; les autres souhaitaient avoir de la poudre solaire de Paracelse; d'autres plustimide en demeuroient seulement au doute, si les oracles & les exemples de l'écriture qui sont rapportés étoient bien expliqués par le comte de gabalis.
Le médecin ne parru pas donner dans ces visions. Mais quand je lui entendis dire sa sottise, il me souvint de ce qui m'ariva en une rencontre que j'allai mener un un de mes amis de province voir les fous des petites maisons, vous favez que les provinciaux sont curieux de voir tout. Un homme d'affez bonne mine nous vint recevoir à l'entrée quand il eut appris pourquoi nous venions, il nous voulut mener par tous les endroits, & à chacun il nous faifoit l'histoire de la folie de chaque fou il continua ainfi avec toutes les apparences qu'il étoit dans son bon fens. A la dernière chambre qui nous restoit à voir Meffieurs, voila nous dit-il, un fou qui croit être Jefuf-Christ, il faut qu'il foit bien fou pour le croire, car moi qui fuis le père Eternel, je n'ai point de fils comme lui.
Ah, ma foi! me dit alors le provincial, cet homme à auffi fa folie; j'en dis de même au médecin; vous condamnez un tel & un tel de folie, mais au bout je vois la vôtre. Mais vous monsieur, y que penferez-vous de ceux qui attendent avec impatience le fecond volume des Entretiens? Plufieurs qui ne favent pas les liaisons que j'ai avec l'abbe de Villars ni qu'il foit auteur du livre, m'ont affure, qu'on verroit bientôt paroître la suite du comte de Gabalis & un de nos confeillers après m'avoir dit qu'on parloit de cenfurer les entretiens & de les defendre, ajouta en bon politique que si cela étoit, l'auteur ne balanceroit plus à publier tous fes secrets. A votre avis, le conseiller n'avoit-il pas auffi fa folie d'attendre de nouveaux fecrets?
Je ne lui repondis rien mais je lui ai souhaité depuis que quelque Italien lui vînt escroquer fa bourfe en lui promettant des Secrets. Ce n'eft pas que je ne croye que le comte de Gabalis aura mille fois plus de vogue fi on le défend que fi on lui laiffait son fort; mes baifemains à monsieur l'Abbé.
Adieu, je fuis,
MONSIEUR,
Votre très - humble & tres - obéiffant ferviteur.