AUTOMOBILISME,
LE CODE DE LA ROUE ET LA FORD-T
On sait l'abus atroce de cette hideuse et homicide machine, [la voiture] destructive des intelligences autant que des corps, qui fait nos délicieuses routes de France aussi dangereuses que les quais de l'enfer et qu'on ne pourra jamais suffisamment exécrer. 1906, Journal, BLOY...
L'automobilisme est un culte qui ne dit pas son nom. Les rituels techniques et les lois de la mécanique, ont créé ou réveillé puis nourri une entité archétypale avide de sang, de plus en plus autoritaire. L'homme a été enrôlé dans l'armée mécanique, montée sur roues, malgré lui et pourtant de son plein gré. Voué aux supplices également infamant de la croix et de la roue, jusqu'à sa mise à mort, cérébrale d'abord, puis parfois physique. Sous prétexte de liberté, l'automobiliste accepte une surveillance implacable, un code de conduite strict, il doit apprendre un nouvel ensemble de signes et en comprendre le sens. On croit fabriquer des automobiles et on fabrique une société, exprimait déjà en 1967, le philosophe Bernard Charbonneau, dans L'Hommauto. Plus discrètement mais aussi sûrement qu'un régime autoritaire, l'automobilisation à façonné un homme nouveau : L'hommautomobilus, somnambule, soumis, livré corps et âme à l'entité néfaste qu'il entretient.

T'es obligé d'avoir une voiture pour être libre !
"T'es obligé d'avoir une voiture pour être libre !"
M'avait rétorqué le serveur, avec conviction, en déposant un jambon-beurre-cornichons, long comme un avant bras de basketteur, sur le comptoir, devant moi, faisant résonner le zinc de toute sa désapprobation.
Encore interloqué et visiblement agacé par le tour qu'avait pris la conversation, il tentait de sortir de l'abîme d'incompréhension, dans laquelle une innocente remarque sur les désagréments du bruit de la circulation en ville, l'avait plongé.
Il énumérait, comme une récitation, les bienfaits de l'automobile, la voiture, la bagnole.
" T'en a besoin pour aller au boulot, emmener les gosses à l'école et aller les chercher au sport...
S'il t'arrive quelque chose ? Faut aller à l'hôpital, chez le docteur, voir la famille...
T'en a besoin pour faire tes courses, pour partir en vacances, etc. "
Plus il enfilait les arguments - dont je ne saisissais que quelques bribes entre deux bouchées de pain croustillant - plus le paradigme de l'automobilisme m'apparaissait dans son immense contradiction :
La liberté dont l'automobiliste prétendait jouir, ne consistait, finalement, qu'à compenser les désagréments que l'automobile avait, elle même, précédemment engendré.
Si elle a su se rendre à ce point indispensable, c'est en organisant la vie autour de son utilisation. En favorisant l'éloignement des lieux d'habitation des villes et des centres ouvrieux, l'automobile devient obligatoire, et "t'es obligé d'avoir une voiture pour être libre".
Dès l'origine, le développement de l'automobilisme a nécéssité l'invention de comportements inédits, tant de la part du conducteur de l'engin que du reste de la population.
Le badaud, le flâneur, le saltimbanque, le poète errant, l'ami des papillons et celui des oiseaux, le vagabon comme le pélerin, allaient devenir des piétons, réduits tout entier à leurs extremités pedestres, relégués aux bas-côtés avec les fossés.
Il allait devoir baisser ce nez arrogant qu'il tenait en l'air, le promeneur, en ville, le voilà incité à trotter comme un bon canasson, renvoyé aux accotements qu'on appelle trottoirs.
Pour sa sécurité, l'automobiliste a renoncé en grande partie à sa liberté, ceinturé à son siège, obéissant au code sous l'œil des agents spécialement voués à la circulation des véhicules puis celui implacable des caméras.
Il a fallu créer une signalisation, un langage abstrait à base de symboles géométriques faisant ressembler les routes à des grimoires confus d'Alchimie.
Jamais depuis l'utilisation de la roue, moyen de locomotion n'avait engendré une telle révolution, le monde a changé depuis. L'automobile unissant en son cœur les deux inventions fondamentales de l'humanité, le feu et la roue, a créé un homme nouveau, non plus "marchant", "courant" mais "roulant".
Par quel sortilège la société a t-elle pu accepter les nuisances de l'automobilisme comme des bienfaits ?
Comment l'homme a-t-il succombé à l'attraction automobile au dépend de la traction animale ?



Si l'homme "prend le volant", c'est bien en réalité, l'automobile qui a pris le contrôle du conducteur. Le dictionnaire rappelle, par ailleurs, qu'un bon conducteur n'est rien d'autre qu'un corps qui n'oppose PAS de résistance...
" On peut se demander qui prend le contrôle de qui ? "
Avais-je alors rétorqué à mon interlocuteur, tant laconique que sentencieux, évacuant d'un revers de main, de ma manche, les dernières miettes de la discorde.
Au son du canon !



" Ce moteur est basé sur l'utilisation, comme puissance motrice, de l'explosion en vase clos d'un mélange détonant formé d'air et de vapeurs de pétrole, dans une proportion déterminée.
Ce mélange, en faisant explosion, produit un volume considérable de gaz chauds, (...) cette pression est employée à pousser un piston dont le mouvement, par des bielles et des manivelles, se transmet à un arbre tournant. "
Louis Figuier, tente d'expliquer, au début du siècle dernier, aux profanes encore ébahis et effrayés, à juste titre, par tant de pétarades, les mystère du moteur à explosion ou "tonnant".
L'automobilisme déboulait dans le XXème siècle au son du canon. Mauvais présage !
Comme un boulet retenu dans un canon bouché, le piston se livre dans le cylindre à un martelage effréné, sans pourtant coups férir, repoussé avant l'impact par le souffle d'une nouvelle explosion.
"C'est quelque chose de tout à fait analogue à ce qui se passe dans un fusil."
Caparaçonnés comme pour la revue, ces Barons de Munschausen des temps modernes, attelaient les boulets de leurs canons bouchés à une carriole, et surfant sur l'effet de recul, ils filaient à la vitesse du vent dans un grondement de tonerre.
Les voilà les Nouveaux Chevaliers, dompteurs de la fureur mécanique, retenant d'une main seulement, force de géant, un attelage de douze, quinze et bientôt cent chevaux.



Les précurseurs, inventeurs-mécaniciens infatigables, se considéraient comme les éclaireurs d'une Nouvelle Société dont, en premiers initiés, ils exploraient les rouages. Ils mettaient le feu sous la soupe primmordiale que nous allions tous déguster
Comme le rapportait Sadi Carnot dans ses notes passionées : "Partout où il y a destruction de puissance motrice, il y a en même temps production de chaleur en quantité précisément proportionnelle [et réciproquement]."
Les chauffeurs qui avant l'utilisation de pétrole rafiné, devaient chauffer le mélange combustible liquide pour le rendre gazeux afin "de pouvoir constituer avec l'air un ensemble explosif", ont bientôt mis le feu sous le chaudron d'une véritable nouvelle civilisation.
Les automobilistes, alors forcément mécaniciens, gardaient jalousement secrètes leurs innovations et ne s'accordaient à les transmettre, du bout des lèvres, qu'à celui qui, comme eux, s'était penché sur les mystère du moteur tonnant, sous le capot de l'engin.
Ce capot qui dérobe aux regards des curieux et des ignorants les tours du moteur comme la cape d'un magicien occulte ses tours de prestidigitateur.
Une cape sous laquelle riaient sans doute ces mages modernes explorant les mystères de la combustion interne, se riant de la thermodynamique énoncée par Joule, Clausius ou Boltzmann, et au niveau de la route, sur l'eau et bientôt en l'air, se grisaient de vitesse.

Ce capot couvre et protège le creuset, que les alchimistes contemporains, appellent carburateur, aspirant l'air d'un coté, les vapeurs d'essence de l'autre, procurant la source d'énergie nécessaire et suffisante à l'explosion primale :
Une véritable usine-à-gaz ! remarquait un chroniqueur des temps héroïques, dans laquelle, l'air, saturé de vapeurs combustibles, explose sous l'impulsion d'une étincelle...
Un éclair et "Bang"... "Big-Bang"! L'embrasement de l'atmosphère primordiale recréée dans le carburateur, engendre une explosion et la propulsion initiale, en ligne droite.
C'est un arbre, fut-il à came, qui transforme cette force rectiligne en mouvement circulaire...
Et si l'automobile n'existait que comme métaphore de la création ?
Mais il (...) faut savoir regarder ce que seul voit l'Architecte, ce qui se trouve dessous.
Ce qui est dessous est comme ce qui est dessus.
C'est l'arbre des Sefirot. (...)
Et d'abord l'arbre moteur est un Arbre. Comme l'indique le mot même.
Eh bien, que l'on additionne le moteur à soupapes en tête, deux roues antérieures, l'embrayage, le changement de vitesse, deux joints, le différentiel et les deux roues postérieures.
Total : Dix articulations, comme les Séfirot. (…)
Fiat!"
(Umberto Eco, Le pendule de Foucault).
Après tout, ma Deux-chevaux, 2 CV, à quatre ailes et ma 4 L, Quatre-ailes, cinq chevaux...
Quand je m'installe devant la roue qui sert à diriger l'attelage, je m'assoie entre deux ponts, sur un arbre de transmission, me voilà Souverain Pontife, maître de la roue, du mouvement, du temps... le temps d'un mouvement.



La langue de Pégase...
"Combien de chevaux sous le capot?" s'échangeaient entre eux d'un air entendu, les automobilistes quand ils savaient encore ce qui s'y passait. Parler la "langue de Pégase" ou la langue du cheval signifierait alors, connaître la Cabale. Certain l'appelle la langue des oiseaux, avec deux ailes !
Cheval dérive du latin "equus caballus", caballus, cabala, la Cabale. Selon certains alchimistes, le "caballus" serait un initié chargé d'une besace pleine d'études, représenté par un cheval de somme.



Pégase est un cheval blanc, ailé, mythologique, utilisé, à maintes occasions, dans l'imagerie automobile.
Né du sang d'un monstre, il fut chargé par Zeus de ramener sur l'Olympe les éclairs et le tonnerre, forgés dans les profondeur du sol.
Il fut capturé par Bellérophon, héros grec, qui avec l'aide d'un lasso magique, donné par Athéna, pu monter la créature fabuleuse pour vaincre la Chimère en lui remplissant la gueule de plomb fondu.
L'histoire de l'automobilisme est aussi marquée par l'utilisation d'un additif au tétra-éthyle de plomb dans le carburant, finalement interdit pour sa toxicité.
Tout enflé de ses victoires, le héros pris pour sienne la force de sa monture et crut, à l'égal d'un Dieu, être autorisé à accéder à l'Olympe. Zeus envoya alors un taon piquer Pégase sous la queue afin que, d'une simple ruade, il fasse choir l'orgueilleux dans les épines.
La légende de Pégase est un avertissement antique, une métaphore de l'automobilisme. À l'image du héros, l'automobiliste, se saisit des rênes de son attelage ailé, il s'empare de l'éclair reservé au démiurge et fait retentir le tonnerre, fut-il mécanique, sous un capot.
De là naît-il, ce sentiment de puissance infinie qui comble l'automobiliste ? Espère t-il garer son véhicule auprès des chars des Dieux, sur le Mont Olympe ?

L'homotomobilus, grisé par la vitesse et la puissance de son attelage, enivré des émanations toxiques qui s'échappent du moteur, s'est-il laissé persuader qu'il possédait Pégase ?
S'est-il cru Taranis ? Nu, hirsute, brandissant la foudre de la main droite, de l'autre, appuyé sur la roue, des éclairs en bandoulière.
Après tout, comme la divinité celtique, il génère d'une main, la foudre avec sa clé de contact, maitrise le tonnerre de son moteur et commande, de l'autre main, il tient la roue de son destin.


Adapter la route à la roue ou la roue à la route ?
"Le roi Tchakravartin, roi de la roue, possédait les sept choses précieuses [dont] le trésor de la roue.
De quelle manière le roi Tchakravartin est-il en possession du trésor de la roue ?
J'ai appris que, pour le roi Kchattriya qui a lavé sa tête le quinzième jour de là lune, (...) le trésor de la roue divine apparaît dans la région occidentale, et que c'est ainsi qu'il sera un roi Tchakravartin.
Et le roi Tchakravartin (...) pousse cette roue divine en disant : Tourne vénérable et divin trésor de la roue, avec la loi et non sans la loi!
Cette roue, mise en mouvement (...) s'avance en faisant naître des apparitions dans l'atmosphère orientale.
Le Trésor de la roue donne une puissance surnaturelle, assure la victoire !"
Pierre Souvestre, (co-inventeur du personnage de Fantômas), devinait dans la légende tibétaine de la roue (Rgya tch'er roi pa), l'avènement de l'automobilisme.
La mystérieuse légende tibétaine, ne semble-t-elle pas une prophétie et ne verra-t-on point, dans ce divin Trésor de la roue, qui donne une puissance surnaturelle et assure la victoire, le critérium indispensable au progrès de la locomotion et à l'essor mondial de l'automobilisme ?


Carré SATOR / ROTAS
La roue, organe de forme circulaire, tournant autour d'un axe passant par son centre, qui a de multiples utilisations notamment celle de soutenir un véhicule, et, en tournant, permettre le déplacement de celui-ci.
Il n'y a guère à hésiter pour qualifier la roue de « plus grande invention de tous les temps.
C'est elle, en effet, qui constitue la partie essentielle de la plupart de nos machines, le volant de nos moteurs, la turbine de nos centrales, l'engrenage, la roue dentée, la poulie, le pignon ou le boulon.
(P. ROUSSEAU, Hist. transp., 1961)
La Roue de Fortune est la dixième carte du Tarot de Marseille (Rot-ta en verlan), associée aux rythmes de la respiration, des battements du cœur et aussi du vacarme des machines et des moteurs.
La Roue ou Rota, signifie à la fois la fin et le début du cycle, elle montre qu'ici-bas, rien ne dure, elle représente le temps qui passe.
Le Bouddha, assis sous l'arbre vit une grande roue qui embrasse la totalité de l'existence, de la même étendue que le cosmos, elle contient tous les êtres vivants. Elle tourne sans arrêt, le jour et la nuit, vie après vie.
La roue est agrippée par-derrière par un monstre effrayant, mi-démon, mi-bête. Sa tête regarde par-dessus la roue. Il a trois yeux, des pattes crochues, de longs crocs, et porte une couronne de crânes.
Au-dessus de la roue, il y a un personnage en robe jaune, qui montre du doigt un chemin, qui passe entre des champs cultivés, dans une épaisse forêt, traverse des marais et des déserts, de larges rivières et de profonds ravins.
Il passe au pied de montagnes imposantes, et finalement, le chemin devient une grande échelle qui va jusqu'au ciel.
Le Boudha présente la roue qui symbolise l'univers et un personnage en robe jaune désigne la route à suivre, à l'instar du Guide Michelin dans les mains de l'automobiliste.
"La roue tourne" se disent les joueurs invétérés en attendant les bons numéros à la table de roulette... L'automobiliste force t-il sa chance en empoignant la roue que constitue son volant ?
Prétend-il se rendre maître du grand cycle de la vie, des incarnations dans la chair et de la succession des saisons ? Ce sentiment d'éternité et de puissance infinie le comble t-il assez, le temps de la conduite, au point qu'il en oublie la mort... au tournant.


Mais pour faire tourner la roue, il a fallut ouvrir le passage, briser des roches et applanir des montagnes, remblayer des vallées et assécher des marais... inventer la route.
Pour que la créature puisse se donner l'illusion de l'éternité, il a fallut lui damer le chemin, "damné" Petit Prince de ce Monde, qui exige des routes carrossables et bientôt automobilisables, pour qu'il puisse utiliser sa machine à dépasser le temps.
Jusque-là, confrontée à la "nature défectueuse" du sol, aucune roue ne résistait, les boulons se décapitaient et les mécanismes les plus robustes se détérioraient en quelques kilomètres.
L'idée de route semble aussi devoir renfermer celle d'une voie où l'on peut rouler en voiture ; cette définition paraît même donner l'étymologie du mot qui serait alors rota (roue) ; ou de rupta (rompre), rumpere viam : ouvrir une route.
En preuve de quoi l'on peut citer la personnification que les anciens avaient faite des voies publiques, sous la figure d'une femme appuyée sur une roue.
Les plus anciennes routes dont parle l'histoire sont celles que Sémiramis, cette légendaire reine d'Assyrie, fit pratiquer dans toute l'étendue de son empire, en abattant pour cela des montagnes, et comblant des vallées.
(F. Marcevaux)



Fallait-il adapter la route à la roue ou la roue à la route ?
La question ne se posa plus avec l'invention du bandage pneumatique, amélioré par les frères Michelin.
Avec les roues ceintes de bandages en fer, il était impossible de circuler à vive allure sur les routes de terre.
On arrivait à imposer à la voiture, à sa construction, et aussi au moteur en même temps qu'aux personnes prenant place dans le véhicule, des secousses intolérables, ou mettant rapidement tout le mécanisme, et même la charpente de la voiture, hors de service.
Heureusement a-t-on imaginé ce bandage pneumatique dont l'application aux voitures mécaniques [a fait] leur fortune...
C'est bien ce bandage élastique qui a permis la réalisation de l'automobilisme.
Car c'est au pneumatique que l'automobiliste doit sa vitesse et sa souplesse, le pneumatique, seul, a véritablement permis l'automobilisme, tel qu'on le connaît.
(Figuier).
Au début du xxe siècle, avec l'essor du trafic automobile mais aussi avec le développement de la bicyclette, qui avait besoin de chaussées de meilleure qualité, ces dernières, préalablement tassées au rouleau compresseur, sont revêtues de goudrons, de pavés bitumineux ou d'asphalte, comme déjà fait pour les trottoirs depuis le début du xixe siècle.
Le goudronnage des routes est demandé en France dès 1901 pour se protéger de la poussière soulevée par les voitures. En 1913, on compte mille kilomètres de routes goudronnées en France. [wiki]

Armes de la famille Visconti, emblème des automobiles Alpha-Roméo


Le pneumatique a rendu les roues aériennes
Selon l'ancienne cosmogonie phénicienne, le serpent est le plus pneumatique des animaux :
"Le premier acte de magie, ou de spiritisme, et par conséquent de fourberie démoniaque, s'accomplit dans le paradis terrestre, et le serpent y sert au démon de médium ou d'instrument spirite.
Aussi la cosmogonie phénicienne considère-t-elle le serpent comme le plus pneumatique des animaux, ce que nous pouvons traduire en langage moderne, par le plus spirite; car le mot pneuma veut dire esprit.
Et le souverain des Dieux, Jupiter, est serpent il l'est en tout lieux, en même temps qu'il est pierre beth-el, pierre phallus et arbre."
Explique le Chevalier Gougenot des Mousseaux dans son ouvrage sur Les hauts phénomènes de la magie, à mille lieues de l'automobilisme encore en gestation, en 1864. Et pourtant dans son énumération des titres du "Jupiter-serpent", le Roi des Dieux, se sont glissés des "pneumatiques" et un "arbre".
Le serpent, s'il est "ailé" prend le nom de Quetzalcóatl chez les populations d'Amérique centrale.

On l'appelle Ouroboros, quand il est "Serpent-univers" symbole du cycle de la vie, de la grande roue du destin, du temps. Il se mord la queue, rappelant si cela était nécessaire, les boudins pneumatiques, dits chambres-à-airs, qui font léviter l'automobile.
Le pneumatique a rendu les roues aériennes. Le serpent a fait s'envoler l'automobiliste, il peut désormais aller au devant de l'avenir à tombeaux ouverts, il peut dépasser le présent.
Serpent est l'anagramme de présent.
Le conducteur d'automobile est emporté par ces serpents qui sifflent sous ses ailes, des serpents ailés qui ressemblent au dragon ancien, celui qui a été terrassé par Saint Michel premier du nom, Michel-1, Michelin ?
On distingue les Saints Georges de Michel par le cheval que l'un monte faute d'ailes...
Saint Georges, Patron de la chevalerie et des cavaliers, fut livré aux bourreaux qui le firent descendre du cheval pour lui infliger le supplice de la roue, l'un des premiers martyrs de la route, pardon de la roue, rota...
Alors que Saint Michel combat le Diable qui est le dragon, et le vainc :
7: Et il y eut guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon et ses anges combattirent, 8: mais ils ne furent pas les plus forts, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel. 9: Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui.
Apocalypse 12
Les frères Michelin ont finalement ligoté le dragon pour l'atteler au char moderne, comme jadis il fut attelé à celui de Saturne.
"Les pneumatiques Michelin, qui empêchent complètement la voiture de faire aucun bruit, préviennent tout choc et amoindrissent considérablement la traction, ont apporté le rail aérien qui a permis l'automobilisme".

Le "Dragon Ancien", terrassé par Saint Michel

Attelé au char de Saturne et puis apprivoisé par les frères Michelin...

Les apôtres de l'automobilisme naissant chantaient, avec les futuristes, l'avènement d'un Homme Nouveau, celui qui tient le volant dont la tige idéale traverse la Terre.
Cette tige idéale, est devenue l'axe autour duquel tourne le monde moderne, la civilisation industrielle et mercantile. L'Axis Mundi, le Grand Frêne Irminsul, l'arbre - de transmission - primordial des mythologies runiques.
Le véhicule automobile repose, lui aussi, tout entier sur un arbre, tout séphirotique qu'on puisse l'imaginer, à l'instar de Eco, cet arbre prend la forme d'un T, dont le long fût se termine en "pont".
Un pont pour relier la force du moteur aux roues et des roues à la rou-T-e, par l'ajout d'un simple T.

Le T, Tau grec ou Croix de Saint Antoine, l'anachorète qui fut soumis aux affres de la tentation, tourmenté par des démons.
Le T, choisit par l'armée comme emblème des transmissions
Thau Sacré des mages il est aussi le symbole des Chevaliers Hospitalier du Tau, bâtisseurs de ponts, et chargés de leur entretien sur les chemins de pèlerinages.
Le Tau est aussi, et surtout, la Croix du Christ, objet de torture et d'infamie, supplice cruel, au même titre que celui de... la roue.
La croix de Saint Antoine, comme on nomme le Tau, représentait, pour le pauvre d'Assise, Saint François, un signe de pénitence qui conduit à la libération.
L'homme moderne dût s'acquitter de ses escapades à roulettes au prix fort (avec un T), en consentant à sa mise aux fers, ou plutôt à la chaîne, fut-elle de "montage", chez le riche de Détroit, un certain Monsieur Ford (avec un D, ou "delta").
Une pénitence qui, pour l'automobiliste, a pris la forme du travail à la chaîne...

Les Dupon-T et D, inséparables comme les "deux ponts" d'une ForD - T.


FFordd ar gau - Road closed - Rue barrée
La Ford-T ou le chemin de croix.
Henry Ford (1863-1947), est un fils d'émigrés irlandais qui devient apprenti mécanicien et finalement ingénieur à la Compagnie Edison. En 1903, il crée sa propre entreprise, la Ford Motor Cars.
En 1908, il lance un véhicule révolutionnaire, la Ford-T dont il permet la baisse régulière du prix par l'organisation du montage des voitures à la chaîne et, par là même, la mise aux fers des hommes.
Dix ans plus tard, surnommée l'araignée ou Tin-Lizzie, les Ford-T se répandent à la surface de la Terre comme jaillies d'un nid qu'on vient d'écraser : une toutes les 10 secondes (200 000 en 1913 contre les 6 000 engins Renault, alors premier constructeur français).
L'Ère automobile vient de commencer...
En Gallois, le pays Cambrien qui arbore un dragon rouge sur son oriflamme, ffordd veut dire "chemin", "voie", "route", à l'image de Ford l'industriel, traçant le chemin de l'automobilisation générale et s'appropriant, comme un blasphème, des paroles deux fois millénaires car c'est Jésus Christ, seul, qui est le chemin (Jean 14:6)
Élevé au rang de Dieu par A. Huxley dans Le Meilleur des Mondes, Ford a contribué à mettre au jour le monde moderne, celui de la production et de la consommation de masse.
Qui choisit la Ford-T se lance sur un véritable chemin de croix. Car Ford est un chemin, T une croix... et l'histoire finit mal.


"Vous ne pouvez pas aller au dela du domaine de la Pyramide Ailée"
Ce pyramidion, communément appelé "Delta", "Delta mystique" s'il porte un oeil, comme celui qui apparait sur la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, porte des ailes chez Ford, et trouve naturellement sa place au sommet de la calandre trapézoïdale du modèle T, reconstituant la grande pyramide de ce Pharaon moderne.
Le Delta et le Thau ont engendré des tas d'autos...


La Ford-T face au sphynx où le retour aux sources de la pyramide ailée, l'union du Delta et du Thau.

La nouvelle Religion de l'Ère nouvelle
Les États-Unis furent ainsi, comme le dépeint un philosophe, le théâtre naturel de l'automobilisation générale.
L'automobile a favorisé l'exploitation et imposé l'utilisation du pétrole comme carburant et lubrifiant universel. La découverte des champs pétrolifères Texans fut un encouragement à la mécanisation, une confirmation de la "destinée manifeste", la main invisible montrait la voie du doigt en susurant : "Va !".
Du grec petra (roche) et du latin oléum (huile), une huile de roche, ou plutot de pierre, une pierre sur laquelle le Yankee, Rockefeller, dans un élan parodique et blasphematoire, allait construire un empire sinon une église, la très Sainte Église du Moteur à Explosion où l'on reçoit l'onction putride de l'huile malsaine, mal Sain-T-e, (avec un T).


Le pétrole, pierre angulaire de notre civilisation, à la fois source du feu qui nourrit la forge et indispensable onguent qui apaise les douleurs des brûlures.
Lubrifiant de toutes nos articulations mécaniques, Huile Sainte de l'automobilisme, il ne manquait que cette onction pour que l'automobile ne devienne l'objet d'une adoration, celle de la Nouvelle Religion de l'Ère Nouvelle.
Bien plus aisément que le train, prisonnier de ses rails, "l'auto", bondissant sur ses coussins d'airs, se jouait des creux et des bosses et a vite prouvé qu'elle franchissait tous les obstacles, les cols et les gués...
Une ère de mouvement, de changement de paysages, d'air, de rythmes. L'ère du dépassement des limites, de l'abattement des frontières, de la fuite en avant, de la jeunesse éternelle...
La vitesse rattrapait le temps et allait bientôt le dépasser, l'avenir est le nouveau présent, le présent est déjà le passé...
Le vieil homme, encore cheminant, allait devoir abandonner un mode de vie ancestral, au rythme de ses pas, arpentant de lieues en lieues, un espace limité. L'homme se mettait à rouler, au profit d'une civilisation devenue mobile, auto-mobile, et le compteur de vitesse est devenu l'échelle des nouvelles valeurs.




Au Panthéon de la Religion Automobile se terrent de grands fauves et des animaux venimeux : Mustangs, Jaguars, Cobras, Vipers, &c., &c.
Quelques DS, déesses, parmi lesquelles, Diane - chasseresse - composaient l'écurie Citroën et s'égayaient encore parmi les fauves, avant que le réseau routier ne soit surtout infesté de scarabées.
Des cafards attirés par les pots-de-yaourt tout droit sortis des usines de l'agneau, parodique et blasphématoire - encore ! - le Signore Agnelli, fondateur de la Fabbrica Italiana Automobili Torino: Fiat!
Mais par le précieux sang de Christ, comme de l'agneau sans défaut et sans tache, (1 Pierre 1:19-20)
« Fiat Lux et lux fuit », (que la lumière soit, et la lumière fut, Genèse 1:3)



D'après la Démonologie des Sorciers du Chevalier Gouguenaud de Mousseaux
La psalmodie de la signalisation
Au tournant du siècle, l'Association Générale Automobile, décidait, parmi ses œuvres, l'établissement, sur les diverses routes de France, de poteaux indicateurs, symboliques et faciles à comprendre, placés à une distance suffisante des obstacles à venir.
La Croix de Saint André fut choisie pour indiquer les croisements de routes, le serpentiforme pour indiquer un passage sinueux et la grille, le croisement avec une voie ferrée.
Peu à peu, le territoire s'est couvert de poteaux indicateurs, le long des routes et bientôt des chemins, même forestiers, nul endroit n'échappa à la signalisation.



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Curieusement et inconsciemment, peut être, le monde moderne copiait les pratiques superstitieuses des ages précédents, remplaçant les calvaires ou les feux allumés aux croisements des routes et des chemins, pour en éloigner le diable, par des panneaux marqués de croix diverses ou de feux désormais électriques, tricolores et clignotants.
À base de formes faciles, d'ombres chinoises, de figures géométriques simples et de nombres choisis pour limiter la vitesse, brider le Dragon : 45, 90, 110, 130 (km./h.) ou plus simplement "9 (4+5 ou 9+0)", "11(0)", "13(0)".
La signalisation a inventé une écriture symbolique moderne, alternant les admonestations sous des couleurs différentes, rouge, bleu, jaune ou blanc.
"Interdiction de tourner, d'aller tout droit, de faire demi-tour ; Autorisation de stationner, de circuler, de dépasser, Cédez le passage! Stop! Vous n'avez pas la priorité'' ("misérable vermine humaine")
Les signes se sont multipliés avec le nombre des automobiles, au point de dérouler, dans un langage qui n'est pas sans évoquer celui des alchimistes ou des géomanciens, un long Dazibao incompréhensible dans sa totalité.
Le lecteur, n'en perçoit que des extraits, comme un livre qu'il ne lirait que signe par signe, lettre par lettre, sans en comprendre le moindre mot, une lecture inconsciente, dont le sens ne se construit que dans les méandres inaccessibles de son cerveau.


Interdictions et Obligations : la liberté selon l'automobilisme.


Cette longue incantation, ressemble à une psalmodie marmonnée silencieusement, dans une langue nouvelle et inconnue.
Dans le confort de son habitacle, bercé par le ronronnement du moteur, l'automobiliste abandonne les derniers traits de sa propre personnalité pour adopter un "kit" de réflexes conditionnels, qui constituent une nouvelle personnalité commune à tous les automobilistes, qui, bien que fausse, est endossée et finalement, adoptée.
Plongé dans un état proche de l'hypnose, par l'effet conjugué de la psalmodie de la signalisation, dont le défilement agit sur son esprit de manière subliminale, et des battements réguliers de son moteur tonnant, l'automobiliste a intégré un nouveau corps que constitue son véhicule.
Zombies volontaires bien qu'inconscients, un frisson d'angoisse leur parcourt parfois l'échine, quand ils se rendent compte qu'ils n'ont gardé aucuns souvenirs du trajet qu'ils viennent d'effectuer, comme s'ils n'avaient pas conduit, eux-même, le véhicule.
La séance d'hypnose renouvelée à chaque trajet explique sans doute l'attachement inconsidéré et passionné de l'hommautomobilus envers son véhicule individuel qui devient l'extension de son propre corps, un exo-squelette, une carapace et une armure.
C'est pourquoi il répugne tant aux transports collectifs qui ne lui procurent pas le même abandon hypnotique.
En renonçant, en partie, à son libre arbitre, l'homme au volant laisse la place à une fausse personnalité, commune à tous les automobilistes, générant un avatar de Golem, une puissance qui se renforce à chaque fois que quelqu'un met le contact et se soumet au code de la route.
Un obscur rituel spirite.
Chacun sait, qu'en matière de transport d'énergies, les bons conducteurs sont ceux qui n'offrent pas de résistance.
Ainsi, des puissances mystérieuses vampirisent l'énergie des automobilistes, exploitent leurs pensées et leurs émotions, multiples et intenses lorsqu'ils sont au volant, mais ces derniers ne résistent pas, ce sont de bons conducteurs !
Les invectives lancées dans les encombrements font les bonnes pages des humoristes. La culture populaire, notre inconscient collectif, admet, tolère et s'en amuse, qu'on puisse râler, lâcher les pires insultes, multiplier les jurons les plus obscènes en conduisant une voiture sans se demander pourquoi cela nous met-il donc tant en colère ?
Pourquoi donne t-on un air méchant aux voitures pour montrer qu'elle sont rapides ?



Des yeux mi-clos de prédateurs qui guettent dans la nuit... L'angle donné aux otiques accentue leur filiation ophidienne.

Responsabilité et Sécurité are watching you.
Tout Démiurge qu'il se croit, l'Hommauto se soumet de plein gré, à la domination du code de la route, nourrissant ainsi, l'égrégore automobile, et à travers elle des objectifs inavoués.
L'acquisition de la fausse liberté automobile a coûté à l'homme, une grande partie de sa vraie liberté.
La splendeur du monde ne s'est pas enrichie de la beauté de la vitesse, contrairement aux espoirs des futuristes.
Un siècle plus tard, ils porteraient sans doute un regard moins enthousiaste sur la beauté de la vitesse, qui n'a finalement engendré que la laideur des bas-cotés et des paysages tout entiers.
Il n'y a plus de beauté là où le regard ne fait que glisser et ne s'arrête plus.
Aux cris de :
Conduire sans entraves !
Sur les plages, des pavés !
Interdit d'interdire de stationner !
La révolution automobilistique a refait le portrait du monde à grand coup de scal-pelles mécaniques.

Ford, fut le chemin de perdition qui emmena directement celui qui l'empruntait aux douleurs de la crucifixion et au supplice de la roue, en même temps !
Associée à la conquête de la liberté, "l'auto", du latin "de soi même", est devenue un alter-ego mécanique, squelette extérieur d'un humain rabaissé au rang de cloporte, carapaçonné et obéissant aux impératifs de son règne, comme des insectes grégaires.
L'automobilisme a écrit la chronique d'une servitude, comme disait le philosophe, celle de l'homme moderne, qui s'est trouvé entraîné à son insu, de manière inconsciente, dans un obscur rituel spirite.
Ceinturé à un arbre de transmission, mécanique et séphirotique, victime sacrificielle, et pourtant de son plein gré, de rituels dont il ne soupçonne pas l'influence maléfique, il est persuadé d'être libre...
"En vain l'homme aspirerait-il à de plus hautes destinées, en vain tenterait-il de s'élever jusqu'aux parvis d'airain qu'habitent les Immortels :
Il éprouverait le sort de Bellérophon, que Pégase précipita sur la terre lorsqu'il prétendit pénétrer dans les célestes demeures et dans le conseil de Jupiter.
Ainsi se change en amertume la douceur d'une jouissance injuste."
Pindare, Isthmiques, VII
